Etudes et recherche

Entretien

Fabien Truong : "Le phénomène d’ampleur, c’est aussi la généralisation de l’accès à l’enseignement supérieur des classes populaires…"

Analyse sociologique aux accents de parcours initiatique Fabien Truong livre dans son ouvrage  Jeunesses françaises. Bac+5 made in banlieue, un portrait fouillé et sensible des jeunes de banlieues qui investissent les hautes études, malgré les stigmatisations, les raidissements et les blocages de la société française. Ils incarnent la face cachée d’une passion nationale : sortir de sa condition par l’école. Un phénomène dont l’ampleur et les formes gagneraient à être mieux compris par les pouvoirs publics.

 

 

Sociologue, Fabien Truong est responsable du master  « Métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation, sciences économiques et sociale » pour le département de sociologie et d’anthropologie de Paris 8, en collaboration avec l’université Paris-Est-Créteil (UPEC), et y assure les enseignements de sociologie et de science politique. Il a été professeur de sciences économiques et sociales pendant 6 ans dans plusieurs lycées de Seine-Saint-Denis. Outre Jeunesses françaises. Bac+5 made in banlieue (éditions La Découverte), il est l’auteur de Des Capuches et des hommes. Trajectoires des « jeunes de banlieue » aux éditions Buchet-Chastel.

 

INJEP : A la fois étude sociologique et témoignage personnel de votre expérience de prof en banlieue, votre livre s’intéresse aux jeunes de banlieues qui tentent le pari de la promotion sociale par les hautes études, en mettant en évidence les difficultés culturelles et sociales auxquelles ces jeunes doivent faire face dans un univers parfois totalement exotique par rapport à leurs conditions d’existence. Est-cela cette notion de « distance sociale » qu’ils réussissent ou échouent à combler ? Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

Fabien Truong : Par distance sociale, il faut déjà considérer ce phénomène de mise à l’écart et de stigmatisation qui s’opère à travers au moins six critères qui ne se recoupent jamais totalement et sont d’intensité variable : le mépris de classe qui est une réalité pour nombre de jeunes issus des quartiers populaire dans l’enseignement supérieur, l’illégitimité culturelle, qui frappe et invalide les codes culturels et le rapport à l’école transmis par l’entourage et la famille de ces jeunes, le racisme qui renvoie à la couleur de peau, l’origine migratoire des parents pour ceux qui s’inscrivent dans une dynastie d’immigration familiale, la pratique religieuse et les phobies qui se fixent autour de l’Islam, enfin, la stigmatisation territoriale - c’est-à-dire le fait d’être de vivre le fait d’habiter dans un quartier type ZUS ou ZEP comme une marque infamante. Ces critères nécessitent des approches nuancées : tous les jeunes de banlieues ne sont par exemple pas musulmans, et ceux qui le sont donnent à voir des pratiques qui ne restent jamais figées. C’est l’intérêt d’observer les pratiques dans le temps. De même on voit que les déterminismes familiaux pèsent différemment, même entre jeunes dont les parents occupent des emplois modestes : celui ou celle dont les parents ne sont pas ou peu diplômés et ceux dont les parents ont eu un parcours d’enseignement supérieur dans leur pays d’origine, même s’ils ne sont pas reconnus en France, ne disposeront pas des mêmes ressources dans leurs parcours.

Par ailleurs, je crois que cette notion de distance sociale doit s’envisager dans ses dimensions objectives et subjectives. Objectivement, les jeunes des banlieues doivent composer, en particulier quand ils parviennent à entrer dans les grandes écoles, avec un monde dont ils ne maîtrisent pas les codes, ni les standards culturels ou les aptitudes qui y sont valorisées. Objectivement, à l’inverse, avec 77% des jeunes d’une classe d’âge obtenant le baccalauréat (un taux impossible à atteindre sans la création des « bac pro » et « techno »), jamais dans l’histoire les jeunes des catégories populaires n’ont été aussi présents dans l’enseignement supérieur. Jamais ils n’ont été autant éduqués, et aussi longtemps... Mais avec le développement de la ségrégation urbaine, l’expérience de la mixité sociale ne se fait plus au lycée, comme dans les années 90, mais dans l’enseignement supérieur. C’est dans l’enseignement supérieur que s’opère le hiatus entre l’ouverture objective de l’enseignement supérieur d’un côté, et la sévérité du jugement que les classes sociales plus élevées portent sur les jeunes des banlieues. Voilà la dissonance à laquelle les enfants des classes populaires doivent faire face lorsque ceux-ci tentent de prendre l’ascenseur social par les études supérieures.

