Éducation, formation orientation

Éducation

Dossier Projets éducatifs territoriaux (PEDT)

PEDT : "Sur le terrain je vois des acteurs préoccupés par le fond de l’offre éducative, soucieux de travailler ensemble et conscients des enjeux"

Interview de Françoise Cartron, sénatrice de Gironde

Pour l’auteure d’un rapport sur les PEDT, le saut qualitatif de ceux-ci dépend de la capacité des pouvoirs publics à renforcer la coordination des acteurs. Des compétences et des moyens nouveaux devraient être engagés, notamment pour soutenir les intercommunalités dont le rôle est souvent essentiel dans la réussite d’un tel projet.

Françoise Cartron est sénatrice de Gironde. Elle a été missionnée par décret par le Premier ministre afin d’établir un rapport sur la mise en place des projets éducatifs territoriaux (PEDT).  Ce dernier a été remis le 20 mai 2016, à l'occasion du 3e comité interministériel aux ruralités, au Premier ministre Manuel Valls, en présence de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et de Patrick Kanner, ministre de la Ville de la Jeunesse et des Sports. Ce rapport identifie 25 propositions concrètes (voir encadré) pour mieux accompagner encore les petites communes et communes rurales dans la mise en place de la réforme des rythmes scolaires.

INJEP : Votre rapport s’intitule « Vers une nouvelle étape qualitative ». De même, vous formulez des propositions concrètes en ce sens (voir encadré). Sur quel constat fondez-vous ce diagnostic… et les remèdes ? 

Françoise Cartron : Nous avons mis en place un programme d'auditions d'environ 100 personnes, de visites dans 12 départements, notamment dans les petites communes rurales - et collecté des témoignages par la mise en place d'un blog - www.unereformedanslerythme.com - et la diffusion d'un questionnaire en ligne.

Plus de 1000 communes issues de 86 départements qui représentent 4,3 millions d'habitants et plus de 360 000 enfants scolarisés ont répondu. J’ai constaté que dans les phases de démarrage des PEDT les acteurs ont été absorbés par l’organisationnel. On a beaucoup consacré les temps de concertation à la définition des plages horaires, avec des élus souvent seuls et démunis pour définir les contenus. Cette situation est normale si on veut bien considérer le caractère massif de cette réforme. Petit à petit se sont développés des points d’étape, des réflexions sur l’offre éducative locale et sur les ressources mobilisables dans les territoires. Désormais l’approche quantitative cède le pas à l’approche qualitative. Ce que je vois aujourd’hui sur le terrain, ce sont des acteurs préoccupés par le fond de l’offre éducative, soucieux de travailler ensemble et conscients des enjeux. Contrairement à ce qu’on a pu lire parfois dans la presse, les élus locaux notamment, se montrent très impliqués, en particulier dans les petites communes, parce qu’ils savent que l’avenir de leur collectivité dépend fortement de leur capacité à produire une offre éducative globale et cohérente. C’est dire, et je l’ai écrit dans mon rapport, l’importance des intercommunalités et le soutien que les pouvoirs publics doivent leur apporter dans l’élaboration et la mise en œuvre des PEDT.

INJEP : La difficulté intrinsèque des PEDT ne provient-elle pas du fait qu’elle doit relever le défi de l’égalité en matière éducative à partir de ressources inégales au sein de territoires ?

Françoise Cartron : Les ressources mobilisables pour un PEDT ne sont pas forcément inégales. Elles sont différentes d’un territoire à l’autre. Elles sont portées par des associations sportives, culturelles, un patrimoine exceptionnel. Les territoires ruraux sont également structurés par de nombreuses activités culturelles et sportives liées à leur identité. Prenons l’exemple d’un village des Landes que je connais bien. Bien sûr, il serait faux de dire qu’il y a la même offre culturelle que dans une métropole, mais les territoires ont de nombreux atouts. Ainsi dans le village des Landes dont je vous parle, à Morcenx, on a développé auprès des enfants une activité traditionnelle de promenades sur échasses. C’est à la fois une activité sportive, une manière de découvrir un territoire, de s’enrichir et de renforcer une culture traditionnelle. Très franchement, en quoi le petit landais qui s’adonne à cette activité serait-il défavorisé par rapport à un petit parisien que l’on inscrirait dans une salle de sport ? En aucun cas. Enfin, je crois que nous devons travailler sur les manières de faire venir tant la culture, que les sciences et les techniques concentrées dans les équipements des métropoles vers les territoires plus isolés ou enclavés. C’est le sens du travail engagé avec les musées nationaux qui ont créé 1000 mallettes pédagogiques à la disposition des territoires désireux de faire découvrir nos trésors patrimoniaux aux enfants éloignés des centres urbains. J’ai beaucoup poussé auprès des ministères pour que ces initiatives soient soutenues, notamment financièrement. Dans le domaine de la diffusion de la culture scientifique et technique, l’INRIA (Institut national de recherche en informatique et en automatique – NDLR) a conçu un programme pédagogique autour d’un robot dont le coût s’élève à 150 euros. Ce qui signifie que n’importe quelle commune peut s’en procurer un. Lorsque la commune se porte volontaire, l’INRIA forme l’animateur qui est ainsi armé pour travailler auprès des enfants. On a bien compris qu’on ne fera pas venir les enfants des territoires isolés vers les équipements culturels des métropoles. En revanche, en développant des pôles ressources au sein des établissements culturels, scientifiques et techniques, en formant les animateurs, en impliquant les professionnels dans l’élaboration d’outils pédagogiques simples et modélisables comme les mallettes pédagogiques, on réalise effectivement ce saut qualitatif que j’appelle de mes vœux.

