Modes de vie, sociabilités, pratiques sportives

Sociabilités, sexualités, genre

Entretien avec Benoit Coquard

Un effet de détachement vis-à-vis de l’enseignement supérieur

Jeunes des villes et jeunes des champs auraient beaucoup plus de points en commun qu’on a tendance à le croire. Et d’abord, leurs origines sociales : populaires et ouvrières.

Perçu comme relevant du traditionnel et du temps jadis, les jeunes ruraux ont surtout été décrits comme des paysans mal adaptés aux évolutions de la société moderne. Vision invalidée par les recherches récentes qui offrent une connaissance plus juste de leur situation. Les spécificités des jeunes ruraux tiennent pour beaucoup au fait qu’ils sont en grande majorité de milieu populaire et font moins d’études que leurs homologues urbains. Benoit Coquard est doctorant en sociologie à l’université de Poitiers. Il est rattaché aux laboratoires GRESCO et CMH. Ses recherches portent sur les classes populaires, les mondes ruraux et la jeunesse. Il a rédigé le rapport d’étude : « Que sait-on des jeunes ruraux » ?

Qu’est-ce qui vous a amené à rédiger ce rapport ?

Je suis originaire d’un village de Haute-Marne, et en tant que sociologue, je trouvais que la question des jeunes ruraux était trop peu abordée. J’ai donc décidé de faire une thèse sur ce sujet. Ces travaux ont rencontré un écho suffisamment important pour qu’on me propose de rédiger ce rapport. Cela témoigne d’un regain d’intérêt pour cette population de la part des pouvoirs publics, alors que cinq ans en arrière, les recherches et la demande publique sur cette question étaient quasiment inexistantes. Le seul ouvrage appuyé sur une longue enquête de terrain sur cette population c’était « Les gars du coin » de Nicolas Renahy. A part ça rien, ou pas grand-chose. Dans l’esprit des nombreux acteurs, les jeunes des catégories populaires étaient assimilés aux jeunes des banlieues. Avec la percée du vote extrême dans ces territoires, on s’intéresse davantage aux jeunes des milieux populaires vivant en milieu rural. Et comme cette population véhicule également beaucoup de caricatures et d’idées reçues, la nécessité d’un rapport s’appuyant sur des travaux structurés s’est logiquement imposée.

Alors que les enfants des milieux ruraux semblent avoir tiré un plus grand bénéfice de l’école que d’autres classes populaires, notamment en raison des classe multi-niveaux et des petits effectifs qui sont le lot de beaucoup d’établissements scolaires en milieu rural, vous notez une prise de recul, un retranchement vis-à-vis de l’école qui s’observe dans les choix d’orientation, et notamment dans les filières professionnelles. Pourquoi ?

D’abord je voudrais tordre le coup à l’idée selon laquelle il y a un monde entre les jeunes des banlieues et les jeunes ruraux. C’est faux. Si l’on veut considérer ces populations sous l’angle de leurs caractéristiques sociales ou de leurs pratiques culturelles par exemple, on s’aperçoit qu’ils sont en beaucoup de points similaires. A propos de l’école, les études de l’Observatoire éducation et territoires démontrent que les jeunes ruraux réussissent au moins aussi « bien » que les autres à catégorie sociale égale. On constate néanmoins un effet de détachement vis-à-vis de l’enseignement supérieur pour une bonne part de ces jeunes ruraux. Il y a plusieurs raison à cela. Localement, les emplois qualifiés n’existent pas en nombre suffisant. Il y a aussi une forte homogénéité sociale dans certains territoires ruraux. Très tôt les enfants des élites locales se détachent de la population, à travers l’enseignement privé parfois, puis l’accès aux filières d’élites de l’enseignement supérieur. Dès le collège, le « tri » s’opère. Les jeunes ruraux des catégories populaires ont le choix entre deux stratégies : l’enseignement supérieur et la rupture avec le territoire d’origine, ou alors, tenter d’intégrer le réseau local des petites entreprises, à travers l’apprentissage, les cycles courts professionnalisant et les relations interpersonnelles entretenues par les jeunes et leurs familles. En banlieue, l’expérience de la mixité sociale reste possible, même si cela peut être douloureux, et contribue à rendre légitimes et envisageables les études supérieures. Dans un département comme la Haute-Marne, elle est nulle ou presque. Cette homogénéisation sociale fabrique une autre forme d’homogénéisation, celle des valeurs : l’emploi, l’accession à la propriété, fonder une famille… On reproduit des stratégies fondées par les parents, parfois à tort, en pensant par exemple que l’on va être embauché dans la même usine locale que son père qui est entré sans diplôme, alors qu’aujourd’hui elles recrutent des techniciens Bac + 2, parce que les technologies nouvelles exigent davantage de technicité.

Est-ce cela l’effet de territoire qui fait qu’on revoit à la baisse les ambitions scolaires en fonction des débouchés locaux ?

