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Vie quotidienne, ressources, consommation

Conseil économique, social et environnemental, 4/12/2012 - Premières rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse

[COMPTE-RENDU] Le cumul des inégalités, un défi pour l’action publique

TABLE RONDE 2

Parce que les inégalités se cumulent et s’imbriquent au sein d’une dynamique systémique, les pouvoirs publics sont appelés à mener des politiques un peu plus proches des gens, un peu moins des territoires, alliant droit commun et politiques spécifiques pour répondre à l’urgence. Surtout, chacun s’est entendu sur la nécessité d’une politique globale et transversale ainsi que de l’impératif de soutenir une société civile dans les quartiers populaires.

[COMPTES-RENDUS]

La seconde table ronde des premières Rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse, qui se sont tenues le 4 décembre, au Conseil économique, social et environnemental (Cese) sur le thème des inégalités entre jeunes, réunissait Philippe Coulangeon (OSC/Sciences Po) Régis Cortesero (INJEP), Bertrand Coly (Forum français de la jeunesse – MRJC), Louis Maurin (Observatoire des inégalités) et Sylvie Robert (première vice-présidente de la région Bretagne en charge de la jeunesse). Sujet : le cumul des inégalités, un défi pour l’action publique.

Caractère systémique des inégalités

Le choix de cette problématique a été motivé par le fait que « les inégalités se cumulent, et même, s’imbriquent, a expliqué Francine Labadie, chef de projet Observatoire de la jeunesse à l’INJEP et coordinatrice du rapport Inégalité entre jeunes sur fond de crise. Pour Francine Labadie, on peut en effet « parler du caractère systémique des inégalités dans les domaines de la santé, de la culture, des territoires… » Des conditions défavorables se cumulent dès l’enfance et se poursuivent tout au long de la vie, « formant une structure générale d’inégalités : de revenus, de ressources et d’opportunités »…

Il va sans dire que le caractère systémique des inégalités pose un défi pour les politiques publiques. « Que penser d’une démarche autour de la notion de parcours qui s’imposerait progressivement ? », a interrogé Francine Labadie. Au-delà de l’équité, ne faudrait pas mettre en perspective « des inégalités des possibles », et inciter à « multiplier les opportunités dans les parcours individuels des jeunes ». « Ce n’est pas qu’une question de ciblage et/ou de gouvernance, mais une question éminemment politique », a fait valoir Francine Labadie, car elle interroge la participation de toutes les catégories sociales à notre démocratie.
Pour Philippe Coulangeon, la jeunesse ne produit pas un univers culturel unifié, autonome par rapport au reste de la société. « Les clivages générationnels sont trompeurs, a-t-il déclaré et masquent d’autres disparités ». Citant diverses enquêtes sur les pratiques culturelles des jeunes, Philippe Coulangeon a estimé qu’on assistait à « un brouillage des frontières entre les registres savants et populaires, une sorte d’hybridation des répertoires culturels ». Par ailleurs « les ressources culturelles cosmopolites issues d’aires culturelles différentes, l’accès à des ressources linguistiques », sont porteurs de fortes inégalités entre jeunes capables d’intégrer cette pluralité de références culturelles et d’en maîtriser les langues et ceux qui n’y parviennent pas…

Inégalités sociales, territoriales, ethniques

Axant son intervention sur les travaux qu’il a menés dans les quartiers populaires, Regis Cortesero juge d’abord que « la jeunesse des quartiers populaires est un objet saturé de discours mais qui, lui, ne parle pas. » Par delà la question des inégalités, il faut introduire selon lui une autre notion, celle de la domination : « Les jeunes des quartiers ne consentent pas à ces inégalités puisqu’ils expriment des récriminations contre l’exclusion et les discriminations dont ils disent être victimes ». Or, précise Régis Cortesero « ces mêmes jeunes n’ont pas le sentiment d’avoir prise, pas de ressources critiques, pas de ressources de résistance pour se poser en acteur social capable de s’opposer à l’organisation de la société qu’ils perçoivent comme construite à leurs dépens ». Pour le chercheur, les jeunes des quartiers doivent composer avec « trois registres d’inégalités : la question sociale, c’est-à-dire celle des inégalités liées à la sphère socio-économique et la situation en bas de l’échelle des emplois. Ensuite intervient « la question urbaine » : « L’espace ne reproduit pas seulement les inégalités sociales, mais les transforme et les amplifie. Le territoire est un handicap en soi ». Il est devenu un principe identitaire. Cette identité n’est plus une identité de classe ou professionnelle, « mais une identité qui se définit par le stigmate de la réputation du quartier ». Enfin, interviennent les inégalités liées aux origines ethniques qui fonctionnent comme un obstacle social et économique, « dans une société française qui discrimine massivement », a rappelé Régis Cortesero. Dès lors, nombre de jeunes des quartiers populaires « fonctionnent sur un registre défensif, générant des logiques enfermantes ». Parlant d’« insularité des socialités juvéniles », il évoque encore des registres paradoxaux qui voient certains adhérer à ce qu’ils dénoncent : « Je deviens fier d’être de ce qu’on me reproche d’être. Dans un sorte de prophétie autoréalisée, je vais finir par me comporter tel que me voient ceux qui me stigmatisent ». Le sentiment d’impuissance sociale est renforcé parce que les jeunes des quartiers populaire ne parviennent pas à s’inscrire dans une représentation politique. Ainsi « le monde des quartiers est dans un angle mort démocratique », a jugé Régis Cortesero, la jeunesse des quartiers voit les difficultés s’accumuler parce qu’elle est exclue de la représentation politique,

