Etudes et recherche

"Sans un cadre national d’animation les PEDT risquent de se résumer à un pas de deux entre l’Etat et les collectivités"

Interview de Didier Jacquemain, délégué général de la fédération nationale des Francas

Didier Jacquemain est délégué général de la fédération nationale des Francas. Avec la ville de Brest, ce mouvement d’éducation populaire organise des rencontres biannuelles autour des contrats et des projets éducatifs locaux. Quelles sont les visées de ces rencontres maintenant qu’une majorité écrasante des territoires sont couverts par un projet éducatif territorial (PEDT) ? Explications et enjeux.  

INJEP : Depuis presque 15 ans les Francas et la ville de Brest organisent des rencontres biannuelles autour des projets éducatifs locaux. Pourquoi ces rencontres ? 

Didier Jacquemain : Effectivement, en mars 2017 nous fêterons la 7e édition des rencontres de Brest. Donc cela va faire 14 ans que nous invitons les acteurs des politiques éducatives à réfléchir ensemble pour donner corps à des projets éducatifs fondés sur la convergence des actions et la cohérence entre les acteurs éducatifs. Avec la rédaction de la circulaire de 1998 qui a vu l’Etat promouvoir les contrats éducatifs locaux, 200 villes environ se sont inscrites dans un dispositif de ce genre, certaines dès les années 80. On est bien là dans un mouvement de fond où les acteurs éducatifs dans toute leur diversité comprennent la nécessité de prendre du temps pour instaurer, à l’échelle des territoires, des projets éducatifs globaux par l’entremise d’une large concertation locale. Dès lors, pour mettre au cœur de la démarche la dynamique de projet, le contrat éducatif local (CEL) devient le projet éducatif local (PEL). Puis intervient l’appel de Bobigny , rédigé par les principales associations de jeunesse et d’éducation populaire, les organisations de pédagogues, les collectivités locales, les syndicats d’enseignants, les parents d’élèves, en octobre 2010, dont les Francas, qui revendiquent un grand projet national pour l’enfance et la jeunesse, à travers notamment une institutionnalisation des projets éducatifs sous l’impulsion de l’Etat. Cet appel a trouvé un fort écho dans la loi de refondation de l’école et dans la quasi généralisation des projets éducatifs locaux sous le sigle qu’on leur connait aujourd’hui : les projets éducatifs territoriaux (PEDT). Les rencontres de Brest s’inscrivent donc dans un processus historique, dont elles sont à la fois le reflet et la dynamique.

INJEP : Au-delà d’une reconnaissance des PEL par le législateur à travers  la mise en place des PEDT, en quoi ceux-ci changent la donne pour les acteurs éducatifs locaux ? Vont-ils modifier les formats des rencontres de Brest, leur donner une dimension nouvelle ?

Didier Jacquemain : A l’initiative, il y a les Francas et la mairie de Brest, acteurs historiques de la coopération éducative territoriale, mais ces rencontres rassemblent désormais toujours plus d’associations, de collectivités et d’agents de l’Etat. Alors évidemment, les préoccupations ont évolué  en fonction de la transformation du paysage des politiques publiques de l’enfance et de la jeunesse. Au départ, c’était l’enjeu pédagogique et éducatif qui  nous réunissait. Ensuite, il y a eu une phase plus politique, un travail de conviction et de doctrine. Les rencontres de Brest prennent aujourd’hui je crois une dimension plus technique, plus méthodologique, maintenant que les textes ont changé la donne en rapprochant les acteurs, en renforçant le poids des collectivités territoriales et en modifiant profondément le paysage institutionnel.

INJEP : Pourquoi cette temporalité (tous les deux ans) ? En quoi ces rencontres s’articulent avec les Rencontres nationales de l’éducation qui se tiennent à Rennes, les 23 et 24 mars 2016, à l’initiative de la Ligue de l’enseignement ?

