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Compte-rendu

Politiques de jeunesse et territoires : innover et coopérer

Retour sur la journée thématique du 30 septembre, coorganisée par la chaire sur la jeunesse de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP) et l’INJEP au CRIJ de Rennes

Une journée de réflexion organisée par la Chaire sur la jeunesse de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP) et l’INJEP au Centre régional d’information jeunesse (CRIJ) de Rennes. Compte-rendu.

« Politiques de jeunesses et territoires : innover et coopérer ». C’est sous cet intitulé que s’est déroulée la journée de « réflexion et de perspectives pour les jeunes et l’action publique » organisée par la Chaire de recherche sur la jeunesse [1] et l’INJEP, le 30 septembre au Centre régional d’information jeunesse (CRIJ) de Bretagne à Rennes. Dans l’auditorium se sont succédés en séance plénière Sébastien Hamard (Conseil régional de Bretagne), Laurent Chambaud (directeur de l’EHESP), Yannick Merlin (DRJSCS), Frédéric Bourthoumieu, conseiller jeunesse au commissariat général à l’investissement, Olivier Toche, directeur de l’INJEP, ou encore Marie Dumollard (INJEP). Patricia Loncle, enseignante chercheurs à l’EHESP, titulaire de la chaire de recherche sur la jeunesse, et Philippe Estèbe, géographe et politiste, professeur à l’IEP de Paris, ont présenté les résultats plus récents de la recherche en matière d’innovation et de coopération territoriale. Objectif : apporter des fondements théoriques aux professionnels de jeunesse qui, plus que tout autre, inscrivent leurs actions dans une large dynamique partenariale.

La mutualisation des diagnostics est-elle un préalable à la construction du projet politique ? Le multi-partenariat représente-t-il une modalité de coopération territoriale ? L’évolution des métiers et des missions est-elle nécessaire pour permettre l’adaptation ? La société civile peut-elle être considérée comme actrice des projets de territoire ? Ces problématiques abordées en ateliers pointent des enjeux essentiels à la veille d’une réforme territoriale d’ampleur qui va rendre sans doute encore plus nécessaire demain d’innover « dans la collaboration inter-institutionnelle  », a déclaré Yannick Merlin du pôle jeunesse, vie associative, éducation populaire à la Direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS) de Rennes. En effet la coopération ne se décrète pas. «  D’où la nécessité de travailler sur les conditions de réussite et l’identification des articulations possibles entre différents échelons territoriaux », a-t-il précisé.

Territoire, lieu où sont animées et coordonnées les actions ?

Pour Laurent Chambaud le concept de territoire, omniprésent et flou, se construit autour des notions de coordination et d’animation des actions. De ce fait, il est « indissociable de la notion de projet visant l’utilité sociale, l’apport pour la population ». Ceci implique un transfert de connaissance et partage de savoir entre professionnels et chercheurs qui donne sens et légitimité à cette rencontre. Est-ce en raison de sa forte identité culturelle ou de son histoire ? La Bretagne fait valoir une tradition de partenariats forts entre acteurs territoriaux, particulièrement dans le domaine des politiques de jeunesse. Modélisable, peut-être, exemplaire, sûrement, aux yeux de Sébastien Hamard, directeur de l’aménagement et des solidarités du conseil régional de Bretagne, pour qui « les politiques de jeunesse sont indissociables de la dimension territoriale ». Elles se disposent autour d’« un axe stratégique, l’engagement des jeunes et la participation de ceux-ci à l’élaboration des politiques qui leur sont destinées ».

Ainsi, la charte d’engagement pour la jeunesse élaborée avec les associations de jeunesse et le conseil régional des jeunes n’a pas seulement mis ces derniers au cœur des politiques publiques, mais il a permis d’expérimenter une politique de participation qui servira plus tard une ambition plus large : Bretagne 2030, une consultation prospective des habitants qui doit dessiner l’avenir de la Bretagne en 2030. Une dynamique que la région a déclinée sous forme de contrats de partenariats, avec les communautés de pays. Ils doivent « permettre de bâtir des action sur des diagnostics partagés et mieux servir les jeunes, les élus et les représentants de la société civile en mobilisant les fonds européens qui sont très incitatifs sur ce volet », a déclaré Sébastien Hamard.

