Éducation, formation orientation

Entretien avec Valérie Becquet (UCP/EMA), Anne Sabatini (Ceméa) et Régis Cortesero (INJEP)

« La continuité éducative ne va pas de soi. Elle doit être interrogée »

L’université de Cergy-Pontoise, les Céméa et l’INJEP organisent un colloque de deux jours, « Socialisations juvéniles : des espaces éducatifs en interactions ». Ambition : recenser les travaux qui analysent les interactions entre les espaces éducatifs. Et les effets qu’ils produisent sur la socialisation des jeunes. 

 Les 19 et 20 octobre 2015, les Ceméa, le laboratoire Ecole, mutations et apprentissages (EMA) de  l’université de Cergy-Pontoise et l’INJEP organisent un colloque de deux jours : « Socialisations juvéniles : des espaces éducatifs en interactions ». Il se tiendra dans les locaux de l’université de Cergy-Pontoise, à Gennevilliers. Valérie Becquet, professeur des universités à l’université de Cergy-Pontoise, Régis Cortesero, chargé d’études et de recherche à l’INJEP et Anne Sabatini, responsable nationale du secteur école aux Ceméa, reviennent sur les motifs et les ambitions de ce partenariat.

 

Colloque "Socialisations juvéniles : des espaces éducatifs en interactions"

Gennevilliers (92)

Co-organisé par le laboratoire EMA, l’INJEP et les Ceméa, le colloque "Socialisations juvéniles : des espaces éducatifs en interactions" proposera une réflexion originale sur des questions d’actualité à travers des communications scientifiques et des analyse d’expériences.

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Inscriptions

Contact : sociajuv@gmail.com

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Le colloque sur nos pages "Agenda"

INJEP : Quels sont les enjeux scientifiques et institutionnels de ce colloque ? 
 
Régis Cortesero : Les enjeux institutionnels sont, pour partie, liés à l'agenda des politiques publiques dans la mesure où les politiques éducatives se recentrent de plus en plus sur le local et sur le territoire. Partant, elles passent progressivement d'une logique de gouvernance par le haut à des gouvernances localisées qui encouragent la coordination de multiples acteurs dont certains ne figuraient pas dans le paysage des politiques éducatives - ou de façon très marginale. L’hypothèse de l’action publique est que ces multiples acteurs s’organisent dans une logique de continuité éducative, à travers des dispositifs  comme les projets éducatifs locaux,  (PEL), puis, plus récemment les projets éducatifs territoriaux (PEDT), ou encore les plateformes régionales de la mobilité européenne et internationale des jeunes. L’enjeu institutionnel est sous-tendu par l’idée qu’en réunissant les acteurs on va rendre plus performante la machine éducative. Or, cet allant de soi mérite d’être questionné. C’est là que les enjeux institutionnels et scientifiques se rejoignent : quels sont les impensés contenus dans cette hypothèse ? La continuité entre les espaces éducatifs correspond-elle vraiment à une sorte d’ordre des choses quasi-naturel qu’il faudrait défendre ou rétablir lorsqu’elle est menacée ? Il y a là un paradigme implicite qu’il nous faut réinterroger. 
 
Valérie Becquet : La spécificité de ce colloque est qu’il ouvre un programme de recherche au lieu de le conclure. Son ambition est de recenser et de mettre en perspective les recherches qui s’attachent à analyser les interactions entre les acteurs éducatifs, comme la famille, l’école, les pairs, les associations, etc., et leurs contributions respectives aux processus de socialisation des jeunes. Lorsque le projet a été élaboré, nous nous sommes rendu compte que les travaux de recherche qui croisent plusieurs espaces sont peu nombreux. Le plus souvent, ils portent sur deux acteurs éducatifs, comme par exemple ceux sur l’école et la famille qui mettent en évidence les manières dont ils s’entendent (ou pas) dont ils font ensemble (ou pas). En revanche, travailler les interactions entre davantage d’acteurs dans la perspective de saisir les processus de socialisation est moins fréquent. Nous sommes face à un vaste chantier de réflexion, y compris méthodologique qui vise à dépasser les approches parfois trop segmentées de la socialisation. Les trois axes du colloque sont une première tentative pour ouvrir la réflexion. De plus, du côté des politiques publiques, ces questions sont d’actualité comme l’a expliqué Régis. 
 
