Conditions de vie, travail, emploi

Vie quotidienne, ressources, consommation

Conseil économique, social et environnemental, 4/12/2012 - Premières rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse

[COMPTE-RENDU] La structuration des inégalités au fil des trajectoires scolaires et d’accès à l’emploi

TABLE RONDE 1

La première table ronde des Rencontres de l’Observatoire interroge : face aux inégalités d’accès et de réussite, faut-il renouveler la conception républicaine de l’égalité des chances ? Morceaux choisis.

[COMPTES-RENDUS]

La première table ronde des Rencontres de l’Observatoire de la jeunesse, organisées par l’INJEP, au Conseil économique, social et environnemental, avait pour thème : « La structuration des inégalités au fil des trajectoires scolaires et d’accès à l’emploi ». Elle réunissait Ivan Dementhon (Forum français de la jeunes – UNL), Jean-Patrick Gille (président de l’union nationale des missions locales – UNML – et député), Stéphane Jugnot (Ires) ; Pierre Merle (université de Bretagne occidentale et José Rose (Lest) ainsi que Francine Labadie, coordinatrice du rapport « Inégalités entre jeunes sur fond de crise » et chef du projet observatoire à l’INJEP.

L’école, une « machine à trier » ?

Pour cette dernière l’idéal démocratique de l’école du mérite qui permet de s’affranchir des privilèges liés à la personne et au rang, doit être réinterrogé. « On sait que ce modèle de l’élitisme scolaire n’a pas été réalisé. Les réformes des 40 dernières années ont permis l’allongement des études, l’accès des femmes aux cursus supérieurs, mais elles n’ont pas réduit les inégalités », en raison d’un fonctionnement institutionnel ségrégatif. Véritable « machine à trier » l’école n’est pas seule en cause dans cette restriction au « principe de justice cardinal qui est l’égalité des chances ». En effet les questions qui se posent à l’école peuvent s’appliquer au marché de l’emploi. « On peut s’interroger sur ce fonctionnement dual, propre au marché du travail, entre « insiders » et « outsiders » où les jeunes jouent le rôle de variable d’ajustement », a estimé Francine Labadie. Plus largement, elle a invité à réfléchir « au rôle du diplôme dans la détermination des trajectoires professionnelles », relevant que dans d’autres pays « le diplôme est beaucoup moins prédictif des trajectoires sociale, et professionnelles ».

Pierre Merle, pour sa part, a vu une partie de la preuve de ces clivages entre jeunes dans l’allongement des études, constante de ces 25 dernières années. Or, ce phénomène s’applique d’abord aux étudiants engagés dans des cycles longs. Le tassement, voire la réduction, des années d’études s’applique à ceux qui ont opté pour des cycles courts. Autre constat : l’Etat dépense deux fois plus pour les études longues que pour les études courtes. Il en résulte une « surreprésentation des catégories aisées dans les cycles longs, dont la proportion est plus importante qu’il y a 30 ans. Phénomène qui va s’accentuant également dans les grandes écoles qui deviennent toujours plus socialement sélectives », a estimé Pierre Merle. « Quand on analyse le phénomène du déclassement, ajoute-t-il, on se rend compte que celui-ci touche le quart des jeunes titulaires d’une licence, mais pas ceux qui sortent des grandes écoles. Voilà qui constitue une autre facette de ces inégalités entre jeunes ».

Les différentes réalités du chômage des jeunes

La faute, selon Pierre Merle, à « la polarisation sur les politiques d’éducation prioritaires, relancées en 1996, puis en 2006 avec les collèges Ambition réussite dont l’idée était de centrer les efforts sur 240 collèges particuliers ». Or, « le bilan de ces politiques ont montré qu’elles ne fonctionnaient pas », a-t-il fait valoir, concluant sur la « nécessité de refonder » notre système éducatif dans son ensemble.

Introduisant le débat sur le terrain du marché du travail, Stéphane Jugnot a estimé que l’indicateur « part » du chômage rendait mieux compte de la réalité du chômage des jeunes en ne considérant que les actifs. En revanche, le point marquant du phénomène c’est « cette hiérarchisation des conditions d’accès à l’emploi en fonction du niveau de formation », a souligné le chercheur. Cette hiérarchisation que l’on pourrait trouver « normale pour le salaire ou la position sociale, s’applique aussi pour l’entrée dans le marché du travail ». « Cela renvoie, a estimé Stéphane Jugnot, au signal diplôme qui est perçu par l’employeur et comment celui-ci le perçoit ». Si l’apprentissage aboutit à une meilleure formation initiale que les voies dites générales, les politiques publiques qui visent indistinctement tous les jeunes manquent également la cible. « L’apprentissage s’est développé dans le cycle supérieur, mais a « raté » les jeunes non diplômés », a encore déclaré Stéphane Jugnot, ceux-ci constituant, comme on l’a vu, une problématique essentielle du chômage des moins de 25 ans.

Agir sur le processus d’exclusion

Les principaux leviers sont connus : alternance, emplois aidés, stages… Ces outils sont utilisés quelles que soient les majorités politiques en place. C’est davantage sur les paramètres et le dosage de ces usages que l’on peut observer des divergences. Mais s’il y a consensus sur l’alternance, le contexte économique, lui, joue sur l’efficacité de la mesure. En fonction de la conjoncture, en effet, le même contrat d’apprentissage peut être, selon Stéphane Jugnot « un processus de formation sur le tas, un emploi dégradé, ou une étape de transition professionnelle ».

