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Retour du colloque "Les discriminations comme frein à l’insertion des jeunes"

Pouvoirs publics et victimes des discriminations sont souvent démunis face au phénomène des discriminations tant il engage les puissants ressorts de la domination et de la relégation sociale. Pourtant il y a urgence. Plusieurs études et testings réalisés par l’INJEP révèlent que les discriminations sont ancrées dans la société française. Et touche quasiment tous les aspects de la vie quotidienne. Compte-rendu.

Stages en classe de 3e, apprentissage, crédit à la consommation, achat d'une voiture d'occasion, logement, reprise de fonds de commerce, complémentaire santé ou encore accès aux hébergements de loisirs... les discriminations concernent un large spectre de la vie quotidienne, s'agrègent en système et contribuent à faire de l'entrée dans la vie d'adulte de certains jeunes une véritable course d'obstacles, amplifiant les inégalités avec les pairs de la même génération.

Voilà ce que révèle Les discriminations comme frein à l'insertion des jeunes : une conférence de restitution de deux études et de deux testings (testings réalisées sur 8 marchés), inédits dans ce pays, pilotée par le Fonds d'expérimentation pour la jeunesse (FEJ). Cet événement a réuni à l’initiative de l’INJEP, lundi 5 février, 200 personnes à la Halle Pajol à Paris. L’hypothèse de départ était que le jeune âge pouvait constituer  un critère fortement discriminant. "Nous avons donc décidé de financer et de mener des travaux visant à vérifier et à identifier les discriminations liées à l'âge. Or, ce que ces études révèlent, c’est que l'âge seul n'est pas un critère de discrimination, mais qu’il se combine fortement à d’autres discriminations liées à l'ethnie, le genre, le territoire de vie. Le phénomène est puissant, général et il touche à peu près tous les domaines du quotidien", a confié, en marge du colloque, Aude Kerivel, responsable du pôle évaluation du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse à l’INJEP.

Dans un propos introductif, Fabrice Dhume, docteur en sociologie à l'université Paris Diderot, a tenu à différencier les questions relatives aux inégalités de celles relatives aux discriminations. En effet, "la discrimination, a-t-il rappelé, ce n'est qu'un processus de sélection qui se distingue d'un autre par le fait qu'il repose sur des critères illégitimes ou prohibés". Ce point a-t-il considéré "est essentiel à qui veut traduire les méthodes en sciences sociales en stratégie d'action publique".

Les critères de discrimination varient selon qui les énoncent : "En droit pénal ils sont au nombre de 24 et reposent sur l'intentionnalité, a expliqué Yannik L'Horty, professeur d'économie à l'université Paris-Est. "Les institutions internationales en relèvent 40 qui prennent leur source dans un processus complexe et systémique où se mêlent inégalités, ordres juridiques et temporalités différents, divers mécanismes de domination, au sein d'un large spectre d'acteurs. On ne discrimine jamais seul", a fait valoir Yannick L'Horty.

Une sélection prohibée, une approche pluridisciplinaire pour la comprendre

De fait, le recueil des données, les méthodologies de recherche, l'analyse sociologique, croisent les questions de droit et toutes les disciplines des sciences politiques. "La pluralité des méthodes et des disciplines s'impose ici car si on veut saisir le processus, on ne peut pas se contenter de mesurer l'ampleur statistique ou d'envisager le problème à travers des considérations juridiques. Il faut comprendre comme ça se passe et sur quoi on pourrait travailler" a avancé Fabrice Dhume.

Il importe dès lors de mettre en relief les enjeux de production et de représentations sociales puisque d’après Fabrice Dhume, "tout considérer à travers des critères de droit, par exemple, revient à déconnecter les discriminations des rapports sociaux et prendre le risque de ne plus voir rien du tout".

Autrement dit : "La discrimination ne se réduit pas à "l'accès à"..., a plaidé Fabrice Dhume, La sélection prohibée et illégitime que constitue la discrimination ne se situe pas seulement à l'entrée. Elle s'organise dans une distribution générale des tâches, de la vie collective et de l'évolution individuelle au sein des groupes sociaux qu'il importe de comprendre et d'analyser" dans le contexte général de production des inégalités et de sélection sociale.

