Conférences et rencontres

"L’Etat social et les jeunes en Europe"

Dans une conférence organisée à l’INJEP, Tom Chevalier, docteur en science politique, a caractérisé les politiques sociales dans le domaine de la jeunesse menées par les Etats européens. Entre les pays anglo-saxons, de culture allemande,  nordiques, ou méditerranéens, plusieurs logiques d’Etat providence sont à l’œuvre. 

 
Jeudi 14 avril 2016 se tenait au centre de documentation de l’INJEP, une conférence de Tom Chevalier, chercheur en science politique, associé au CEE/LIEPP, Sciences Po, auteur de « L’Etat-providence et les jeunes » (Edition L’Harmattan). Intitulée "L’Etat social et les jeunes en Europe", cette intervention a eu lieu en présence de Jean-Benoît Dujol, délégué interministériel à la jeunesse, également responsable de la Direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative (DJEPVA), ainsi que de Thibaut de Saint Pol, récemment nommé à la tête de l’INJEP reconfiguré dans un service à compétence nationale. Par ce biais, Tom Chevalier présentait les principaux résultats de sa thèse soutenue le 9 décembre 2015 sous la direction de Bruno Palier. 
 
Sans transition, pas de jeunesse 
 
Inscrivant ses travaux dans le débat public autour de l’autonomie des jeunes, Tom Chevalier a rappelé que les politiques publiques se sont construites dans une "perspective plus longue des cycles de vie" entre le temps de l’enfance, le temps de l’âge adulte et le temps de la vieillesse. Or, dans cette "tripartition du cycle de vie" qui voit le temps de l’enfance s’associer à l’éducation, celui de l’âge adulte au travail et la vieillesse au repos à travers les pensions de retraite, "la jeunesse n’existe pas" a estimé Tom Chevalier. Dans cette configuration qui s’est instaurée progressivement du XIXe siècle jusqu’ aux années 70/80 "les cycles de vie s’institutionnalisent", les "trajectoires individuelles se standardisent", les transitions sont  "synchronisées", même s’il existe des "différences de timing en fonction du genre et de la classe sociale". C’est sous l’effet, d’une part, de l’allongement de la durée des études, de la massification de l’enseignement, d’autre part, de l’essor du chômage des jeunes et des difficultés d’insertion croissante sur le marché du travail  que naît la jeunesse en tant que nouvel âge de la vie. Les profondes transformations et la complexification de la transition vers l’âge adulte caractérisent la jeunesse en tant que période de transition. Celle-ci s’allonge dans le temps. Les transitions sont désynchronisées. Tom Chevalier a parlé de "Yoyo-isation" des transitions pour définir leur réversibilité. On peut trouver un travail, se mettre en couple, puis perdre son emploi, rompre, revenir chez les parents, retrouver un travail, reprendre un appartement, former un nouveau foyer. 
 
Distinguo entre autonomie et indépendance 
 
Si la création d’une catégorie "jeunesse" est directement liée à la complexité croissante et à l’allongement de la transition vers l’âge adulte,  l’enjeu de l’indépendance doit être considéré à travers deux types de transition : d’abord,  la transition familiale, c’est-à-dire, le départ du foyer parental et la fondation d’une autre famille ; ensuite, la transition professionnelle, de la fin des études vers l’emploi. Partant, se pose la question d’un distinguo entre l’autonomie et l’indépendance, puisque l’enjeu de l’accès des ressources financières et à la citoyenneté socioéconomique intervient dans, et hors du cadre familial. 
 
Une citoyenneté socioéconomique détachée de la citoyenneté légale 
 
Tom Chevalier a en effet séparé la citoyenneté socioéconomique de la citoyenneté politique associée à la majorité légale. Si la seconde accorde les mêmes droits civiques à toute personne jugée adulte, et ne reconnaît qu’une catégorie de citoyens, les plus de 18 ans, la première s’envisage dans un registre de droits économiques et sociaux différents de ceux dont bénéficient les classes d’âge supérieures.
Toute l’originalité de l’analyse de Tom Chevalier est qu’elle s’inscrit dans une définition de la citoyenneté, élargie à une citoyenneté socioéconomique dont il définit la typologie. Celle-ci intègre à la fois, la citoyenneté économique (qui promeut l’emploi des jeunes à travers des politiques de l’emploi et d’éducation) et la citoyenneté sociale (qui consiste à délivrer une aide publique aux jeunes par le biais des politiques familiales, des aides aux étudiants, des allocations logement ou des prestations chômage).
  
