Expérimentations

Projets éducatifs territoriaux (PEDT), interview d’Etienne Butzbach

"Passer d’une vision élitiste de l’éducation fondée sur les filières à une éducation globale et émancipatrice"

Interview d'Etienne Butzbach, chargé de mission à la Ligue de l’enseignement, ancien maire de Belfort

Etienne Butzbach est chargé de mission à la Ligue de l’enseignement. Ancien maire de Belfort, il coordonne la Conférence nationale pour la refondation de l’éducation qui se veut un moment privilégié d’échange citoyen dans le processus de transformation du système éducatif, ainsi que le réseau « mixité » initié par le CNESCO, à l’issue de la conférence de comparaisons internationales sur les mixités sociales à l’école.

Etienne Butzbach est chargé de mission à la Ligue de l’enseignement. Ancien maire de Belfort, il coordonne la Conférence nationale pour la refondation de l’éducation qui se veut un moment privilégié d’échange citoyen dans le processus de transformation du système éducatif, ainsi que le réseau « mixité » initié par le CNESCO, à l’issue de la conférence de comparaisons internationales sur les mixités sociales à l’école. 
Thomas Bresson - CC BY 3.0

 
INJEP : Trois ans après la loi de refondation de l’école et la généralisation des projets éducatifs territoriaux, quels sont les enjeux de ces projets en termes d’action publique ? 
 
Etienne Butzbach : Au sortir des Dixièmes rencontres nationales de l’éducation  [les 23 et 24 mars 2016 à Rennes – NDLR]  et de la Conférence nationale pour la refondation de l’éducation que nous organisons chaque année en partenariat avec le CAPE [Collectif des associations partenaires de l’école publique – NDLR], le principal enjeu désormais, pour ces projets territoriaux d’éducation, est la montée en qualité des parcours éducatifs qu’ils ont pour objectif de promouvoir. Cela passe par une définition claire des finalités que nous souhaitons assigner à ces politiques éducatives. Nous sommes en face d’une rupture paradigmatique entre la conception d’un socle  commun réduit à l’acquisition de fondamentaux et basé sur une approche essentiellement cognitive… et celle du nouveau socle de connaissances, de compétences et de culture qui élargit considérablement le champs des apprentissages scolaires aux questions de citoyenneté et  à l’approche sensible et sociale des phénomènes. Ce nouveau rapport au savoir impose de revoir les méthodes pédagogiques dans une démarche transdisciplinaire et de penser l’articulation entre les temps scolaires et non scolaires. L’école a franchi un pas, mais le temps de l’appropriation collective par la communauté éducative de cette nouvelle donne est encore devant nous.  Avec les rencontres nationales de l’éducation, mais aussi à travers un manifeste en cours d’élaboration, nous souhaitons définir ce que, selon nous, doit être ce socle commun pour l’ensemble des temps éducatifs. Autrement dit : fonder les éléments centraux du nouveau paradigme éducatif en intégrant tous les acteurs par l’éducation partagée et la coéducation. Il n’y a pas le cognitif d’un côté et de l’autre le psycho-affectif et le social-civique. Les PEDT devraient donc être construits comme des démarches qui visent à penser sur un territoire l’articulation entre l’école, le non formel et la famille… sans oublier l’enfant. Ce dernier doit en effet être considéré  comme un sujet et  un acteur à part entière de son éducation. 
 
INJEP : La notion de parcours est une notion essentielle dans les textes qui ont présidé à la création des PEDT. Cette préoccupation est-elle toujours bien prise en compte dans ces projets ? 
 
Etienne Butzbach : Cela dépend des projets et il faudra du temps pour réaliser tout cela. La  notion de parcours dans un territoire éducatif n’est pas simple à mettre en œuvre. Si l’on considère l’enfant dans son parcours de la maternelle à l’enseignement supérieur ou professionnel, il faut prendre en compte la dimension diachronique  (de 0 à 25 ans) et, en même temps adapter les activités éducatives à chaque phase de maturation de l’enfant et du jeune. Par ailleurs, face au morcellement des temps éducatifs, les dispositifs actuels doivent intégrer une réflexion forte sur les complémentarités, mais peu d’acteurs se penchent réellement sur les discontinuités de ces parcours. On sait par exemple, que les 11-15 ans sont peu ou pas accueillis en centres de loisirs. Il ne suffit pas de veiller à l’articulation entre le scolaire, le périscolaire, l’extrascolaire, il faut réfléchir aux failles. Voyez combien l’exercice est délicat ! 
 