Anne Sabatini : Les Ceméa défendent depuis toujours l'idée que « l'éducation est globale, qu'elle est de tout instant ». Cela implique qu'il n'y a pas de hiérarchie entre les différents temps éducatifs ni entre les différents acteur.trice.s éducatifs. Cela sous-tend aussi qu'il y a des complémentarités entre ces différents temps et ces acteur.trice.s, que ces complémentarités peuvent être construites, plus ou moins, (on pourrait alors parler de continuité éducative)… ou pas, car elles ne sont pas toutes conscientisées. Cela implique aussi que les temps non-formels aussi sont éducatifs... Ce colloque devrait nous éclairer sur les interactions à l'œuvre, les impacts sur les socialisations sur les jeunes... 
 
INJEP : Pourquoi ce partenariat entre l’université de Cergy-Pontoise, les Ceméa et L’INJEP ? Qu’en attendez-vous ? 
 
Anne Sabatini : Pour les Ceméa, le croisement entre le monde universitaire et les professionnels de terrain est fondamental pour nourrir la réflexion sur l'ensemble des questions qu'ils abordent, et cela vaut évidemment pour les questions des jeunes.
L'histoire de ce partenariat à trois est le fruit du hasard des rencontres. Il nous permet de mieux nous connaître et de confronter nos approches autour des sujets que nous traitons. Mais, en règle générale, les partenariats permettent aussi de mieux réfléchir, voire, d'agir sur les questions de continuité et de cohérence entre les différents acteurs et actrices éducatifs. Et c'est primordial !
 
Valérie Becquet : Comme il s’agit d’un chantier ambitieux, l’INJEP, les Ceméa et le laboratoire Ecole, mutations et apprentissages (EMA) s’associent dans une logique partenariale. Il ne s’agit pas seulement de mobiliser les moyens nécessaires à cette réflexion, mais de croiser les perspectives d’analyse. En effet, travailler avec une association d’éducation populaire et partenaire de l’école, c’est souhaiter travailler avec des acteurs dont les approches et les intérêts ne sont pas nécessairement identiques avec ceux des chercheurs. Il s’agit de construire une démarche de recherche qui s’attache à tenir compte de leurs préoccupations, de leurs questionnements, de leurs enjeux, etc. Pour ce colloque, nous avons étroitement travaillé avec Anne Sabatini. C’est une collaboration très fructueuse. Personnellement, cela fait longtemps que je travaille ainsi. 
 
Régis Cortesero : De mon point de vue, la recherche et l’action peuvent être difficilement séparées, ce qui justifie le montage partenarial, avec, d’un côté, un laboratoire de recherche universitaire, de l’autre, une association d’éducation nouvelle qui est dans la réflexion pédagogique et l'expérimentation de pratiques nouvelles… et l'INJEP à l’interface. Cette collaboration impacte directement le programme du colloque puisqu’on y trouve, à la fois, des expérimentations menées par des militants sur les territoires et des travaux de recherche menés sur les espaces éducatifs qui composent les trajectoires de socialisation juvéniles. Croiser les regards entre acteurs de la recherche et les praticiens des politiques de jeunesse et d’éducation populaire, c’est le cœur de métier de l’INJEP depuis 60 ans. Donc, effectivement, ce partenariat s’inscrit dans le sens même des missions de l’institut. 
 
INJEP : Quels vides scientifiques tentez-vous de combler ?
 
Valérie Becquet : Le choix de cette thématique s’inscrit dans un parcours de recherche. Je travaille sur les pratiques d’engagement des jeunes et les politiques de jeunesse depuis de nombreuses années. A travers mes enquêtes, j’ai repéré la multitude des acteurs et des processus qui contribuent à la construction des pratiques d’engagement des jeunes. La question de la socialisation est présente dans ces travaux à travers la notion de socialisation politique. Récemment, j’ai souhaité étendre mon questionnement aux processus de socialisation juvénile en général. Cette ouverture est également liée au master dont j’assure la direction à l’ESPE [Ecole supérieure du professorat – NLDR] de Versailles qui vise à former des professionnels d’interface dans les secteurs de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse. Ces futurs professionnels seront amenés à mettre en œuvre les dispositifs publics qui prônent la coopération des acteurs : les PEDT, les rythmes scolaires, etc. Comme je l’ai dit plus haut, nous ouvrons un vaste chantier de réflexion. 
 