Revoir les représentations

« On est en train de se rendre compte qu’on s’est trompé sur la jeunesse, qu’elle est diversifiée et que le capital culturel joue un rôle essentiel dans ces différenciations », s’est exclamé Louis Maurin. Les inégalités s’accroissent dans la société et donc chez les jeunes. Il s’est interrogé : « Doit-on abandonner la problématique jeunesse pour redécouvrir la question des inégalités sociales ? La jeunesse n’est-elle qu’un mot ? » Si la question des inégalités est pertinente en tant que cumul de disparités « le fait d’être jeune est en soi un handicap par rapport à la question de l’emploi ». Si la question des générations « se pose tout de même » ; si le « poids du milieu social joue très fort », l’enjeu ne serait-il pas de répondre politiquement et de façon globale et cohérente, en matière de logement, de transports, d’emploi ?
« Au-delà des questions d’actions publiques, a estimé pour sa part Sylvie Robert, ces questions de jeunesse appellent la politique, au sens large, au sens d’une question de société ». Le cumul des inégalités entre générations et entre jeunes n’interroge pas seulement nos politiques éducatives et de redistribution mais aussi les représentations collectives, et la façon dont on peut les changer. Par ailleurs « la jeunesse doit être portée par un projet politique global » et non plus par une sommation de « politiques verticales ». Pour ce faire, « il va falloir déployer une vraie intelligence collective, a poursuivi Sylvie Robert. Comme il n’y a pas d’ensemblier ; pas de pilote, il faut que les élus soient intelligents et travaillent ensemble, acceptent de se dessaisir de certaines compétences au profit d’une collectivité dont le paramètre territorial paraît le plus approprié ». « Sinon, a averti Sylvie Robert, on va se retrouver au Cese dans dix ans pour dire exactement la même chose. »

Reconnaissance et protection

« La reconnaissance et la protection de chacun, c’est la grande attente des jeunes », a affirmé pour sa part Bertrand Coly, ajoutant : « La société s’est donné les moyens de lutter contre la pauvreté massive des retraités dans les années 60, il faut qu’elle se donne les moyens comparables pour redonner de la fierté et de l’implication des générations suivantes. » Cela implique une action publique forte en matière de redistribution, mais aussi en termes de représentation, notamment concernant le non cumul des mandats… « On a l’impression qu’il y a la société d’un côté et les jeunes de l’autre. Regardez la physionomie des assemblées délibérantes !, s’est-il exclamé. Quand allons nous avoir enfin des politiques conçues par et pour les publics à qui on les destine ? »
L’enjeu, pour Régis Cortesero, est de savoir si l’action publique peut aider à la reconstitution d’une société civile dans les territoires où elle peine particulièrement à se constituer. « La question de l’éducation populaire, a renchéri Sylvie Robert, doit être reposée politiquement, en lien avec la mutation des territoires que connait notre pays. On parle des jeunes des banlieues, des jeunes ruraux, mais avec la multiplication des espaces « intersticiels », des territoires entiers risquent de se retrouver totalement dépourvus parce qu’absents de cartographies qu’on s’est fabriquées. » Au fond, a expliqué Bertrand Coly, « les inégalités sont présentes de façon similaire dans les milieux ruraux et dans les quartiers : il faut resserrer les politiques autour des populations et non plus sur des territoires, passer du territoire aux gens »…

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