Conférences et rencontres

Compte-rendu : l’entrepreneuriat des jeunes en débat

A l’occasion de la parution du n°75 d’Agora débats/jeunesses intitulé « L’entrepreneuriat et les jeunes », l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) a organisé une conférence-débat, jeudi 9 mars, à la Burgundy school of business de Dijon. Retours sur ces échanges.

A ma gauche, Elodie Bellarbre, chargée d’études à l’INJEP, et occupant les fonctions symbolique de la société de vente de rasoirs G ; à ma droite, un jeune homme barbu, la voix ferme sous un pull marin, représentant la société de rasoirs W. Chacun s’affaire à tour de rôle à convaincre l’auditoire de la supériorité de ses produits dans une joute tout aussi âpre que joyeuse. Le jeu proposé par Benoît Raucent, professeur à l’université catholique de Louvain et directeur du Louvain Learning lab’, ne vise pas l’exaltation de la concurrence libre et non faussée, mais à montrer les qualités développées par un débat contradictoire autour de produits et de leurs usages. Car c’est bien la dimension pédagogique de l’accompagnement à l’entrepreneuriat des jeunes qui a été au cœur de la conférence-débat organisée par l’INJEP, le 9 mars 2017, à la Burgundy School of business de Dijon, dans la continuité des réflexions développées dans le  n°75 de la revue Agora débats/jeunesses, "L’entrepreneuriat et les jeunes".

Ce temps d’échange  a été pensé  par les coordinateurs du dossier, Angélica Trindade-Chadeau, Caroline Verzat et Olivier Toutain. Outre Benoît Raucet, y participaient Caroline Verzat, professeure en entrepreneuriat à Novancia Business school Paris, Olivier Toutain professeur entrepreneuriat à l’Université Bourgogne Franche-Comté, Claire Bonnard, maître de conférences en sciences de l’éducation (IREDU), enfin, Vincent Girard, gérant  des coopératives d’activité et d’emploi de Franche-Comté.

 

L’entrepreneuriat : quels effets sur la formation et la construction des jeunes ?

L’éducation et l’accompagnement à l’entrepreneuriat sont en plein essor dans le débat public autour des questions de jeunesse, qu’ils soient portés par les institutions supranationales (Commission européenne, OCDE, Banque mondiale), par des universités ou par la société civile et, notamment, le secteur associatif. Mais les effets de la pédagogie entrepreneuriale sur la formation et la construction des jeunes restent peu étudiés. Pourtant l’entrepreneuriat pourrait être porteur d’  "une approche pragmatique de la pédagogie basée sur des projets réels. C’est là l’approche de John Dewey par exemple dont la pédagogie prétend partir de l’existant pour transformer le réel", a rappelé Caroline Verzat.
Lorsque deux personnes argumentent autour de différents types de rasoirs, "elles n’apprennent pas seulement à choisir une idée et à la défendre, a relevé Benoît Raucent. Elles apprennent à innover et, surtout, à mettre l’innovation en phase avec les besoins". Cette définition du produit minimal viable oblige à s’interroger sur le sens de l’innovation, sur ces usages.

La démarche impose de trancher entre l’incrémental, c’est-à-dire la démarche par paliers et la rupture avec l’idée de base ou le cahier des charges initial. La démarche incrémentale, par paliers, est une démarche qui vise la réalisation d’une idée, de la conception à la commercialisation. La démarche par rupture, vise de son côté à questionner le cahier des charges initial pour savoir s’il répond bien à la demande ou à la situation qui créé celle-ci.  Benoît Raucent a cité en exemple des jeunes créateurs qui concourraient pour proposer une innovation permettant aux personnes handicapées-moteur de franchir des blocs de marches dans les villes et les transports. Ceux qui ont gagné, ont eu l’intelligence et le courage de contester le cahier des charges. "Ils ont dit que le problème n’est pas de franchir quatre marches, mais d’en franchir une. Et c’est à partir de ce parti pris qu’ils se sont engagés dans la démarche conceptuelle", a expliqué Benoît Raucent.

