Cohésion sociale, famille, solidarité

Délinquance des jeunes

Régis Cortesero, chargé d’études et de recherche à l’INJEP

Les banlieues combinent les problèmes sociaux, ethniques et spatiaux

Coordonnateur d’un ouvrage sur les banlieues conçu et rédigé aux lendemains des émeutes urbaines de 2005, Régis Cortesero revient sur les mécaniques de formation des inégalités et des violences dans les quartiers populaires. Pour le sociologue qui a rejoint l’INJEP comme chargé d’études et de recherche en juin 2011, le « mal des banlieues » prend sa source dans une combinaison de difficultés que les pouvoirs publics continuent à traiter isolément.

Le 22 octobre est paru La Banlieue change. Inégalités, justice sociale et action publique dans les quartiers populaires.Un ouvrage publié aux éditions Le bord de l’eau, sous la direction de Régis Cortesero, chargé d’études et de recherche à l’INJEP. Le projet a été initié alors qu’il était chercheur associé au LAPSAC, laboratoire de l’université Bordeaux II. A l’origine de cet ouvrage, l’interpellation lancée à un groupe de chercheurs par les élus d’un conseil général, inquiets de l’évolution des quartiers populaires au lendemain des émeutes de novembre/décembre 2005.

L’ouvrage que vous avez coordonné soutient-il l’hypothèse selon laquelle les problèmes rencontrés par les quartiers populaires ne peuvent se réduire à leur dimension sociale ?

L’hypothèse centrale de ce livre est effectivement que la position sociale des gens (revenus et situation dans le travail), ne suffit pas expliquer, à elle seule, les mécanismes de formations des inégalités et les problèmes que rencontrent tant les habitants des banlieues que les acteurs politiques qui œuvrent à résoudre ces difficultés.

Jeunes des quartiers : stigmates et précarité s’alimentent mutuellement
Intervention lors des rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse
Le propos ne consiste pas à défendre une interprétation au détriment d’une autre. Il consiste à dire que les banlieues et les quartiers populaires ne sont pas confrontés à un problème nodal qu’il suffit de trouver et de traiter pour résorber les difficultés, mais à une multitude de problèmes combinés entre eux. Schématiquement la mécanique de construction des inégalités est imputable à trois facteurs : le déclin du mouvement ouvrier et l’érosion de ses capacités de résistance ; la poussée d’expressions identitaires dont certaines se renforcent mutuellement, sur fond de discrimination dans l’accès au marché du travail et au logement ; enfin, le maintien d’une forme de ségrégation urbaine puissante et corrélée à des logiques ethno-raciales : aujourd’hui, les populations sont spatialement ségréguées autant en fonction de leurs caractéristiques ethno-raciales que sociales. L’enjeu aujourd’hui, tant scientifique que politique, consisterait à dénouer la pelote du social, de l’ethno-racial et du spatial. Parce que si on se contente de traiter un seul niveau, les résultats déçoivent comme c’est souvent le cas dans le cadre des politiques de la ville, par exemple, qui ont tendance à ne s’intéresser qu’à la localisation des problèmes en termes d’accessibilité de bâti, de mobilité etc. Le problème n’est traité que sur le plan de l’espace, le reste est escamoté.

Au fond les chercheurs et les acteurs politiques commettraient la même erreur, celle de s’accrocher à une seule grille d’analyse et de proposer des solutions incomplètes ? Tantôt on ne réfléchit qu’en termes d’aménagements urbains, tantôt qu’en termes d’inégalités sociales ?