 Aussi, pour comprendre cette distance sociale il faut également investir le champ des subjectivités. Beaucoup de ces jeunes, intègrent, ou croient intégrer, les représentations, réelles ou supposées, que les « autres catégories sociales » se font des « jeunes des banlieues ». En résumé : « Je crois que je suis – ou pas - ce que les autres croient que je suis ». En face, si j’ose dire, on voit aussi des enseignants issus d’autres milieux sociaux qui se méprennent complètement sur les intentions de ces jeunes et sur leur investissement parce qu’ils les jugent à l’aune de leur propre expérience de socialisation… Ce qui n’est pas sans créer un certain nombre de malentendus.

INJEP : Vous ne faites pas des questions de discrimination un sujet à part, alors que dans votre description des parcours de ces jeunes qui cherchent à intégrer ces filières se confrontent quotidiennement aux dynamiques discriminantes et aux mécanismes de reproduction sociale des élites. Pourquoi ce choix ? Ce refus de ce que vous appelez la « pensée spaghetti » qui catégorise les jeunes des quartiers populaires soit en « racailles insoumises », soit en « victimes sociales » a-t-il pesé dans ce choix de traitement ?

Fabien Truong : Le choix des mots est en effet important. La discrimination pose la question de l’intentionnalité de celui qui discrimine, de l’administration de la preuve pour le discriminé et du système de réparation à mettre en œuvre. C’est aussi un mot qui évoque le contexte américain, en tout cas qui a un sens cristallin dans l’histoire des noirs aux Etats-Unis. Je ne crois pas qu’on soit dans un pays comparable aux Etats-Unis dans les années 50. Ce qui me gêne dans cette approche, c’est qu’elle est par ailleurs trop rarement assortie d’un protocole de démonstration rigoureuse. On évoque notamment « la discrimination », de façon assez paternaliste, pour justifier des politiques de diversité et d’ouverture sociale et surtout ne pas régler les questions systémiques. C’est commode. On enferme ces jeunes dans un rôle de victime qui ferme la porte à une réflexion sur la complexité des situations - et on met en place des correctifs visibles pour dire que tout va mieux. Comme si réserver quelques places aux jeunes des banlieues dans les grandes écoles supprimait la violence sociale. Or, c’est à la stigmatisation que ces jeunes sont confrontés de façon quasi quotidienne, ça oui ! Je ne crois pas excessif de dire que c’est même l’un des vecteurs principaux par lequel s’impose l’ordre social. Mais c’est un ordre social où les dominés ne se vivent pas forcément en tant que tels et où les dominants n’ont pas nécessairement conscience de ce qu’ils produisent. Les stigmatisations obéissent à une logique où l’intentionnalité n’est pas forcément centrale, mais où les préjugés excluants se combinent et se renforcent, laissant souvent ces jeunes démunis face à une dynamique de mise à distance sociale qui, souvent, les dépasse. C’est très violent !  Ce que l’ouvrage montre bien c’est ce qui est au cœur de cette mécanique : le durcissement considérable du regard que porte la société française depuis les émeutes de 2005 sur les conditions des jeunes des quartiers populaires. Je ne suis pas sûr qu’on mesure ses effets sur ces centaines de milliers de jeunes des quartiers périphériques qui chaque année font le pari de l’ascension sociale par les études supérieures, se conformant avec un courage certain aux codes dominants qui règnent dans ces espaces… et qui sont tous les jours renvoyés aux préjugés les plus étroits sur leurs conditions, leurs origines territoriale, ethnique, religieuse. Et face à la stigmatisation, ce qui compte c’est comment s’ajuster, comment bricoler pour trouver sa place.