Les différents régimes de citoyenneté sociale et économique
 
D’après Tom Chevalier un premier clivage entre les pays européens s’opère, entre ceux qui construisent des politiques, relevant de la citoyenneté sociale, axées sur l’individu et ceux qui la fondent sur la famille. Mais ces deux ensembles de citoyenneté sociale, l’une dite "familialisée", l’autre présentée sous le terme de "citoyenneté individualisée",  se croisent avec deux types de citoyenneté économique. Il s’agit, en premier lieu, de la citoyenneté économique inclusive qui repose sur une logique d’insertion socio-professionnelle grâce une distribution relativement égalitaire des compétences parmi les jeunes, et regroupe les pays de tradition bismarckienne, comme l’Allemagne et l’Autriche ainsi que les pays scandinaves. Elle s’oppose aux régimes de citoyenneté sélective fondés sur un système éducatif inégalitaire et élitiste (Espagne, Portugal, Grèce, Luxembourg, Belgique ; France, Royaume-Uni, Irlande) où la reproduction sociale est forte et où  les diplômes déterminent fortement les trajectoires.   En croisant ces deux dimensions de citoyenneté économique et de citoyenneté sociale, on obtient quatre régimes de citoyenneté socioéconomique des jeunes : la "citoyenneté encadrée", la "citoyenneté habilitante", la "citoyenneté refusée" et la "citoyenneté de seconde classe"
 

Les régimes de citoyenneté socioéconomique des jeunes

Les pays d’Europe continentale : une citoyenneté encadrée 
 
Ainsi les pays d’Europe continentale tels que l’Allemagne et l’Autriche relèvent à la fois des registres de citoyenneté socioéconomique familiarisée, inclusive… et encadrée. Ils accordent une grande importance à l’apprentissage, impliquent fortement les partenaires sociaux dans l’élaboration des politiques de formation professionnelle, avec un macrocorporatisme important qui investit dans la formation des personnes peu qualifiées, permettant une insertion performante des jeunes dans un monde du travail où l’industrie manufacturière reste déterminante. 
 
Les pays scandinaves : une citoyenneté habilitante 
 
Les pays scandinaves intègrent les registres de citoyenneté socioéconomique individualisée et inclusive en ceci qu’ils jouent, comme l’Allemagne sur l’implication des acteurs sociaux dans une logique dite « macro-corporatiste », tout en entretenant un système éducatif égalitaire et universel ainsi qu’un rôle important à l’éducation non formelle. Ces pays donnent aux jeunes l’accès aux minima sociaux tout en pilotant des politiques de l’emploi actives. L’action publique est tournée non vers la famille, mais vers la "capacitation" (empowerment) de la personne, c’est-à-dire, le processus permettant la prise en charge de l’individu par lui-même, de sa destinée économique, professionnelle, familiale et sociale.  
 
Les pays anglo-saxons : une citoyenneté de seconde-classe 
 
Les pays anglo-saxons (Angleterre, Irlande) appartiennent à la catégorie de citoyenneté socioéconomique individualisée et sélective, dite "de seconde classe". Les soutiens individualisés accompagnent un système éducatif inégalitaire et  un accès différencié au monde du travail. Les jeunes ont accès à un revenu minimum, mais qui demeure inférieur à celui accordé aux plus de 25 ans. Les jeunes sont suffisamment adultes pour une prise en charge individualisée, mais pas assez pour un accès aux minimas sociaux comparables à ceux des "adultes". 
 
Les pays méditerranéens : une citoyenneté refusée 
 
Enfin, arrivent les pays à dominante méditerranéenne (Espagne, Italie, Portugal, France, Grèce, Belgique) que Tom Chevalier regroupe dans le registre de « citoyenneté refusée » sur le plan socioéconomique. Les droits des jeunes sont fortement familialisés puisqu’ils transitent principalement par la politique familiale. Malgré la massification, les systèmes éducatifs restent fortement élitistes, provoquant un important phénomène de décrochage scolaire. En sorte que l’effort des acteurs publics se porte sur la sortie des jeunes les plus en difficulté non pas en investissant dans leur capital humain, mais en se focalisant sur l’abaissement de leur coût du travail et sur le développement d’emplois atypiques.
 
"Work-first" ou "learn-first" ? 
 
Devant une telle diversité d’approches, les politiques publiques des Etats-membres oscillent entre deux paris : la logique "work -first" qui combine de fortes inégalités scolaires avec une volonté de baisser le coût du travail, le développement des emplois atypiques, des politiques de l’emploi fondés sur la demande de travail… et la logique  "learn-first"  qui repose sur une réduction des inégalités scolaires, le développement du capital humain, dans une logique de "deuxième chance", et sur des politiques de l’emploi axées sur l’offre de travail. Si les pouvoir publics français penchent de plus en plus vers une vision inclusive et individualisée, ils se heurtent à la faible implication des partenaires sociaux dans la conception et l’élaboration des politiques éducatives et de lutte contre les inégalités constituées dans un cadre négocié au plan national. Or, a fait valoir Tom Chevalier, sans ce cadre "macro-corporatiste", historiquement fort en Allemagne et en Scandinavie, non seulement il est difficile de mettre en place de telles réformes en raison de phénomènes de "dépendance au sentier emprunté"  (due à l’inertie institutionnelle et la résistance éventuelle des différentes parties prenantes), mais même si ces réformes sont mises en place, "elles perdent en efficacité, soit qu’elles fonctionnent à la marge, soit qu’elles ne percutent pas les acteurs dans leurs logiques traditionnelles lors de leur mise en œuvre".
 

En savoir + 

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