Anne Sabatini : Avec la Refondation de l'école qui a posé de nouvelles organisations au sein de l'éducation nationale, les autres lieux formels de socialisations ont dû s'adapter. De nouveaux temps sont apparus avec la réforme des rythmes et dans le cadre des PEDT ; il est intéressant de s'intéresser à la mise en synergie ou pas des différents acteur.trice.s éducatifs autour d'un projet et surtout de ce que cela génère ou pas en terme de socialisation... Qu'est-ce que cela change ou implique dans les fonctionnements des un.e.s et des autres ?
 
Valérie Becquet : Notre objectif est d’aider à comprendre comment se construit la socialisation des jeunes sous l’effet des différents espaces que sont la famille, l’école, les associations sportives, les centres sociaux ou de loisirs, etc. Parce que si c’est un point aveugle de la communauté scientifique, c’est aussi un angle mort des politiques publiques et un challenge pour les professionnels. Les jeunes sont inscrits dans ces espaces éducatifs et, par conséquent, entourés d’acteurs qui ont, ou se donnent de bonnes raisons, de faire ce qu’ils font. Les jeunes se construisent à l’interface de ces espaces et de ces acteurs. Ils héritent, bricolent, trient, expérimentent, braconnent… tout en étant pris dans une forte injonction sociale de réussir.
 
INJEP : Pourquoi la question de la socialisation est-elle toujours centrale dans la compréhension des publics jeunes ? 
 
Régis Cortesero : Aujourd’hui, avec le brouillage des frontières entre les âges et la fluidification des trajectoires de vie, la question des apprentissages et de la construction d’une identité sociale et personnelle s’impose de plus à plus en plus à toutes les étapes de l’existence. Mais la jeunesse reste le temps privilégié de la formation, et c’est aussi en ces termes qu’elle est construite socialement et politiquement. Aujourd’hui plus qu’hier, les jeunes sont soumis à une sorte d’injonction à la rentabilité éducative, leurs choix et leurs expériences étant jugés à l’aulne de leurs vertus formatives : qu'as-tu appris ? Est-ce là une bonne façon d’assurer ton avenir ? Comment prépares-tu le futur adulte que tu seras ? Et du point de vue de l’action publique, on ne peut pas ignorer  le fait que les jeunes sont des personnalités inabouties, en formation, et donc destinées à évoluer. Un adolescent commettant un acte délictueux à 14 ans n'exprime pas dans cet acte les traits caractéristiques et définitifs de sa personnalité, ni même, d’ailleurs, lorsqu’il énonce des préférences quant à son avenir professionnel. En revanche, la réponse de la société peut le transformer en délinquant au long cours par effet d'assignation identitaire, de même qu’une orientation scolaire trop précoce peut sceller un destin qui restait pourtant ouvert, en lui imposant une direction dont rien ne garantit  qu’elle lui convienne à long terme. D'où l'importance de ne jamais séparer complètement les questions de jeunesse et celles qui ont trait à la socialisation et à la formation.
 
Valérie Becquet : Il est d’autant plus important de réfléchir sur la socialisation ; d’une part parce qu’elle n’est pas linéaire et, d’autre part, parce que les jeunes sont pris en charge par des professionnels nombreux et diversifiés. Par exemple, les espaces éducatifs peuvent se concurrencer entre eux, voire être contradictoires dans leurs visées. De plus, il y a de la diversité à l’intérieur des espaces de socialisation – diversité d’objectifs, de normes, de méthodes, etc. Les acteurs n’ont pas la même vision de la socialisation, ou ils ne vont pas en parler de la même manière. Donc, non seulement les jeunes doivent composer avec différents espaces éducatifs, mais ils doivent aussi s’ajuster à des normes de conformité qui varient d’un espace à l’autre. 
 