La coopération intercommunale : un outil de redistribution

Pour Philippe Estèbe, la coopération « est un sport national des élus locaux » depuis 150 ans, rappelant la rapidité avec laquelle la France a électrifié son territoire sous l’action combinée des syndicats intercommunaux. Intarissable, bondissant de cartes en cartes, il a narré trois temps forts de la coopération intercommunale : celui des années 20, période au cours de laquelle, le législateur a besoin de l’énergie du territoire pour fabriquer du réseau et faire venir la fée électricité dans les campagnes. A partir des années 60, chemin inverse. « On passe d’une coopération par le bas à une coopération dont les cadres sont imposés par le haut, le législateur et le gouvernement cherchant à aller vers l’optimum s’agissant des coopérations intercommunales ». La conséquence de cette stratégie « top-down » ? « La France n’a pas fait sa grande réforme territoriale. Elle utilise le substitut de l’intercommunal pour palier la question de la fragmentation politique » et les inégalités territoriales. « La coopération intercommunale, a rappelé Philippe Estèbe à ce sujet, ce n’est pas seulement de l’économie d’échelle, mais de la répartition. Les syndicats intercommunaux ont constitué de formidables machines à redistribuer de l’argent entre le rural et l’urbain ». Et de pointer la tentation de moins en moins dissimulée de certaines métropoles de « s’extraire des systèmes de solidarité créé par la mutualisation de l’approvisionnement en eau et électricité qui lient les villes et les campagnes ». Une tentation parallèle à l’émergence, depuis une quinzaine d’années, de nouvelles figures de coopération. « Des figures de « connexité », c’est-à-dire « des coopérations entre acteurs qui ne sont pas forcément voisins, comme des alliances universitaires ou portuaires qui tendent à s’affranchir des coopérations territoriales dans laquelle elles étaient inscrites », a expliqué le géographe et politiste, professeur à l’IEP de Paris.

Populations mobiles, territoires sédentaires

La loi Chevènement créant des intercommunalité à fiscalité propre, l’imposition d’un seuil de 20 000 habitants pour tous les établissements publics de coopération intercommunale (EPCI), signent-elles pour autant la fin des systèmes syndicaux ? Philippe Estèbe semble en douter, lui qui cite l’Allemagne, non pour vanter son organisation territoriale mais pour désigner les carences « de grands territoires urbano-centrés » qui voient les éoliennes au Nord fabriquer de l’énergie qu’elles ont du mal à acheminer vers le sud parce qu’à l’inverse de la France, la patrie de Goethe « n’a pas su fabriquer de l’inter-connectivité ». « Créer une grosse « interco’ » n’exonère pas de la nécessité de coopérer avec des acteurs de pays, de cantons, de bassins. On n’est pas prêt de mettre un terme à un continuum territorial unique », a-t-il asséné. Pourquoi ? Parce que nos territoires n’obéissent pas aux lectures administratives, trop sédentaires. « Parce qu’on peut toujours construire l’action publique sur des bassins de vie, le fait est qu’ils ne sont pas cloisonnés entre eux. Ils se vident, se remplissent, débordent ». Depuis 50 ans, en effet, les personnes deviennent de plus en plus mobiles. De plus en plus, ce qui structure les territoires, ce ne sont pas les stocks, mais les flux. « On va sur des régions centrées sur un seul espace urbains à des régions tournées vers plusieurs gros espaces urbains. Le département va être amené à jouer un rôle croissant d’acteur de cette coopération territoriale », a prophétisé Philippe Estèbe. L’enjeu ? Produire de la norme négociée. Comment ? Encore par la coopération. Oui, mais voilà : cette centralité de la coopération se fait au prix de nombreux tiraillements, d’après Patricia Loncle. Tiraillements entre les services de l’Etat, entre les collectivités territoriales qui cherchent à rationaliser leurs actions face à un enchevêtrement de compétences ; mais aussi tiraillement des territoires par rapport aux jeunes, tant on les considère à la fois comme sources de problèmes et comme ressources pour lutter contre le vieillissement et renouveler les cadres de la démocratie. « Tiraillements, a enfin relevé Patricia Loncle, entre injonction à la mobilité et, en même temps, la nécessité de les garder sur place ». Alors que la précarité des jeunes va crescendo, que les inégalités se creusent, les acteurs de jeunesse doivent relever quatre défis : « Les contraintes, financières et politiques, a énuméré Patricia Loncle, les spécificités territoriales et sectorielles, l’impératif partenarial alors que les acteurs semblent être en concurrence, enfin, la nécessité de préserver une co-existence dans les valeurs d’intervention ».