Ce qui me surprend le plus c’est qu’on en revient aujourd’hui largement à une grille de lecture étroitement socio-économique qui consiste à ramener les quartiers populaires à la question ouvrière et à ses mutations. Même si celle-ci reste importante, dans bien d’autres domaines, les sciences sociales se sont affranchies des interprétations univoques en termes de classes au profit d’approches qui s’intéressent aux effets de rapports sociaux enchevêtrés, comme dans l’analyse de la domination par le genre où on invoque désormais le triptyque sexe/race/classe. Il y a une angoisse idéologique devant la fin de la banlieue rouge, angoisse d’affirmer que la question des banlieues n’est plus soluble dans la question ouvrière et dans celle de l’exploitation, même si ces dimensions restent, bien entendu, présentes. Angoisse, sans doute, parce que cette affirmation oblige à poser les questions de racisme et d’ethnicité qui sont des questions sensibles sur lesquelles chacun navigue à vue. On manipule de la dynamite et ça fait peur. Mais du coup on se retrouve avec un débat empêché. Lorsqu’il n’est pas confisqué par les extrémismes et les clientélismes électoraux, le débat politique sur l’ethnicité est, d’une pauvreté affligeante. Pourtant, faute d’élaborer et d’oser ces débats, on laisse le champ libre aux entrepreneurs identitaires qui prospèrent sur l’idée d’une nécessaire « séparation » pour éviter la « contamination » par les « cultures » venues du dehors. Entre cette position et la négation « républicaine » de la question ethnique, il n’y a rien, hormis quelques dérives clientélistes qui ne font qu’amplifier la crispation générale.
Cette négation est politiquement couteuse et sociologiquement fautive. On oppose parfois que la question ethnique sert les intérêts de la grande industrie en divisant le monde ouvrier. Ce serait en quelque sorte une ruse du capital. Or, en produisant cette analyse, on occulte la question qui est de savoir pourquoi ces clivages sont choisis et pourquoi ils fonctionnent.

Comment les traiter dans le débat public de façon lucide et conformément aux valeurs de nos sociétés démocratiques ?

La question ethno-raciale est liée au fait que les identités mobilisées se sont construites historiquement sur un registre d’infériorisation. Les approches post-coloniales, auxquelles on se réfère dans l’ouvrage montrent comment, historiquement, les identités des populations colonisées ont été produites, par le regard occidental, comme un Autre imaginaire, exotique, et inférieur. Le problème est que pour maintenir cette identité hégémonique, on maintient des populations entières dans l’altérité, reproduisant des jeux d’opposition qui piègent tout le monde, y compris les populations originaires du Maghreb, qui vont se vivre comme étant plus orientales qu’elles ne le sont réellement. Les études disponibles convergent pour montrer que les différences culturelles dans la société française entre migrants et nationaux sont minimes, mais qu’elles se creusent à raison du sentiment de rejet que ces populations ressentent. Ces populations sont « altérisées » par une société française qui refuse d’accepter que les ex-colonisés sont des égaux au point d’enfermer ces populations dans une altérité fictive. Ce qui se joue là est moins l’émanation d’un clivage de classe que de rapports dépréciatifs entre des identités cristallisées, qui renvoient à l’histoire de l’occident et à l’histoire coloniale.

Les termes de « quartiers populaires », de « banlieues », de « cités », sont évoqués de façon assez indifférenciée dans l’ouvrage, pourquoi ce flou sur ces notions ?

Parce que c’est le vocabulaire qui sert aux gens à décrire les choses, parce que ce vocabulaire a des effets dans la réalité. Le fait qu’on parle de cité, de banlieue n’est pas anodin. En soi, ça donne déjà une réalité aux phénomènes. Et c’est même là l’une des caractéristiques centrales de la question urbaine aujourd’hui : le regard extérieur porté sur les quartiers populaires surdétermine l’expérience de leurs habitants, leur rapport à eux-mêmes et à leur espace de vie. Sur le plan socio-démographique, ces quartiers présentent des réalités très contrastées, mais le langage qui qualifie l’expérience spatiale des catégories populaires est partagé par tous et construit un principe d’unité imposée du dehors : ce sont les catégories infâmantes de la « réputation », les clichés colportés par les grands médias ou encore les classifications et les « zonages » des politiques publiques.

Laissez-vous entendre que le déni des problématiques ethno-raciales cache un autre déni : celui de la réalité des ghettos dont l’existence est incompatible avec une société démocratique ?

On confond le ghetto socio-démographique et racial dans un espace confiné et le ghetto comme expérience subjective, sachant que les deux ne se superposent pas forcément. En France il y a une tendance à la ghettoïsation, mais pas de ghetto au sens strict. Certes, si vous êtes d’origine immigrée, vous avez plus de chance de vous retrouver dans un quartier périphérique et ethnicisé que de vivre dans un quartier central et « petit blanc », mais ce n’est pas le produit d’une injonction légale et policière, et votre espace de vie continuera de comporter une mixité relative, contrairement, par exemple, au ghetto noir aux Etats-Unis. Par contre il y a du ghetto dans les têtes : le sentiment d’être parqué, d’être mis à l’écart. Ce sont des formes d’enfermement qui passent par la subjectivité des gens, une sorte d’auto-claustration défensive, pour ne pas affronter un espace urbain perçu comme stigmatisant et malveillant.

Qu’entendez-vous par là ?

