Éducation, formation orientation

Éducation populaire / Animation

Conférence-débat du 25 avril

L’éducation non formelle, tremplin pour l’emploi et l’émancipation des femmes

Compte-rendu

L’accès à l’emploi, aux responsabilités politique, syndicale, ou associative et, plus largement, à l’autonomie des femmes se heurte toujours à des blocages structurels. La barrière hermétique d’hier a cédé la place à de multiples "plafonds de verre". Ethniques, religieux, sociaux ou sexistes, ils se cumulent discrètement, reléguant les femmes à des places souvent subalternes dans un contexte de creusement des inégalités.

Jeudi 25 avril, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) a organisé, à la maison des associations de solidarité (Paris 13e) une conférence-débat mobilisant l’ensemble de ses entités (Observatoire de la jeunesse, agence européenne « Jeunesse en action », centre de ressources Salto-Youth EuroMed) sur le rôle de l’éducation non formelle comme levier pour l’emploi des jeunes femmes. Pour comprendre à quels problèmes les femmes font face dans la sphère professionnelle, comment les jeunes femmes, et, en particulier, les plus défavorisées parviennent à entrer sur le marché de l’emploi et dans quelles conditions ; pour saisir en quoi l’éducation non formelle peut se révéler un outil favorisant l’accès à l’emploi, l’institut a ainsi réuni Emmanuelle Lada (sociologue, professeur à l’université de Lausanne), Karima Delli, députée Europe Ecologie Les Verts au Parlement européen (membre de la commission de l’emploi et des affaires sociales), Maryse Dumas (Conseil économique et social – CGT. Déléguée aux droits des femmes), Clara Carbunar (réseau des jeunes féministes d’Europe, Marche mondiale des femmes) et Lucia Barbieri, coordinatrice du séminaire international, « Empowering women ».

Confronter les apports de la recherche

Clôturant plusieurs journées organisées par l’Agence du programme européen « Jeunesse en action » et le centre de ressources Salto-Youth-EuroMed qui a réuni une soixantaine de participant-es du vieux continent et du bassin méditerranéen, la conférence-débat a permis de confronter les apports de la recherche, des travailleurs de jeunesse, tant en France que dans d’autres pays d’Europe, des personnalités du monde syndical ou associatif sur la question du rôle de l’éducation non-formelle dans l’évolution professionnelle des jeunes femmes.

Témoignant de son travail mené sur les parcours et les entrées des jeunes femmes d’origines populaire et étrangère dans l’emploi, Emmanuelle Lada a dit voir en premier lieu une différence d’objectif dans les buts poursuivis en fonction des origines sociales des jeunes femmes. Si les jeunes femmes des milieux populaires, et plus particulièrement les filles de migrants, ont saisi l’opportunité offerte par la démocratisation scolaire, c’est dans une perspective d’insertion dans le monde du travail, synonyme d’insertion sociale. A l’inverse « si les filles des milieux plus privilégiés poursuivent des études supérieures, c’est pour s’insérer professionnellement dans des places importantes sur l’échiquier social », a estimé Emmanuelle Lada. Autre changement opéré ces quarante dernières années : l’augmentation rapide et durable des femmes dans le marché du travail. « C’est d’abord le fait de jeunes femmes des milieux populaire, a considéré Emmanuelle Lada. Elles entrent sur le marché du travail, mais c’est pour y rester contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne ou à l’Italie. La venue des enfants ne correspond plus à un retrait du salariat. Par cette entrée dans le salariat elles obtiennent un salaire et des droits sociaux, c’est-à-dire, la fin d’une certaine incapacité ».

Inégalités entre femmes

La France se situerait ainsi dans une configuration inédite qui verrait la percée des femmes dans des bastions professionnels tenus par les hommes, l’inscription durable des femmes dans le salariat… et le développement de nouvelles inégalités entre femmes. « Si certaines d’entre elles accèdent à des professions qualifiées, pour d’autres la massification de l’accès aux études rime avec l’accès à des métiers peu qualifiés et peu valorisés, sommation d’une faible rémunération, de précarité, de discontinuité et de ruptures », a noté la sociologue.

Ainsi, si le pourcentage des femmes au sein des populations de cadres a gagné presque 10 points en 20 ans, en revanche l’emploi non qualifié se féminise, « 62% des salariés exerçant des emplois instables et de mauvaise qualité sont des salariées, contre 56 % dans les années 90 ». La recomposition du travail féminin autour d’emploi instables et mal rémunérés participe également du maintien des inégalités hommes/femmes. En effet l’entrée dans le monde du travail se « poursuit à l’ombre de l’assignation au travail domestique que les femmes continuent à assurer prioritairement, a estimé Emmanuelle Lada. Les enquêtes démontrent que les femmes effectuent le double des tâches ménagères que les hommes et que cela pâtit sur leurs carrières ».