Alors, que faire ? Quel « chemin exigeant et rude faut-il trouver pour que la réalité ne jure plus avec ce qu’on voit sur les frontispices des mairies », a interrogé José Rose ? Pourquoi ces inégalités en matière de formation et d’insertion, entre générations, entre jeunes, sont croissantes, cumulatives et s’enracinent dans la société française ? Selon quels processus et jeux d’acteurs perdurent les inégalités scolaires, sociales et d’insertion ? « Est-ce le produit d’une stratégie voilée des acteurs dominants ?, a-t-il questionné. Est-ce le résultat de l’impuissance des pouvoirs publics, d’une singularité de la société française ou de son marché de l’emploi ? ». Et surtout, quels pourraient être les principes des nouvelles politiques publiques permettant réellement la réduction de ces inégalités ? José Rose en dégage au moins six : cibler la politique sur les populations les plus vulnérables, « traiter le global tout en garantissant des accompagnements individualisés ; agir sur les processus d’exclusion et non pas sur les conséquences ; « transformer le cadre d’action des acteurs ; agir sur le long terme ; enfin, faire rentrer la jeunesse dans le droit commun »

Jean-Patrick Gille a avancé pour sa part, à côté d’un droit à la formation jusqu’à 18 ans, « la création d’un droit à la seconde chance » ainsi que d’un « compte individuel de formation » dont chaque individu pourrait bénéficier tout au long de sa vie. Mais comment les pouvoirs publics « pourraient-ils apporter un réseau à ceux qui n’en n’ont pas. Ces réseaux professionnels très largement imputables à la famille », a interrogé Jean-Patrick Gille ?

Développer les filières générales ?

« Si l’on souhaite vraiment un système éducatif qui n’est plus une reproduction de la création des élites, et de la préservation des positions acquises, a estimé pour sa part Stéphane Jugnot, il faudra bien se poser la question : mettons-nous vraiment les moyens existants là où il faut les mettre ? ». Etablissant une comparaison entre la France et l’Allemagne, Pierre Merle a jugé que la société allemande est davantage disposée à toucher à la structure même des politiques éducatives. Sous le choc des conclusions des enquêtes PISA, qui révélait, comme en France, la baisse de performance du système éducatif germanique, « les Allemands, ont suivi les recommandations de l’OCDE », a poursuivi Pierre Merle : « Ils ont développé les filières générales, favorisé l’inclusion des élèves les plus faibles et baissé les filières de relégation. Et ça a marché. Alors qu’en France, on a augmenté la diversification des collèges, segmenté le système éducatif ». Le contraire de « toutes les préconisation émises depuis 20 ans par les experts de l’OCDE en matière de politiques éducatives » a considéré le chercheur.

Rapportant la situation qu’il constate dans les lycées, Ivan Dementhon, a dit partager « le constat que l’école reproduit les inégalités », en laissant se perpétuer « une orientation en fonction de l’origine sociale ». Dans cette école à plusieurs vitesses, le niveau détermine la filière : « bon – filière générale – moyen : filière technique – mauvais – filière professionnelle. Y compris ceux qui veulent une filière professionnelle et qui ont de bons résultats, on leur dit que c’est dommage, qu’il faut qu’ils aillent en filière générale », a-t-il relaté. Et d’ajouter : « L’école reproduit les inégalités. La société les creuse. Pour aider à contrer ces inégalités, pourquoi ne laisserait-on pas les élèves choisir leur orientation, en fonction de leurs goûts, de leurs aspirations et non pas en fonction des résultats ou des déterminismes sociaux ? », a demandé Ivan Dementhon.

Justice et compétition

Evoquant, le système de notation finlandais, Pierre Merle, a relevé que la « notation des élèves y est très différente qu’en France. En Finlande quand s’est mauvais c’est une notation de 4/10, alors qu’en France on colle un 2/20 ; et après l’élève cours après la moyenne. Il n’a pas les moyens de se refaire ». « Les notations ne donnent pas le droit à l’erreur », a renchéri Ivan Demethnon, ajoutant : « L’orientation est faite en fonction du niveau, ce qui engendre des logiques de décrochages, puisque les élèves se retrouvent confrontés à des orientations forcées, sous la forme de voies de garage, dont les classes sont surchargées, dans des domaines qui ne les intéressent pas ». Compétition scolaire, voies de garage sous investies pour les uns, voies prestigieuses et abondamment dotées pour les autres, insertions professionnelles fluides ou chaotiques, s’il importe « de traiter en priorité la question de la réduction des inégalités intergénérationnelles », a estimé dans sa synthèse Jean-Baptiste de Foucald, la question du débat des inégalités intra-générationnelle constitue un « vrai sujet », car elle pose crûment la question de la représentation des catégories les plus vulnérables dans notre démocratie. « Les étudiants sont bien représentés dans la société (ils peuvent faire tomber un gouvernement), mais les fameux Neet[1] : qui les représentent dans la société ? », a-t-il demandé. Il s’agit là, selon l’inspecteur général des finances honoraire et ancien commissaire au plan, d’un « déficit structurel de nos démocraties ». Les plus vulnérables ne trouvant pas « des modalités de représentation de leur catégorie », s’en trouvent empêchés « de créer un rapport de force permettant d’obtenir droits et avantages ». Il a jugé qu’ « il y a un problème d’intelligence collective en France », pour « réformer » et « redistribuer », contrairement à d’autres pays, comme la Finlande, le Danemark ou l’Allemagne. « Et pourtant, a estimé Jean-Baptiste de Foucauld, c’est la condition de la réussite scolaire et de la cohésion de la société ».


[1] Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire), est une classification sociale d’une certaine catégorie de personne inactive – NDLR

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