Éducation, formation orientation

3 questions à Yves Alpe

« Les populations rurales sont de plus en plus hétérogènes, les cultures juvéniles s’uniformisent »

Yves Alpe est professeur émérite à l’université d’Aix-Marseille et anime l’Observatoire éducation et territoires. Ses thèmes de recherche sont la sociologie de l’éducation, les inégalités territoriales d’éducation ou encoure l’épistémologie des savoirs scolaires.

Vous décrivez des jeunes ruraux dont les attentes et les références culturelles ne diffèrent guère des jeunes urbains. Qu’est-ce qui différencie dès lors un jeune des campagnes d’un jeune des villes ?

Si on ne tient pas compte de l’origine sociale, ce qui apparaît c’est que la culture juvénile s’est considérablement standardisée au cours des vingt dernières années. Cette évolution est à mettre en relation avec les phénomènes de périurbanisation et de rerularisation qui ont profondément modelé ce qu’on appelait jadis les campagnes, avec des populations beaucoup plus mobiles qu’on ne le pense. Lors d’une enquête menée en 1999 par notre observatoire dans les Alpes de Haute-Provence, nous nous sommes rendus compte que 50% des élèves interrogés au CM2 n’étaient pas originaires du département. Autre exemple : il y a encore 30 ans, les jeunes ruraux étaient deux fois moins nombreux que les urbains à projeter de faire des études supérieures. Aujourd’hui près de 75% des ruraux bacheliers s’inscrivent dans un cycle d’enseignement supérieur. Certes, on discerne une préférence marquée pour les filières courtes, mais cela relève plus de la nuance que d’un phénomène marqué. Les différences entre villes et campagnes qui étaient encore fortes dans les années 90 s’estompent progressivement, sinon de façon irréversible, même si, dans certaines zones rurales isolées, avec une faible densité de population, on observe des comportements particuliers qui sont autant de réponses des élèves et de leurs familles à la structure de l’offre scolaire. En revanche il y a une vraie différence d’approche et de stratégie scolaire entre les filles et les garçons. Les uns intègrent davantage les filières courtes pour trouver du travail dans un environnement proche, les autres, considérant qu’elles ont moins de chance de trouver un travail considéré comme masculin après une filière courte, investissent les cycles longs. Résultat : elles sont beaucoup moins nombreuses à revenir sur le territoire. Il n’y a pas une différence d’ambition entre filles et garçons, mais une adaptation aux ressources locales.

Dans l’article que vous avez signé dans la revue Agora débats/jeunesses, vous décrivez des élèves ruraux défavorisés en termes d’orientation alors que vous décrivez des résultats légèrement supérieurs aux élèves urbains, notamment à la faveur d’innovations pédagogiques offertes par les classes multi-niveaux. Comment l’expliquez-vous ?

Globalement, les élèves ruraux réussissent davantage que les jeunes urbains au niveau du primaire. Ils semblent bénéficier des petits effectifs par classe et des modalités particulières de scolarisation (classes à plusieurs cours) et du lien plus facile entre l’école et la communauté. Mais, à partir du collège, on commence à percevoir un fléchissement de l’orientation vers les filières courtes. C’est encore plus marqué en lycée pour les élèves issus de territoires à faible densité de population. Pour certains jeunes, lycée est synonyme d’internat. Passer d’une petite école rurale puis d’un collège rural de 200 personnes, voire beaucoup moins, certains ont moins de 100 élèves, à un lycée de 2000 élèves peut également avoir des effets négatifs. Il y a de cela 20 ans, on observait un taux de redoublement en seconde dans certains lycées accueillant des jeunes ruraux qui parfois doublait par rapport à la moyenne nationale. Mais encore une fois, ce phénomène s’estompe, du fait aussi de la baisse générale du nombre de redoublements. La culture urbaine s’est développée partout, notamment à la faveur du développement des technologies de l’information, des réseaux sociaux, des smartphones… Le temps où le petit collège rural était un isolat culturel est révolu.

De positive, à la fin des années 90, l’image des campagnes serait devenue négative chez les jeunes ruraux dix ans plus tard. Comment expliquez-vous ce changement aussi rapide ?

Cet attachement massif à leur territoire que les jeunes manifestaient il y a encore 15 ans n’est plus. Aujourd’hui, dès la 3e, les jeunes collégiens que nous interrogeons affirment catégoriquement qu’ils n’ont pas l’intention de pratiquer des métiers ruraux ou de travailler en zone rurale. Il faut voir là l’effet de la stigmatisation des territoires. Pendant des années on a pointé les territoires ruraux comme des déserts culturels où se concentraient la plupart des déficits sociaux. Cette rhétorique publique a fini par atteindre les élèves et leurs familles. Elle a atteint particulièrement les plus modestes. L’autre explication est l’ hétérogénéisation des populations rurales. Aux populations traditionnelles d’ouvriers agricoles, de petits artisans, se sont greffées des catégories populaires, chassées de la ville par le manque d’emploi et la hausse du coût de l’immobilier. J’ai coutume de dire en reprenant une phrase d’Yvette Grelet (chargée d’études au Céreq – université de Caen, NDLR) que « le territoire n’enferme que les pauvres ». La frange de la population favorisée qui vit à la campagne est à la recherche d’une qualité de vie qui n’entrave nullement ses possibilités de partir à l’étranger ou d’étudier en ville. Elle peut délivrer d’autant plus facilement un discours idéalisé sur la ruralité qu’elle peut y échapper. Pour les autres, ceux dont les origines socio-professionnelles n’autorisent pas cette liberté, le territoire est perçu comme un espace de contraintes et d’opportunités, souvent réduites, ce qui a pour effet de dégrader durablement l’image qu’ils se font du territoire et la façon dont ils vont projeter leurs projets de vie.

 

Dossier "Les jeunes ruraux : zoom sur une population en pleine mutation"

Les regards d’experts

Etudes et rapports

  • Rapport d’étude : "Que sait-on des jeunes ruraux ?" Les jeunes ruraux ont été beaucoup moins étudiés par les sciences sociales que ne l’ont été leurs homologues urbains. L’enjeu de cette revue de littérature est donc de recenser les recherches portant de près ou de loin sur les jeunes ruraux, en montrant à la fois leur diversité et leurs points communs. Qu’en est-il, pour l’essentiel, de leurs conditions d’existences, visions du monde, différences éventuelles vis-à-vis des jeunes urbains ?
  • Scolarité : le pragmatisme des élèves ruraux
    Des choix assumés : les jeunes ruraux estiment à 81 % - contre 75 % en moyenne -, que leur orientation après la 3e a été conforme à leur demande, selon le Céreq. Cela n’enlève rien aux difficultés quotidiennes. Des dizaines de kilomètres à parcourir, chaque jour, pour se rendre au collège ou au lycée, l’éloignement des ressources pédagogiques et culturelles.

Témoignages (vidéos)

  • « Quand on connaît bien quelque part, on dit c’est chez moi » Jules Balan A 17 ans. Il est apprenti et vit Châteauneuf-sur-Charente. Il travaille et étudie à Cognac (vidéo)
  • « Campagnarde et européenne » Naomi Boudries est volontaire en Service Civique. Elle a 19 ans. Elle vit entre Alixan et Valence (vidéo).
  • « Vivre en zone rurale ferme des portes » Quentin Javelas a 23 ans. Il est animateur radio. Il vit à Saint-Sauveur en Diois, dans la Drôme (vidéo)
  • « Oui. Je pense vivre à Châteauneuf toute ma vie » Geoffrey Guiard est maçon. Il a 22 ans. Il vit et travaille à Châteauneuf-sur-Charente (vidéo)

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