Dès le collège, premières inégalités dans l’accès au stage de troisième

Etudiant les mécanismes de restriction des possibles à travers les inégalités d'accès aux stages, à l'apprentissage dans 13 collèges de la Sarthe et 12 collèges des Yvelines, Omar Zanna, docteur en sociologie et psychologie à l'université du Mans, a observé de fortes différences dans le nombre moyen d'entreprises contactées pour obtenir un stage de la part des élèves de fin de 3e, en fonction du territoire où se situe le collège. Si seuls 14% des collégiens des établissements des Yvelines non classés en réseau éducation prioritaire (REP) ont dû contacter au moins cinq entreprises, ils sont plus de double (30%) dans cette situation dans un collège dit REP+ du même département.

L'adéquation entre le stage réalisé et le projet d'orientation fait apparaître également des différences de 14 points entre les collèges en REP+ des Yvelines et les collèges hors REP du même département. Même son de cloche entre les collèges REP+ et hors REP de la Sarthe, avec un différentiel de 12 points en défaveur du premier. C'est que la recherche d'un stage, comme d'un travail ou d'un apprentissage est d'abord une affaire de ressources... et de réseaux. La débrouille est le lot de 54,5% des élèves en REP + des Yvelines, contre 38,6% de leurs camarades étudiant dans un collège hors REP du même département. Mais c'est aussi affaire de maillage économique, de tissus d'entreprises au sein des territoires de vie qui désavantagent les jeunes vivant dans les quartiers dits "politique de la ville".

L'apprentissage particulièrement laboratoire expérimental pour saisir les expérimentations ? 

Selon l’enquête dirigée par Prisca Kergoat (université de Toulouse 2), l'apprentissage est particulièrement sélectif contrairement aux idées reçues. Les chiffres des refus d'entreprises sollicitées pour un apprentissage révèlent des écarts de 14 points en défaveur des jeunes issus des catégories "très populaires", de 11 points au détriment des filles. Les jeunes étrangers ou issus de l'immigration présentent des écarts estimés entre 6 et 12 points, par rapport aux pairs d'origine française. 

Des chiffres qui révèlent l'étendue du phénomène discriminatoire ? Pas si simple selon Prisca Kergoat qui s'est interrogée : "Comment distinguer ce qui relève de la discrimination, de l’efficacité des pratiques de recherche et de la socialisation familiale ? "

S'appuyant sur une enquête menée auprès de 1043 élèves en lycées professionnels, 889 apprentis et 39 établissements, Valérie Capdevielle, maître de conférence à l'université de Toulouse, a affirmé que s'opèrent des "phénomènes de sur-sélection démontrant l'imbrication des rapports sociaux de sexe, de classe, de race, voire, générationnels". Il est, a-t-elle ajouté "impossible de les dissocier".

D'où l'importance "d'adopter une perspective systémique tenant compte de la complexité et des diversités des formes de rapports à la formation et des rapports de domination qui existent au sein des sphères éducative et productive".

Les résultats édifiants du testing pour objectiver les discriminations

Alors, objectiver les discriminations, mission impossible ? Pas si sûr. A travers sept campagnes de testing, Yannick L'Horty et son équipe s'y sont essayés. Tout repose sur un parti pris : pour mesurer une discrimination, il faut pouvoir comparer l'accès à l'emploi, à l'achat d'une voiture d'occasion, à l'hébergement de loisirs, "à partir de profils d'individus semblables en tous points, à l'exception du critère d'intérêt", a avancé Yannick L'Horty. En clair : les porteurs du projet ont  construit six profils d'individus fictifs. Mêmes salaires, mêmes CDI, mêmes parcours, mêmes diplômes, mêmes entreprises. Mais là où tout diffère c'est autour de l'âge, du genre, du nom à consonance française ou africaine, du quartier d’habitation défavorisé ou pas. Sept campagnes de testing simultanées, sept segments d'études (formation, reprise d'entreprise, achat d'une voiture d'occasion, assurance automobile, complémentaire-santé, crédit à la consommation, hébergement de loisirs), 2527 tests et 15 162 demandes plus tard, les résultats de ce travail d'ampleur, inédit en France sont sans appel : l'origine ethnique supposée, le territoire interfèrent sur le taux de réponses positives à une annonce de vente de voiture d'occasion (environ -2 et -3%).