INJEP : Ne l’est-il pas d’autant plus que la forme scolaire que nous connaissons est profondément interrogée ? 
 
Etienne Butzbach : La préoccupation d’établir un continuum éducatif au sein d’un territoire n’est pas nouvelle : avant les PEDT, il y a eu les contrats éducatifs locaux, les projets éducatifs locaux, la création par des collectivités pionnières d’un réseau français des villes éducatrices, et l’idée de plus en plus portée de réfléchir en fonction de bassins éducatifs. Ce qui est nouveau en revanche, c’est la généralisation de ces logiques dans un contexte où la forme scolaire que nous connaissons est remise en cause sous la pression de deux phénomènes de fond. La révolution numérique apporte à tout un chacun une masse d’information et des moyens de communiquer sans précédents rendant obsolète les pédagogies descendantes. Par ailleurs l’économie mondialisée demande des personnes autonomes, capables de s’adapter et de coopérer ce qui va à l’inverse des modes de fonctionnement de la forme scolaire traditionnelle. En fait, notre société a besoin de citoyens émancipés alors que l’école française est encore dominée par le tri et la sélection. Dans la majorité des PEDT élaborés aujourd’hui, on est encore loin d’affirmer cet objectif prioritaire d’émancipation alors que ce devrait le cœur d’un projet éducatif répondant aux exigences du moment. 
 
INJEP : Moins de sélection, plus d’émancipation, plus de cohérence, moins de failles, plus de porosité entre les acteurs… Les PEDT ne doivent-ils pas par ailleurs relever deux défis de taille que sont la mixité et la laïcité ? 
 
Etienne Butzbach : Le problème fondamental de nos politiques éducatives, et de l’école en premier lieu, tient au fait qu’elles sont minées par l’écart entre l’affirmation des principes et leur application dans la réalité. Comment faire adhérer les jeunes aux valeurs de la République, lorsque la République n’est pas la République, lorsque l’école de la République non seulement reproduit mais, pire, renforce les inégalités et crée parfois de véritables ghettos éducatifs. Les enquêtes PISA, les travaux qu’ont pu conduire des organismes tels que l’INJEP [ NDLR - Inégalités entre jeunes sur fond de crise : Rapport de l'observatoire de la jeunesse 2012, coord. Francine Labadie, novembre 2012. Parcours de jeunes et territoires : Rapport de l'Observatoire de la jeunesse 2014, direc. Francine Labadie, décembre 2012] , et, plus récemment, le rapport  de l’inspecteur général Jean-Paul Delahaye démontrent tous combien les origines sociales et territoriales déterminent les parcours scolaires. Il ne faut pas s’étonner que la République vacille sur ces bases lorsqu’elle n’est pas capable d’assurer l’égalité réelle. Si notre ambition est de faire de l’éducation un fondement d’une république sociale, démocratique et laïque, il faut, dans les territoires, des lieux collectifs d’acquisition d’un rapport critique au savoir de qualité égale et également répartis. Mais qui dit lieu collectif, dit confrontation aux autres. D’où l’importance de la mixité. Sans mixité il n’y a pas de société. C’est le règne du séparatisme social et du communautarisme. Pour parvenir à cette mixité, il  ne suffit pas de contrer les contournements de la carte scolaire ou de dénoncer les logiques de classement des établissements. Les acteurs éducatifs et les pouvoirs publics doivent créer les conditions pour que le rapport aux autres soit désirable. Contrairement à ce que véhiculent les médias, et les idées reçues sur le communautarisme il y a un vrai potentiel d’ouverture au sein de la société. Si beaucoup sont tentés par le repli sur soi et ses proches dans une période extrêmement agressive pour nombre de nos concitoyens, le vrai culte de l’entre soi est surtout le fait d’une minorité ultra-élitiste qui cherche à sauvegarder ses privilèges. Car ce que recherche la grande masse des parents pour leur enfant, c’est une éducation de qualité dans un environnement sécure. Et si ces conditions sont remplies, la diversité et la mixité apparait le plus souvent comme un plus.
Les parents d’origine populaire supportent de plus en plus mal, et ils ont raison, d’être condamnés à scolariser leurs enfants dans des établissements stigmatisés avec des niveaux d’équipement et d’encadrement, ou de formation des professionnels dégradés.
J’ai pu encore le constater très récemment lors d’un forum sur l’apprentissage de la citoyenneté à et la mixité sociale à l’école organisé par le CNESCO avec France Culture et la Ligue de l’enseignement à Bondy, dans la communauté d’agglomération Est ensemble en Seine-Saint-Denis. Les interventions des parents présents témoignaient de la formidable vitalité des acteurs de terrain, de leur volonté de faire sens ensemble et de leur implication dès que les pouvoirs publics leur donnent une place.  La responsabilité des pouvoirs publics, dès lors, est d’entendre cette attente, en passant d’une vision de l’éducation élitiste fondée sur les filières à une vision englobante et émancipatrice. 
La  mixité c’est ainsi un moyen au service de l’égalité, comme l’accessibilité pour une école inclusive, la mobilité qui doit permettre à un enfant de connaître un autre horizon que son quartier, sa ville, son pays, son milieu social, et  enfin, la laïcité en ceci qu’elle offre à chacun la liberté de croyance dans un cadre qui permet aussi de fabriquer du commun. La laïcité ce n’est pas la négation du religieux, mais la possibilité offerte à chacun d’avoir une croyance, de ne pas en avoir, ou d’en changer. 
 