INJEP : Vous pointez l’urgence pour l’école de dépasser ses contradictions entre idéal d’émancipation et de transformation sociale et ses fonctions de maintien des hiérarchies et barrières sociales. En quoi l’expérience de ces jeunes témoigne de cette urgence ?

Fabien Truong : Très franchement, je ne sais pas si l’école résoudra un jour cette contradiction entre volonté émancipatrice et reproduction sociale car celle-ci dépend avant tout du modèle de société dans laquelle elle est incrustée…. Je constate seulement que cette contradiction est au cœur des relations entre ces élèves et les enseignants ; qu’elle génère beaucoup de malentendus, de gâchis en temps et en énergies. Des moments de grâce partagée aussi. Les uns et les autres sont généralement de bonne volonté. Contrairement aux idées courantes, et à rebours de générations précédentes qui pouvaient compter sur les capacités intégratrices de la classe ouvrière et développaient parfois une culture de la défiance vis-à-vis de l’école, la plupart des jeunes des quartiers populaires, me semble-t-il, intègrent fortement l’enjeu scolaire dans une société qui survalorise les diplômes ainsi que la nécessité pour eux d’investir l’enseignement supérieur. De leur côté, les enseignants en banlieue, parce qu’ils n’ont pas fait personnellement l’expérience sociale de ces jeunes et que leur formation initiale ne les y ont pas préparés, ne comprennent pas comment ces jeunes intègrent le jeu scolaire, avec quels codes et avec quelles rationalités. Il y a un problème de traduction. Notre système éducatif doit gagner en réflexivité sociale s’il veut atteindre l’idéal d’une institution réellement émancipatrice. Et ça ne marchera en mettant tout le monde en rang et en chantant « La Marseillaise ». Ce qu’il y a de terrible dans cette contradiction, ce n’est pas tant que l’école ne parvienne pas à la dépasser, mais qu’elle fait tout pour la cacher. Or, il faut en parler sereinement, à commencer dans les classes, et traiter les questions d’inégalités sociales pour ce qu’elles sont, puisqu’elles sont le reflet de la société réelle, sans que cela soit un drame.

INJEP : A vous lire, une partie des succès et des échecs de ces jeunes tient dans leur capacité à gérer et dépasser ce qu’ils vivent comme des stigmates : culture banlieue, appartenance ethnique et géographique, religion, réseaux familiaux, etc. Le tragique viendrait-il du fait qu’ils sont seuls face à ces mécanismes qui dépassent le cadre des compétences à acquérir ?

Fabien Truong : Oui et non. Oui, c’est tragique de laisser des jeunes seuls face au poids du destin social. Et ils sont seuls parce que le système refuse de voir ces mécanismes de stigmatisation, ni ce que cela induit concrètement au quotidien. On est dans le déni. Et le déni fabrique de la détresse. Cette solitude est également le reflet de l’idéologie scolaire : le « si tu veux tu peux ». Avec, en toile de fond, l’idée qu’on réussit ou qu’on échoue… seul ! Or, le parcours scolaire et, tout particulièrement, celui de l’enseignement supérieur se constitue fortement à travers des cercles de soutien et d’alliance qui ne favorisent pas toujours ces jeunes. En revanche, il est faux de dire qu’ils sont totalement démunis sur ce point. En fait, les parcours que je décris mettent en jeu du collectif. Les grands frères, les grandes sœurs, même s’ils n’ont pas tous un parcours parfait, jouent souvent le rôle de « défricheurs ». Leur expérience, heureuse ou malheureuse, a permis d’essuyer les plâtres, de renseigner et de documenter le parcours des plus jeunes. Au cœur de la réussite, il y a également la constitution de « collectifs d’alliés ». Pour pouvoir passer le couperet de la licence à la fac, les élèves des quartiers populaires ont tendance à incorporer le jeu social en se regroupant par affinité sociale et en développant des stratégies collectives de réussite. Sans oublier les petits atouts des catégories populaires : quand papa est magasinier à Air-France, cela permet de financer un billet d’avion qui rend possible l’expérience procurée par Erasmus. Ce n’est pas le carnet d’adresses d’un papa avocat d’affaires, mais ce n’est pas non plus rien du tout. Les ressources personnelles et familiales existent. Elles ne comptent pas pour du beurre.