Tensions institutionnelles

Plus inquiétant, l’impératif de coopération, appliqué au champ de la jeunesse fait apparaître des tensions institutionnelles dans les territoires, en décalage non seulement avec les attentes du public, mais aussi avec le rapport, plutôt apaisé, qu’entretiendraient les jeunes avec leurs territoires. « La plupart des jeunes ne voient pas de contradiction entre l’attachement au territoire et l’appartenance à une ville, et plus largement au monde », a souligné Patricia Loncle. Cela dans un contexte d’uniformisation des politiques publiques autour des notions d’emploi et d’employabilité, de décrochage scolaire au « risque d’effacer les valeurs d’éducation, de culture et de loisirs » a dit Patricia Loncle. Car derrière le « fétiche rassembleur » de la coopération, les désaccords sur les visées de l’action publique en faveur des jeunes sont palpables. Christian Provost, vice-président, chargé de la jeunesse et de l’éducation au conseil général des Côtes-d’Armor, ne mâche pas ses mots : « Ma génération a mal traité les questions d’insertion professionnelle, on divertit alors qu’il faudrait fabriquer de l’émancipation ». L’emploi, a-t-il assuré, ne peut être envisagé que comme urgence qui s’impose à tous « pour que les jeunes et les associations de jeunesse puissent reprendre la main sur des projets qui leur sont propres comme le sens collectif, la volonté d’émancipation, la démocratisation de la culture ».

Territoires et inégalités

Car, le territoire, c’est aussi le lieu où s’expriment les inégalités les plus fortes entre, d’une part, les jeunes pour qui l’espace local se concilie avec l’international et, d’autre part, les « jeunes mal scotchés dans les territoires. Ceux-ci subissent la précarité de l’emploi et les difficultés de l’insertion professionnelle », a rappelé Christian Provost. Chargé de l’animation du projet jeunesse au Conseil régional de Bretagne, Olivier Lepivert a estimé que la capacité d’initiative d’un territoire dépend, entre autre, de son dynamisme associatif.

La chaire de recherche sur la jeunesse de l’EHESP de Rennes

La chaire de recherche sur la jeunesse a été créée en novembre 2012 en partenariat entre l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), la région Bretagne, le CRIJ Bretagne et l’INJEP. Elle est dirigée par Patricia Loncle, chercheure à l’EHESP. Unique en France à ce jour, cette chaire « jeunesse » est positionnée comme un outil de réflexion scientifique, d’appui et d’accompagnement des collectivités publiques et des professionnels dans le développement de politiques publiques en faveur des jeunes.

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Il a avancé que « la marge de manœuvre, la capacité d’initiative des associations et de la société civile ne devraient pas être réduites par des modalités de financement qui les réduiraient à un rôle de prestataire de services pour les politiques de l’emploi ou d’insertion  ». L’enjeu encore est d’imaginer des modes d’exercice du pouvoir différents, sans reproduire ce que Philippe Estèbe nomme « le mimétisme étatique ». Autrement dit : « des territoires où tous les échelons décisionnaires se comportent comme des petites nations saturant l’espace politique, alors qu’ils ne sont plus, ou beaucoup moins qu’avant, des lieux d’enracinement ».

La mutualisation des diagnostics est-elle un préalable à la construction du projet politique ? Le multi-partenariat représente-t-il une modalité de coopération territoriale ? L’évolution des métiers et des missions est-elle nécessaire pour permettre l’adaptation ? La société civile peut-elle être considérée comme actrice des projets de territoire ? Telles étaient certaines des problématiques abordées lors des ateliers de cette journée.

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