INJEP : Mais les PEDT ne posent pas que des questions de principes aussi élevés soient-ils, il y a aussi celle des moyens, des formations des professionnels ? 
 
Etienne Butzbach : Oui. Il y a un vrai enjeu de faire converger les moyens et les formations, notamment, en établissant des passerelles entre les écoles supérieures du professorat et de l’éducation, les formations du CNFPT, les diplômes jeunesse et sports. Le décloisonnement des métiers, des filières doit accompagner cette refondation des politiques éducatives. La méthodologie de projet au niveau d’un territoire, regroupant les acteurs associatifs, les élus, les personnels de l’éducation nationale, sans oublier les parents et les enfants, cela demande des compétences nouvelles dont il faut doter l’ensemble des professionnels, de l’agent territorial spécialisé des écoles maternelles au directeur d’école, en passant par les responsables des services jeunesse. Au-delà des questions de formation, on redécouvre que l’éducation est un sujet de débat public et qu’elle mobilise la communauté éducative dans toute sa diversité. Les acteurs éducatifs doivent ainsi apprendre à négocier, partager, mettre en débat, faire consensus.  
 
INJEP : Dans ce contexte comment envisagez-vous l’action et le rôle des associations de jeunesse et d’éducation populaire ? 
 
Etienne Butzbach : Plus que jamais les idées des mouvements d’éducation populaire n’ont été aussi  indispensables à la réflexion sur les politiques éducatives. Leur expertise dans l’animation pédagogique et démocratique, leur vision émancipatrice de l’action éducative, sont essentielles au débat et c’est bien cela qui est au cœur des Rencontres nationale de l’éducation et de la Conférence nationale de refondation de l’éducation que la Ligue de l’enseignement a organisée en mars 2016 avec ses partenaires, et qui le sera lors des rencontres de Brest organisées en mars 2017 avec les Francas. L’éducation populaire est sur une ligne de crête en animant d’une part le débat démocratique, d’autre part, en participant à la formation et à l’accompagnement des communes. Pour nous aussi, les PEDT constituent un défi dans la mesure où ils nous obligent à faire évoluer nos visions et nos missions. La qualité d’un PEDT devra beaucoup à la qualité du triptyque constitué par l’éducation nationale, les collectivités territoriales et les associations. L’enjeu c’est que chacun y prenne toute sa place, dans une relation dynamique et équilibrée.
 

Voir le dossier

Dossier "Projets éducatifs territoriaux"

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