 

 

L'âge est discriminant dans l'accès au crédit à la consommation, avec un différentiel de 25% des taux de réponses positives entre hommes de 22 et 42 ans d'origine française. Un jeune français d'origine vivant dans un quartier dit "politique de la ville" paiera 60 euros plus chère son assurance automobile, qu'un jeune français originaire d'un quartier plus favorisé. Un homme de 42 ans d'origine française obtiendra 35,7% de réponses positives à une demande de formation pour adulte, contre 22,7% pour une femme de 22 ans d'origine africaine.

Dans le registre de la reprise de fonds de commerce, le jeunes homme d’origine africaine peut compter sur un taux de réponse non négative (réponses laissant la possibilité d’aller plus loin) inférieure de plus de 6 points par rapport (-6,16%) au jeune homme d’origine française et ne vivant pas dans un quartier dit politique de la ville. 

Même l’hébergement de loisirs (camping, hôtel…) est concerné : un jeune d'origine française issu d'un quartier favorisé pourra compter sur un taux de réponses positives de près de 57%. Le chiffre des réponses chute de près de 7% s'il est d'origine africaine, de 10 points s'il indique qu'il vit dans un quartier "politique de la ville".

Quels impacts psychologiques et sur les parcours ?

Ces différences de traitement touchent également l’accès au logement. Elles sont signalées encore par un testing d'ISM CORUM dans l'accès au logement privé, avec un taux d'accès aux visites d'appartements qui varie du simple au double, en faveur des "40 ans supposé-e-s sans origine migratoire" et issus d'un quartier "non politique de la ville", au détriment des "20 ans, supposé-e-s d'origine maghrébine... résident dans un quartier "politique de la ville".

Des chiffres qui jettent une lumière crue sur un phénomène d’autant plus enfoui que les premières victimes en ont peu conscience. Prisca Kergoat et ses équipes ont interrogé les jeunes victimes du phénomène. Elle a constaté que la conscience de la discrimination est occultée par le sentiment d'injustice. 15% des jeunes interrogés déclarent avoir subi des discriminations, mais ils sont 46% à rapporter des injustices. "L'usage de la notion d'injustice permet de cerner des inégalités. Elles résultent d'une configuration donnée dans laquelle s'enchevêtrent des appartenances supposées ou imputées", a expliqué Prisca Kergoat. Quel est l’impact psychologique sur ces jeunes, sur leur avenir professionnel et personnel ? Une question qu’il conviendra d’explorer lors de prochaines études.

Un effet de grossissement masquant un phénomène plus large

Ce que Nathalie Bajos, directrice du département Promotion de l'égalité et de l'accès aux droits au Défenseur des droits, a traduit en ces termes : "Les discriminations rendent comptent de façon parcellaire de la réalité des processus de domination de certaines catégories de la population sur d'autres. Or, elles bénéficient d'un effet de grossissement dans l'espace public en raison de leurs dimensions juridiques et symboliques".

Trop souvent traitées sous le prisme des politiques de la ville, les politiques publiques visant à combattre les discriminations devraient mobiliser tous les portefeuilles ministériels, tous les échelons de l’action publique.

En effet, tantôt les discriminations donnent corps à des catégories subjectives (genre, origine ethnique), tantôt elles minorent des phénomènes plus larges comme l’affrontement entre classes sociales, ou la relégation et la stigmatisation socio-ethnique.

Les pouvoirs publics auront par conséquent du mal à lutter contre les discriminations à défaut de fortes mobilisations de la société toute entière, et en particulier, les personnes qui vivent ces situations. C'est donc un enjeu politique, démocratique et d'émancipation qui se pose de façon particulièrement insistante à l'ensemble des acteurs de la cohésion sociale. Et un véritable défi pour ceux du champ de la jeunesse et de l'éducation populaire.

 

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