INJEP : Vous liez les questions de socialisation avec le thème de l’interaction des espaces éducatifs (écoles, familles, colonies, associations de jeunesse et d’éducation populaire…), avec l’idée que la complémentarité des acteurs ne va pas de soi, qu’elle mérite un examen critique. En quoi la recherche peut aider la décision publique des mouvements pédagogiques et des associations partenaires de l'école sur ce point ?  
 
Anne Sabatini : Les questions de socialisations sont au cœur de nos métiers, quels qu'en soient les publics ! Aussi bien dans les formations que dans les actions menées plus directement auprès de nos publics. Et quand il s'agit de jeunes, elles vont être structurées par des valeurs issues d'espaces différents (famille, école et autres types d'institutions, pairs). Les interactions éducatives en jeu, si elles ne sont pas en cohérence, peuvent être, pour les jeunes les plus en difficulté en particulier, source d'explosions du fait des conflits des valeurs portées dans chaque espace. Pour citer François Chobeaux, rédacteur en chef de la revue VST et chercheur, « tendre vers une meilleure cohérence des valeurs portées dans les lieux et instances de socialisation est un projet complexe mais possible ». Cela passe notamment par l'existence réelle de rencontres, d'échanges et de partenariats interinstitutionnels...
 
Valérie Becquet : Avec les professionnels qui élaborent des dispositifs ou mettent en œuvre les politiques publiques, j’essaie de contribuer à une compréhension des pratiques sociales en les déconstruisant. Si la question de la coopération se pose : pourquoi les acteurs coopèrent ou ne coopèrent pas ? En quoi les Ceméa peuvent susciter  la coopération chez les enseignants ou pas ? Je ne suis pas là pour conseiller ou prescrire mais pour apporter des éléments permettant une prise de recul et déconstruire et analyser la réalité. Cela participe à la recherche de solutions. Les acteurs associatifs n’ont pas toujours le temps pour faire un pas de côté et observer ce qui se trame. Par exemple, dans le cas de l’engagement des jeunes, il est courant d’entendre : « ils ne veulent pas », ou au sujet d’un dispositif : « cela ne marche pas ». Si on s’arrête ces affirmations, rien ne se passe. En revanche, si on tente de saisir ce que veut dire « ils ne veulent pas » ou « cela ne marche pas », là il est possible de mettre à plat tout un ensemble d’éléments dont les professionnels peuvent se saisir à leur manière. C’est aussi tout l’intérêt de travailler en partenariat avec les acteurs, en leur permettant de produire aussi du savoir. Mon rôle n’est pas de donner des leçons, d’avoir une position surplombante, mais plutôt de tenter d’apporter des outils d’analyse. 
 
Régis Cortesero : Les décideurs et les acteurs des actions publiques sont accaparés par les questions qui ont trait aux moyens et aux objectifs de leurs dispositifs. Ils laissent facilement de côté tout ce qui relève de la qualité des prémisses sur lesquelles tout cet édifice repose, parce que celles-ci engagent des choix de valeurs dont la mise à jour peu fragiliser des consensus apparents, ou encore parce qu’ils obligent à prendre en compte un niveau de complexité qui peut sembler décourager l’action. Le chercheur aide l'acteur à sortir la tête du guidon pour interroger l'action de façon distanciée. Mais aucune action sur le social ne peut aboutir si elle ne repose pas sur des prémisses solides, c’est-à-dire sur une conception valide des mécanismes de changement qu’elle entend actionner. 
 
Anne Sabatini : Les réalités des terrains éclairent et nourrissent la recherche et la recherche éclaire les différent.e.s professionnel.le.s concerné.e.s ! L'action des Ceméa, mouvement d'éducation nouvelle, est étroitement liée aux recherches en sociologie, psychologie, sciences de l'éducation, pour ne citer que ces disciplines. Les difficultés rencontrées dans le quotidien de nos actions sont des objets de réflexion et de mobilisation. C’est dire si la théorisation et la confrontation d'idées renforcent notre action éducative...
 
 
 

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