Didier Jacquemain : Deux ans, c’est le bon rythme pour prendre le recul et mesurer les effets. Avec tous nos partenaires comme le RFVE, l’ANDEV, l’Institut français de l’éducation (IFé), les ministères chargés de l’éducation nationale et de la jeunesse, mais aussi les principaux syndicats de l’éducation et de l’animation, nous donnons corps à une ambition de construction collective de projets permettant le continuum éducatif, de la maternelle à l’âge adulte. La Ligue de l’enseignement et les Francas sont partenaires. Et nous avons convenu d’une complémentarité entre les rencontres de Brest et les rencontres de Rennes. Si ces dernières creusent d’abord la question sous l’angle de la refondation scolaire, de notre côté nous essayons de traiter davantage la question territoriale et des articulations entre les acteurs. L’objectif est que chaque année se tiennent des rencontres autour des projets éducatifs territoriaux dans une logique de cohérence globale.

INJEP : Quels sont les enjeux de ces rencontres quand tout le monde est à peu près convaincu de la nécessité de constituer des alliances éducatives dans les territoires ?

Didier Jacquemain : L’idée est largement admise qu’il faut articuler l’action des enseignants, des animateurs, des éducateurs, des parents dans le cadre d’une éducation partagée. Mais le fait que cette idée soit admise n’épuise pas le sujet, loin s’en faut, dans un contexte de transfert de compétences de l’Etat vers les collectivités. Il ne suffit  pas de penser l’éducation différemment pour qu’elle prenne corps différemment. Comment décliner des politiques éducatives de l’échelon national à l’échelon le plus local en tenant compte,  justement, des particularités consubstantielles des territoires ? Comment incarner cette alliance éducative entre des acteurs aussi différents que l’école, les clubs sportifs, ou les associations culturelles ? Enfin, comment concevoir une pensée éducative de qualité qui réconcilie professionnels et citoyens, à travers une gouvernance démocratique de l’éducation ? Ce sont les des dimensions essentielles du débat actuel. Si on veut que l’éducation reste un bien commun, celle-ci se doit d’être partagée, discutée, « dialoguée » par le plus grand nombre de citoyens. Je ne doute pas que les prochaines rencontres permettront d’enrichir cette réflexion et d’apporter des éléments de réponse.

INJEP : Au-delà du diagnostic partagé, au-delà du nécessaire rapprochement des acteurs et de la prise en compte des réalités territoriales, au-delà de la contractualisation, un cadre national d’action est donc toujours plus nécessaire ?

Didier Jacquemain : Clairement, ce ne sont pas les PEL qui ont territorialisé l’éducation mais les mesures de type politique de la ville ou zones d’éducation prioritaire. Les pouvoirs publics ont voulu, par les contrats éducatifs ou projets éducatifs locaux répondre à des besoins éducatifs, sociaux, culturels propres aux territoires. Autrement dit : éduquer en fonction des conditions de vie des habitants. Avec le recul, on sait aujourd’hui qu’élus, enseignants, animateurs se parlent même si ce n’est pas toujours avec souplesse. On constate, et cela devra être confirmé dans l’avenir par des études solides, que beaucoup de parents accèdent aux politiques éducatives auxquels ils n’avaient pas accès auparavant. Mais on se rend bien compte que ces projets locaux ne peuvent pas fonctionner s’il n’y a pas un cadre national qui aide à identifier les réponses éducatives spécifiques aux territoires, qui forme les acteurs, qui favorise la participation citoyenne à la constitution de ce bien commun qu’est l’éducation. S’il n’y a pas d’animation, si on ne soutient pas l’éducation populaire dans son rôle d’appropriation citoyenne des enjeux éducatifs au plan national, le risque est que tout cela se termine en un pas de deux entre collectivités et Etat. Autrement dit : il ne suffit pas de dire que 96% des enfants sont désormais couverts par un projet éducatif territorial, que tous, bon gré mal gré, sont inclus dans un projet formalisé pour que les choses fonctionnent. Plus personne ne pense être le seul acteur éducatif du territoire. L’élément majeur qui a été transformé par les CEL, les PEL et aujourd’hui les PEDT, c’est la relation. C’est dire l’importance de l’engagement et de la mobilisation de tous les acteurs pour que cette relation soit aussi bonne que possible et donne lieu à des politiques éducatives non seulement efficaces, mais aussi comprises par les citoyens.

- En savoir plus sur les rencontres nationales des projets éducatifs locaux de Brest : lire programme des rencontres de 2015 

Voir le dossier

Dossier "Projets éducatifs territoriaux"

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