Je crois que ce qui se joue ici renvoie à l’ambivalence du capital d’autochtonie, qui est une ressource sociale seulement valable localement. En milieu rural, les jeunes commencent à travailler sans plan de carrière, souvent sur recommandation, cela fait « comme ça », « naturellement ». Mais quand ça se passe mal, on est « grillé » sur tout le territoire. Le territoire devient piégeant alors que de prime abord il apparaît comme une ressource, un refuge. On voit là interagir des effets de classe, de territoire et beaucoup de reproduction sociale. L’attachement de ces jeunes au territoire est-il réel ou fictif ? La frange des jeunes des milieux populaires en zones rurale qui vit bien, travaille, accède à la propriété, a tendance à développer un discours très positif vis-à-vis du territoire. En revanche les jeunes qui n’ont pas de boulot et sont regardés par la communauté villageoise comme les fainéants incurables, eux, vivent leur territoire de façon très négative.

Pourquoi les filles adoptent-elles des stratégies différentes de celles des garçons ?

D’une manière générale les filles jouent davantage le jeu scolaire que les garçons. Dans les milieux populaires ruraux, ce phénomène est accentué par le fait qu’elles sont exclues de nombreux emplois manuels ou techniques qu’offre leur territoire. Résultat : elles ont tendance à poursuivre plus longtemps leurs études supérieures en intégrant peu à peu, et souvent à contrecœur, le fait qu’elles ne reviendront sans doute jamais. A l’inverse, si elles reviennent, c’est au prix d’un renoncement fort aux avantages professionnels offerts par un diplôme. Du coup, l’autre variable forte quant à partir ou rester, chez les filles, c’est la conjugalité et la maternité. La maternité contourne le problème en offrant une respectabilité sociale forte dans l’espace public des petites villes et des villages à des femmes parfois très jeunes. La maternité n’entraine pas forcément l’isolement. Au contraire, elle permet aux jeunes femmes d’avoir une raison de s’investir dans les services municipaux, l’éducation et les loisirs des enfants et ainsi d’échapper à un certain confinement. Dans un univers où l’injonction à la norme reste très forte, et, notamment la valeur du couple, c’est aussi un moyen de responsabiliser un conjoint… parce que les jeunes hommes ont tendance à vouloir prolonger leur jeunesse et repousser les contraintes familiales.

Cela rejoint les trois facteurs prépondérants dans la « galère » des jeunes ruraux que vous isolez dans votre rapport : l’emploi, le lien social et la mobilité.

Oui, et ces problèmes sont à peu près les mêmes dans les cités enclavées.En retour, il n’est pas étonnant de retrouver au sein de ces deux catégories de population les mêmes appréhensions vis-à-vis de l’avenir, parfois les mêmes goûts culturels et vestimentaires, et les mêmes attentes, les mêmes normes issues de la culture ouvrière. Un collège rural où j’ai enquêté est classé en ZEP, comme en Seine-Saint-Denis. De même la proportion de jeunes de 18-24 ans dits « désaffiliés » (sans emploi et déscolarisés) est à peu près similaire, voir même plus forte, dans certains territoires ruraux que dans les banlieues pauvres de la région parisienne. Ne perdons pas de vue que le problème des jeunes de classes populaires, qu’ils soient urbains ou ruraux, c’est le manque d’emploi, la précarité, l’absence de mobilité, la relégation, l’enclavement territorial et toutes les formes de discrimination qui en découlent.

Dossier "Les jeunes ruraux : zoom sur une population en pleine mutation"

Les regards d’experts

Etudes et rapports

  • Rapport d’étude : "Que sait-on des jeunes ruraux ?" Les jeunes ruraux ont été beaucoup moins étudiés par les sciences sociales que ne l’ont été leurs homologues urbains. L’enjeu de cette revue de littérature est donc de recenser les recherches portant de près ou de loin sur les jeunes ruraux, en montrant à la fois leur diversité et leurs points communs. Qu’en est-il, pour l’essentiel, de leurs conditions d’existences, visions du monde, différences éventuelles vis-à-vis des jeunes urbains ?
  • Scolarité : le pragmatisme des élèves ruraux
    Des choix assumés : les jeunes ruraux estiment à 81 % - contre 75 % en moyenne -, que leur orientation après la 3e a été conforme à leur demande, selon le Céreq. Cela n’enlève rien aux difficultés quotidiennes. Des dizaines de kilomètres à parcourir, chaque jour, pour se rendre au collège ou au lycée, l’éloignement des ressources pédagogiques et culturelles.

Témoignages (vidéos)

  • « Quand on connaît bien quelque part, on dit c’est chez moi » Jules Balan A 17 ans. Il est apprenti et vit Châteauneuf-sur-Charente. Il travaille et étudie à Cognac (vidéo)
  • « Campagnarde et européenne » Naomi Boudries est volontaire en Service Civique. Elle a 19 ans. Elle vit entre Alixan et Valence (vidéo).
  • « Vivre en zone rurale ferme des portes » Quentin Javelas a 23 ans. Il est animateur radio. Il vit à Saint-Sauveur en Diois, dans la Drôme (vidéo)
  • « Oui. Je pense vivre à Châteauneuf toute ma vie » Geoffrey Guiard est maçon. Il a 22 ans. Il vit et travaille à Châteauneuf-sur-Charente (vidéo)

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