INJEP : Voyez-vous dans ces stratégies collectives le début d’une prise de conscience plus politique ?

Fabien Truong : Les jeunes que j’ai suivis sont pris dans l’immédiateté de la réussite individuelle. Réussir dans un système de plus en plus individualisé favorise l’idée qu’il faut d’abord penser à soi pour s’en sortir. Tout ce qui se fait collectivement se construit dans le faire plutôt que dans le dire. On s’allie entre jeunes de banlieues pour s’adapter, s’ajuster, faire face à la situation, pas pour fabriquer politiquement la condition banlieusarde. Face aux regards dépréciatifs, ce qui préoccupe ces « bac + 5 made in banlieue », c’est de prouver qu’ils ne répondent pas aux stéréotypes qu’on leur accole et de se conformer aux codes dominants. C’est d’autant plus vrai que pour nombre d’entre eux, il y a une conscience aigüe de la stigmatisation territoriale. Quitter la banlieue pour une faculté parisienne revêt une forte symbolique de mobilité sociale. Si vous vous pensez comme un corps politique, avec les mêmes intérêts, vous restez arrimé à ce corps. Or, ces jeunes n’ont qu’une envie, celle de mettre à distance cette condition banlieusarde. Tant que l’offre politique n’évoluera pas en présentant des figures positives de représentation politique des quartiers populaires et tant que le regard social sur leurs habitants restera ce qu’il est, il est peu probable que ces jeunes se considèrent comme un sujet collectif - politiquement du moins. J’insiste sur le fait qu’il s’agit là d’une faille de l’offre politique. Parce que je reste personnellement convaincu que les partis qui feraient le choix de prendre en compte les aspirations et la représentation de ces jeunes pourraient porter des changements politiques d’ampleur. Parce qu’il n’a échappé à personne qu’on parle beaucoup du FN comme « premier parti de France », alors que c’est… l’abstention.

INJEP : Votre ouvrage conclut également sur une note à la fois positive et originale : la société contient les ressources permettant aux jeunes des quartiers populaires de prendre l’ascenseur social, mais ces ressources, écrivez-vous sont masquées par l’ordre social tel qu’il va. Est-ce à dire que l’ascenseur social n’est pas en panne, mais qu’on a égaré la clé, qu’on ne sait plus le faire fonctionner ?  

Fabien Truong : Je crois que les raidissements de la société française ne nous permettent pas de considérer avec lucidité que nous sommes engagés dans un mouvement, massif, global, et je pense irréversible, qui voit les jeunes des catégories populaires accéder à l’enseignement supérieur, gagner en qualification, s’armer intellectuellement, prendre progressivement leur place dans la société. Même ceux qui échouent en cours de route dans les hautes études ont engrangé une capacité réflexive ainsi qu’une maîtrise du jeu social qui leur permettent souvent de gagner des places sur l’échiquier social par rapport à leurs parents. Je ne cherche pas à minorer les difficultés des jeunes de banlieue. Ni les déceptions que ce mouvement génère aussi. Je dis seulement que la réalité que je décris est un phénomène autrement plus significatif que les dérives délinquantes et de repli identitaire auxquelles sont souvent réduits les jeunes des catégories populaires et issus de l’immigration. Mon livre a l’ambition de montrer, à hauteur d’homme, cette masse qui tente de prendre l’ascenseur social, en dehors des grilles de lecture misérabilistes. Alors, oui… on a égaré la clé, ou on ne veut pas vraiment la voir, je ne saurais dire. Mais du coup, on ne voit pas toujours comment mobiliser les atouts et les ressources de ces jeunes, tant pour eux que pour la société dans son ensemble. Pourtant, si on se donne les moyens, notre pays peut capter ces énergies qui ne demandent qu’à être reprises, capitalisées. C’est ce que devraient acter des politiques publiques plus efficaces et considérantes. 

 

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