Argumenter sur l’échec

Ainsi l’éducation à l’entrepreneuriat rejoindrait les méthodes de l’éducation populaire en ceci qu’elle se fonde sur l’apprentissage par l’expérience. On expérimente quelque-chose et on réfléchit à ce qu’on produit. Le temps de la réflexion sur l’action (le fameux debriefing) est aussi important que l’action elle-même. Enfin, "apprendre à entreprendre implique le droit à l’échec", a rapporté Claire Bonnard. Ce qui est mobilisé, a-t-elle avancé, "c’est la capacité à argumenter sur son échec et à l’expliquer aux autres. Dès qu’un individu sait faire cela, il se met en situation d’acquérir des compétences que nulle connaissance académique ne peut lui offrir".
Problème : l’offre pédagogique en matière d’entrepreneuriat reste très clivée. De fait, deux principaux types de dispositifs coexistent. Pour Claire Bonnard, "il s’agit soit de sensibilisation à l’entrepreneuriat, soit de compétences plus techniques, plus opérationnelles du type de celles que proposent les écoles de commerce". Deux standards qui correspondent nullement aux diversités des profils de jeunes tentés par l’entrepreneuriat : "Il y a ceux qui entreprennent par anticipation sur un marché de l’emploi salarié qui leur semble de plus en plus bouché, ceux qui recherchent l’autonomie et ceux qui sont motivés par le goût de l’innovation", a rappelé Claire Bonnard, soulignant également l’émergence d’un nouveau type : "les entrepreneurs sociaux  et environnementaux". Ils ne visent pas tant l’enrichissement personnel qu’un moyen d’épanouissement et d’agir sur le monde.

Les coopératives d’activités pour combler les carences de l’offre publique

Cette faiblesse de l’offre pédagogique provient sans doute d’une vision assez étriquée de pouvoirs publics qui n’envisagent le soutien à l’entrepreneuriat que sous l’angle de la nécessité ou de l’opportunité, avec un projet à forte valeur ajoutée dans un créneau très porteur. D’après Vincent Girard, les coopératives d'activités et d’emploi comblent cette insuffisance  en "permettant aux porteurs de projets de démarrer très rapidement. Elles prennent en charge toutes les fonctions juridiques, fiscales, et administratives, y ajoutant de l’accompagnement et du coaching auprès des porteurs de projets".
Pour Olivier Toutain, l’entrepreneuriat ne gagne pas seulement différentes couches de la population qui, hier, s’inscrivaient dans le salariat, il participe d’une dynamique de réinvention sociale qui touche plus largement le rapport au travail et à la création de richesses. "Nombre d’étudiants y voient la possibilité d’échapper à ce qui leur paraît la servitude du salariat, d’engager d’autres modes de vie, de façons d’être", a rappelé Olivier Toutain.

Aider des profils des « non prédestinés » à l'entrepreneuriat

Autrement dit, l’enjeu est bel et bien d’"aider des profils qui ne sont pas prédestinés à l'entrepreneuriat, de l’artisan d’art, jusqu’au thésard du Collège de France", a expliqué Vincent Girard. Et si le phénomène gagne en ampleur dans toutes les couches de la population c’est qu’il suit la courbe à la hausse des travailleurs indépendants en France en Europe ainsi que celle des "slasheurs", les travailleurs cumulant plusieurs activités, salariées ou non. Répondre à des besoins non couverts en matière d’apprentissage à l’entrepreneuriat, permettrait-il de démocratiser l’entrepreneuriat, et de l’inscrire en dehors "des canons de l’entrepreneur-type, bien doté et socialement privilégié". Ou consacrerait-il l’illusion libérale qui fait de chaque travailleur un entrepreneur en puissance, capable de choix propres et doté de tous les capitaux nécessaires à l’épanouissement de son action ? Chacun tranchera.  

 

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"L'entrepreneuriat et les jeunes", 9 mars 2017, Dijon

A l’occasion de la sortie du numéro 75 de la revue Agora débats/jeunesses intitulé « L’entrepreneuriat et les jeunes », l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) organise une conférence-débat le jeudi 9 mars 2017 à Dijon.

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