INJEP : Dans votre rapport, vous évoquez la nécessité de passer d’une éducation partagée à une éducation conjuguée. Qu’entendez-vous par là ?

Françoise Cartron : La mise en place des PEDT a été l’occasion de constater que nombre de professionnels, enseignants, animateurs, directeurs de centres de loisirs envisagent les politiques éducatives comme une somme d’actions cloisonnées, une superposition où chacun exercerait en fonction de ses compétences et de sa culture professionnelle sans se préoccuper de ce que fait le voisin et du sens général de l’action. Cette vision consacre l’éducation comme un partage entre acteurs et exclut la coordination, la visée collective. L’éducation conjuguée au contraire impose cela. Chacun agit en fonction de ses compétences, mais les acteurs se coordonnent et déterminent en commun les actions. Lorsqu’ils interviennent auprès des enfants, ils s’interrogent sur ce que les autres professionnels ont produit, cherchent la complémentarité, la cohérence, l’approfondissement des connaissances. C’est cette logique que je défends.

INJEP : Cette nécessité de renforcer la coordination entre les acteurs est au cœur de vos préconisations. Ne plaidez-vous pas pour un renforcement de la gestion au niveau interministériel, des groupes d’appuis départementaux (GAD), des intercommunalités ?

Françoise Cartron : Si on laisse les élus se débrouiller tout seuls, il y en aura toujours un certain nombre qui considèreront avoir fait leur job en libérant une plage horaire le vendredi après-midi et en faisant payer les parents. De même certains GAD fonctionnent très bien, parce qu’il y a localement une forte culture de la coopération entre les acteurs, des ressources en ce sens et des compétences mobilisables. Ailleurs ils n’ont pas été moteurs de cette coordination entre acteurs éducatifs d’un territoire. Au nom des grands principes d’égalité qui fondent notre contrat social, les pouvoirs publics, et notamment l’Education nationale, doivent s’impliquer davantage ; en même temps, il faut considérer les besoins et compétences nouveaux que cette réforme fait naître.

INJEP : La mise en œuvre des PEDT fait donc apparaître à vos yeux de nouveaux métiers, de nouvelles compétences… Et donc des qualifications à inventer ?

Françoise Cartron : Incontestablement, oui. Mon rapport souligne l’importance de l’échelon intercommunal dans la mise en place et le suivi d’un PEDT, parce qu’un élu n’a pas nécessairement les compétences pédagogiques qui lui permettraient d’élaborer seul un projet qui fasse sens pour les acteurs éducatifs, parents compris. Les communes qui ont pris le taureau par les cornes ont mis les moyens mutualisés dans leur intercommunalité pour recruter un coordinateur en charge du PEDT. Mais dans le champ de l’éducation ou de l’animation, il reste à développer les compétences permettant tout à la fois de considérer les enjeux pédagogiques, de comprendre les grands schémas des politiques publiques, d’appréhender les métiers dans toutes leurs spécificités, de construire un projet global et cohérent articulé avec le temps scolaire, de réunir les acteurs et de produire du consensus, d’évaluer les actions. Il y a de nouveaux métiers à inventer, notamment dans le champ de l’animation et pour répondre à cette demande sociale les formations de type BAFA/BAFD ne suffisent plus.

INJEP : Quelles suites allez-vous donner à votre rapport ?

Françoise Cartron : A la rentrée, je vais rencontrer les élus et les cadres associatifs dans sept départements. Le 10 septembre, mes collaborateurs et moi-même organisons un événement regroupant les acteurs des PEDT pour faire le point sur ce qui fonctionne, sur ce qui fonctionne moins et des solutions à trouver pour que les PEDT soient partout en France les leviers de projets éducatifs de qualité. L’idée est de faire vivre ce travail et ne pas en rester aux conclusions du texte. Nous ne sommes qu’au début d’un processus qui va changer le paradigme de nos politiques éducatives.

