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Valeurs et représentations

"Les jeunes font émerger une société civile légale et démocratique en Turquie "- Point de vue de Mustafa Poyraz

Interview

Pour le sociologue Mustafa Poyraz, le mouvement de contestation de la jeunesse turque exprime une aspiration à la liberté et à la dignité, dans un pays qui tente de concilier libéralisme économique et conservatisme sur le plan des mœurs et des libertés publiques. Après avoir neutralisé le pouvoir de l’armée et la bureaucratie kémaliste, le pays se cherche de nouveaux contre-pouvoirs séculiers et laïcs.

Mustafa Poyraz est sociologue et enseignant à l’Université Paris 8. Il travaille depuis de nombreuses années sur les thèmes de l’intervention sociale, les processus de socialisation dans les espaces multiculturels et les quartiers socialement défavorisés. Il a écrit ou dirigé plusieurs ouvrages collectifs dont Les interventions sociales de proximité et Les quartiers populaires et la ville. Les varos d’Istanbul et les banlieues parisiennes. Mustafa Poyraz est également membre du comité de rédaction de la revue Agora débats/jeunesses.

Injep : Vous revenez de la place Taksim. Qu’est-ce qui vous frappe dans ce mouvement de jeunesse qui gagne plus de 50 villes en Turquie ?

Mustafa Poyraz : Ce qui frappe d’emblée dans ce mouvement, c’est son caractère spontané. La société turque est très politisée. Elle est coutumière des tensions sociales et des contestations dans les universités ou ailleurs, mais ici c’est différent. Personne sur l’échiquier politique turc ne s’attendait à une telle mobilisation des 16-30 ans qui déborde complètement les cadres d’expressions politiques de la contestation classique. La plupart des jeunes Turcs qui descendent dans la rue sont nés dans les années 90. Ils n’ont aucune expérience politique. Ce qui s’exprime ici c’est une aspiration pour des libertés individuelles que le pouvoir conservateur tend à réduire en faveur d’une vision traditionnelle de la société turque. Cette approche autoritaire grignote progressivement l’espace de liberté des individus en s’appuyant sur une vision religieuse et patriarcale et piétine silencieusement les acquis laïcs enracinés dans la vie des citoyens de Turquie. Les jeunes veulent la liberté individuelle, se libérer de la pression de la famille et du gouvernement, avoir leur mot à dire sur des choses aussi évidentes que l’aménagement du territoire, l’environnement, la maîtrise de leur destin et de leur corps.

Injep : Comment l’expliquez-vous ?

Mustafa Poyraz : Je l’explique par deux désillusions. La première provient de ce décalage entre le libéralisme économique prôné par la pouvoir et le conservatisme autoritaire qu’il promeut dans la vie quotidienne. Cette contradiction entre l’ouverture économique et le repli traditionnaliste n’est plus supportable pour une part grandissante de la population, et tout particulièrement les jeunes. La société turque a cru que les libertés propres à un système politique libéral suivraient la libéralisation du système économique, alors que, bien sûr, c’est l’inverse qui s’est produit. La deuxième est à lier au fait que longtemps l’armée et la bureaucratie Kémaliste ont été considérées comme les garantes d’une certaine modernité laïque et séculière de la société turque. Si le retrait de l’armée de l’espace politique est un pas important pour le développement de la société civile, la société souffre de l’absence d’un nouvel équilibre démocratique et laïc. Aujourd’hui, les jeunes estiment que ces contre-pouvoirs aux forces conservatrices et religieuses ne fonctionnent plus et qu’ils sont les seuls à être capables de défendre cette aspiration à la modernité ; aspiration commune à de nombreux Turcs au-delà de leurs différences politiques ou confessionnelles.

Injep : Nombre d’observateurs font le rapprochement avec les mouvements du Printemps arabe et de ceux des Indignés qui ont des caractéristiques propres. Laquelle de ces deux formes de mobilisation de la jeunesse dans les sociétés méditerranéennes vous semble la plus proche de ce qu’on observe en Turquie ?

Mustafa Poyraz : La Turquie connait un développement économique important. Même s’il y a des difficultés pour les classes populaires, le pays ne traverse pas une crise économique telle qu’on peut l’observer dans nombre de sociétés méditerranéennes. Néanmoins, je pense que le mouvement actuel a beaucoup de points communs avec le mouvement des Indignés en ceci que c’est un mouvement contre les comportements jugés abusifs du pouvoir politique, pour le respect et la dignité de la personne. Il exprime un sentiment d’étouffement des jeunesses urbaines et éduquées, la peur d’être dépossédé de libertés essentielles pour chacun : boire une bière à une terrasse de café entre amis, s’embrasser dans le métro, sans subir constamment la pression des mœurs traditionnelles. C’est un mouvement pacifiste inédit qui exprime d’une manière responsable la reconnaissance des citoyens et l’idée de participation, dans ce sens, c’est une colère contre le mépris et la domination. Il y a également des points communs avec Mai 68 et la résistance de la jeunesse chilienne pour son droit à l’éducation. Depuis dix jours sur la place Taksim (Taksim est le nom d’une place et, par extension, du centre moderne d’Istanbul qui s’étend aux alentours, sur la rive occidentale (européenne) de la ville – NDLR), les manifestants ont construit une ambiance de résistance où l’espace est animé par les activités culturelles et festives. Les musiciens, les acteurs de théâtre et de cinéma, les intellectuels, les jeunes sont en train de vivre une expérience d’éducation populaire contre le pouvoir en place. Ce n’est pas un mouvement aveugle et destructeur, c’est une résistance massive et créative contre l’autoritarisme pour défendre les droits démocratiques.

Injep : Pensez-vous que c’est la jeunesse éduquée et urbaine qui manifeste ?

Mustafa Poyraz : Oui mais pas seulement. Oui, parce qu’effectivement, ce sont des jeunes éduqués et urbains, des étudiants et des lycéens, qui sont en première ligne. Mais les manifestants viennent de tous les milieux. Dans certains quartiers populaires également le mouvement se développe. On y retrouve des Kurdes, des nationalistes, des supporters de foot, les alévis (minorité religieuse chiite fortement implantée en Turquie – ils sont 10 à 15 millions – NDLR), la gauche, l’extrême gauche, les écologistes, les autonomistes kurdes et même certains islamistes qui se retrouvent soudain autour des valeurs communes de liberté et de démocratie et appliquant une tolérance vis-à-vis des autres mouvements qui est loin d’être habituelle, croyez-moi ! On assiste à l’émergence d’une société civile qui exerce et construit des forces d’opposition de manière légale. Je pense que désormais en Turquie, quelle que soit l’issue de ce mouvement, plus rien ne sera comme avant.

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