Cet article a été imprimé sur : http://www.injep.fr/Hugues-Bazin-chercheur-independant.html
vendredi 20 février 2009
Injep : Distinguez-vous un moment de rupture dans la transmission de l’héritage de l’éducation populaire ?
Il y a un rendez-vous manqué dans les années 1980. C’est le moment de SOS Racisme, qui réunit des militants classiques des classes moyennes, sans impliquer les jeunes issus de l’immigration, qui lancent de leur côté les premières marches pour l’égalité des droits. La dichotomie née à ce moment-là perdure aujourd’hui.
Les années 1980, c’est le moment où la culture se sépare du politique, pour se tourner plus vers l’industrie, la communication, etc. Le rôle de l’éducation populaire, qui place la culture au cœur de l’émancipation politique, se délite à partir de là. On peut parler d’instrumentalisation de la culture et de l’art, devenus moyens d’action sociale. L’éducation populaire a raté le coche, on le voit à travers l’exemple des cultures dites "urbaines", qui n’ont jamais été intégrées à une politique globale, dont les porteurs ne sont pas reconnus comme des acteurs.
Du côté du militantisme, la vitalité des quartiers populaires dans les années 1970 s’est aussi affaiblie, avec le départ de certains militant et le délitement d’une organisation horizontale. Ensuite, les politiques de la Ville ont tenté d’intervenir, mais de façon verticale : là encore, l’éducation populaire a perdu en vigueur.
Injep : Pourtant la jeune génération semble s’emparer à nouveau de certaines valeurs de l’éducation populaire…
C’est certainement à elle de créer ses propres modèles d’implication et d’organisation, en essayant de solliciter les "anciens" des années 1980 pour rénover l’éducation populaire. Cela passe souvent par d’autres formes que les classiques associations et fédérations : des réseaux, des collectifs émergent à l’échelle des régions. On voit cette dynamique autour des collectifs de défense des droits (au logement, aux papiers, etc) ou au sein du Forum social des quartiers populaires.
Les nouvelles technologies de la communication – Internet, les réseaux sociaux - favorisent le travail coopératif à distance, et créent de nouveaux espaces ouverts de rencontres et d’intervention. Mais on manque d’un mouvement alternatif en France, d’une nouvelle forme de force créatrice, c’est en partie ce qui explique la persistance d’émeutes en banlieue.
Injep : Comment renouer avec cette "force créatrice" ?
Il faut retrouver le sens de l’expérimentation. Peut-être dépasser la logique de projet, très sectorisée, et l’unique modèle associatif, pour laisser plus d’espace à l’innovation sociale et reconnaître de nouvelles formes d’action. Par exemple mettre en valeur le parcours d’expérience, l’auto-formation, passer à une logique de processus. C’est ce que nous tentons d’opérer avec le réseau recherche-action auquel je participe, en développant des outils pour l’intervention dans l’espace public. L’éducation populaire a été un mouvement à la pointe de l’innovation, aujourd’hui elle n’offre plus de repères, de modèles pour les jeunes. C’est cela qu’il faut retrouver.