La mise à l’écart, c’est une mécanique d’évitement entre les groupes sociaux. La société française s’achemine vers une étanchéité des espaces sociaux qui favorise les catégories dominantes. Les pauvres sont vus et gérés comme une atteinte à la qualité du cadre de vie. En matière scolaire, l’introduction de la « mixité » dans un quartier de classe moyenne suscite aussitôt l’angoisse des riverains quant au risque de détérioration de l’école du quartier, sans parler des multiples craintes liés à l’hypothétique apparition de « nuisances » (bruit, incivilités etc.). L’auto-claustration de certains habitants des quartiers populaires (et notamment des jeunes) est le produit de mécanismes extérieurs qui pèsent sur le quartier, pas d’un « vice » des habitants, qui seraient « inaptes » à la mobilité et se complairaient dans l’entre-soi. Ces conduites répondent à la réprobation, au sentiment d’être indésirable, au stigmate et au racisme. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que même dans les zones urbaines dite défavorisées, il y a des élites et des « prolétaires ». Plus on a de ressources, plus on développe des aptitudes à la mobilité pour améliorer sa situation. Mais alors pourquoi certaines populations dotées des mêmes droits que les autres doivent « bouger plus », pour un résultat équivalent, que les cadres et les ingénieurs vivant dans un centre ancien réhabilité ? L’injonction à la mobilité qui pèse sur ces populations est lestée de ce paradoxe, où on demande à ceux qui disposent des ressources (sociales, économiques, culturelles) de mobilité les plus faibles d’être encore plus mobiles que les autres. D’où, comme le montre la contribution de Christophe Gibout dans l’ouvrage, l’apparition dans ces populations, de « sur-mobiles », à côté des « sous-mobiles ».Tout cela ne pose pas seulement une question élémentaire d’équité, mais interpelle sur l’affaiblissement des solidarités et explique en partie la mécanique des violences dans les quartiers.

En renforçant les égoïsmes, les stratégies des forts contre les faibles, en favorisant un retour « en sauvagerie » ?

Détrompez-vous. Les figures de la violence dans les quartiers correspondent plus souvent à des conduites de contrôle social qu’à l’expression d’une perte de contrôle social. Ce qu’on observe c’est que l’oppression quotidienne dont font état les gens, ne relèvent pas d’une absence de règles ou d’un « retour en sauvagerie » comme vous dites, mais au contraire, d’une série de conformismes. Les jeunes ne choisissent pas les cibles au hasard. Il y a une catégorie de résidents qui vont être jugés comme vertueux, dignes, d’autres qui sont désignés comme dérogeant à la morale du groupe. Un peu comme dans les communautés rurales où les jeunes exerçaient une fonction de police des mœurs. Dans les quartiers populaires, le groupe fait plutôt obstacle à l’émancipation et à la réussite sociale. Il enferme, et pour s’en sortir il faut rompre, mais c’est compliqué parce qu’il y a une grosse pression à la conformité. La personne qui refuse de jouer le jeu des règles et des sociabilités du quartier, qui refuse ostensiblement de se reconnaître dans l’identité du quartier, risque d’être sanctionnée.

Le livre n’est pas tendre avec les promoteurs de l’action publique depuis 30 ans.

Les différentes contributions qui traitent de l’action publique critiquent, à un titre ou un autre, la dimension « top-down » de la tradition administrative française, portée par une « technocratie éclairée » ; ce fameux modèle « top-down » que les acteurs publics d’ailleurs remettent en cause puisque l’injonction à la participation n’a jamais été aussi forte et que la loi SRU inscrit également ces principes dans les textes. Les politiques de la ville sont des espaces d’expérimentation où on cherche à s’appuyer davantage sur la société civile. L’un des problèmes (mais là encore, les questions sont multiples et enchevêtrées), selon moi, est qu’on parie sur la société civile dans des territoires où elle est anémique, où la vie associative est fragile, où les acteurs n’ont pas la légitimité qu’on prête, par exemple, à une association de riverains composée de cadres supérieurs capables de s’opposer au tracé d’une ligne TGV. Dans beaucoup de quartiers, les acteurs associatifs sont moins équipés pour s’opposer aux experts, et ils sont orphelins de la force de mobilisation des réseaux communistes. La question de l’empowerment, reste, à ce titre, d’une totale actualité : a-t-elle été posée de façon pertinente dans ces quartiers ? C’est une question qu’on est en droit de se poser.

Propos recueillis par Roch Sonnet, INJEP

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