 

Les 25 préconisations du rapport (source : education.gouv.fr)

 

Simplifier les dossiers

1. Clarifier l'offre des activités proposées

  • Valoriser l'intérêt des activités ludiques et collaboratives dans l'éducation des enfants et déconstruire le discours de l' "atelier idéal" qui freine certaines initiatives
  • Valoriser les apprentissages informels auprès des enseignants et des parents (enrichissement culturels, vivre-ensemble, sollicitation langagière, découverte.)
  • Repenser les heures dédiées aux activités pédagogiques complémentaires (APC)

2. Alléger les procédures d'attribution des aides de la CAF

Former et Qualifier

3. Valider l'expérience d'acquis professionnels par un diplôme de niveau 5 pour les animateurs et un diplôme de niveau 4 pour les coordonnateurs 
4. Associer le CNFPT à ces parcours diplômants dans le cadre de formations conjuguées
5. Pour les formations DDCSP, alléger les conditions d'obtention du BPJEPS et favoriser la polyvalence dans la formation et les contrats d'animateurs
6. Prévoir des modules spécifiques interprofessionnels au sein des ESPE dans le but d'établir très tôt une culture commune 
7. Valoriser la participation des bénévoles 
8. Reconnaître l'implication des étudiants qui encadrent des nouvelles activités périscolaires (NAP) ou les coordonnent dans leurs parcours universitaires

Enrichir les propositions

9. Diversifier l'offre pédagogique et éviter l'essoufflement 
10. Réaliser dans chaque département un bilan quantitatif et qualitatif de la mise en œuvre de la réforme en termes de choix d'horaires, de qualité des ateliers proposés et de cohérence entre les temps scolaire et périscolaire. Dans le cas des après-midi libérés, une vigilance particulière doit être portée à la qualité des activités proposées sur un temps plus long, à l'accessibilité aux familles les plus démunies et au taux de fréquentation qui ne devrait pas être inférieur à 50% 
11. Mobiliser les ressources thématiques locales (musées, associations, parcs naturels, etc.) dans des formations thématiques d'activités

S'adapter à la diversité

12. Engager une réflexion avec l'ensemble des acteurs à l'échelle d'un PEDT afin de prendre en compte de façon globale la problématique de la fatigue des enfants, conjuguant les temps familiaux, scolaires, péri- et extrascolaires. 
13. Prévoir des modules spécifiques aux rythmes de l'enfant et à leurs implications didactiques, au sein des ESPE. Mobiliser particulièrement les corps d'inspection du premier degré à l'encadrement pédagogique sur ce thème. 
14. Poursuivre l'approche spécifique en maternelle 
15. Faciliter les participations des enfants en situation de handicap aux temps d’activité périscolaire (TAP)

Coordonner

16. Mettre en place au niveau national un groupe de suivi interministériel et ainsi assurer une action cohérente sur le long terme. 
17. Au niveau départemental, mobiliser les GAD pour :

  • Renforcer la collaboration sur des formations croisées qui répondent aux besoins des territoires
  • Réaliser dans chaque département un bilan quantitatif et qualitatif de la réforme
  • Accompagner les communes dans leur démarche d'évaluation.

18. Faciliter la mise en œuvre des NAP au niveau intercommunal
19. Revoir le fonctionnement des conseils d'école en associant davantage les élus à l'ordre du jour, et permettre aux responsables éducatifs de la commune et les coordonnateurs du périscolaire d'y siéger officiellement et de participer aux votes lorsque ceux-ci concernent le périscolaire.

Stabiliser

20. Réaffirmer la pérennisation des aides de l'Etat et asseoir définitivement les expérimentations règlementaires sur les taux d'encadrement et les organisations horaires qui permettent des assouplissements adaptés aux réalités locales
21. Affiner le mode de calcul de l'attribution de la DSR cible en prenant en compte le lieu d'habitation des enfants
22. Engager les départements à faire preuve d'une démarche volontariste en matière d'accompagnement des communes sur les transports d'enfants
23. Prolonger les Emplois avenir qui arrivent à terme à la rentrée de 2016 pour les communes s'étant engagées dès 2013
24. Valoriser l'engagement des communes à travers la mise en place d'un label 
25. Stabiliser et renforcer les contrats de travail en établissant un lien avec des structures qui recrutent des professionnels de l'animation pour un public plus large que celui de l'école

 

En savoir +

Lire le rapport au Premier ministre :  La mise en place des projets éducatifs de territoires. Une réforme dans le rythme : vers une nouvelle étape qualitative

Le blog de Françoise Cartron : https://unereformedanslerythme.com

Voir le dossier

Dossier "Projets éducatifs territoriaux"

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