Emmanuelle Lada a ainsi évoqué des parcours d’insertion sexués, d’autant plus choquants que la réussite scolaire sourit davantage aux filles : « Parcours plus rapides, plus haut. C’est même une rupture », note la chercheure de l’équipe Genre, Travail, Mobilité au CNRS. Pourtant les femmes restent orientées vers des métiers les moins ouverts en termes de carrière et de rémunération. Elles sont les plus nombreuses à avoir des mentions au Bac, mais on ne les oriente pas vers les prépa’ scientifiques « ouvrant les postes à responsabilité dans le système français ». Autant d’éléments qui poussent Emmanuelle Lada à dire qu’ « il n’y a pas de pente naturelle vers l’égalité ». Et que le féminisme continue d’indiquer le chemin.

Rencontrer des « passeurs »

Fille d’un ouvrier du textile de Roubaix, neuvième enfant d’une famille de treize, femme d’origine maghrébine, la députée européenne Europe-Ecologie-Les Verts, Karima Delli, ne représente pas, de son aveu même, le « portrait-robot du représentant politique français ». La recette de cette success-story ? Une famille qui valorise la réussite scolaire et qui parvient à conjuguer de façon harmonieuse la culture d’origine avec la culture du pays d’accueil, l’entraide et la solidarité comme valeurs cardinales, la découverte de la philosophie politique au détour d’un BTS en action commerciale et finalement, le grand saut vers un DEA de sciences-politiques… enfin, la rencontre avec la sénatrice verte, Marie-Christine Blandin, et le militantisme au collectif Jeudi noir. La chance de la députée européenne a été « de rencontrer des passeurs ». La révolte face au mal-logement, l’engagement associatif, la découverte de nouvelles formes de militantisme, la volonté de changer les pratiques et de bousculer les routines ont constitué aux yeux de Karima Delli une forme novatrice d’éducation, bousculant les frontières entre enseignants et apprenants, permettant la prise de responsabilité et la structuration de l’engagement collectif : l’éducation populaire. Ce parcours, qui l’a porté des quartiers de Roubaix au Palais du Luxembourg, en passant par les Zones d’écologie populaire où s’exercent les luttes contre les exclusions sociales et environnementales, lui ouvre une nouvelle porte : celle du Parlement européen.

« Je suis députée européenne, mais je continue à être militante : un pied dans le mouvement social, un pied dans les institutions », a déclaré Karima Delli. Et d’estimer que le volontariat et le bénévolat, « en tant qu’expérience de la cohésion sociale et du lien social doivent être davantage reconnus à travers la validation des acquis professionnels ou de l’engagement » dans une Europe de la connaissance qui joue son avenir sur l’éducation de ses citoyens. Dans une certaine mesure « la crise européenne et une crise de reconnaissance. On ne dit pas assez que l’Europe ce sont des programmes qui changent les destins, comme Erasmus, ou « Jeunesse en action » », a estimé Karima Delli, citant la Youth Guarantee (garantie jeunesse NDLR) qui recommande aux Etats de proposer un stage, un emploi ou une formation aux jeunes sortis du système scolaire, dans un délai de quatre mois. « Il faut que les associations de jeunesse s’emparent de ce texte, et que conjointement, les élus européens travaillent à la hausse des crédits consacrés à cette mesure », a fait valoir Karima Delli.

Mixité des emplois et carrières professionnelles

Maryse Dumas a identifié pour sa part « au moins deux types d’action syndicale qui permettent de développer l’égalité entre les sexes : les actions en faveur de la mixité des emplois, et celles sur des carrières professionnelles ». En effet, « la source principale d’inégalités vient de la segmentation des emplois : les métiers de l’éducation, de la santé, des services à la personne sont composés à 80 % de personnels féminins avec des salaires plus bas que des familles professionnelles où ce sont les hommes qui sont majoritaires ». En attendant une plus grande mixité dans ces filières, Maryse Dumas a plaidé pour « une nouvelle définition des typologies des emplois ». « Les classifications des emplois répercutent la séparation historique des rôles. Les femmes doivent sortir d’une vision naturelle ou innée de la qualité professionnelle, pour passer des compétences dites informelles à des compétences reconnues professionnellement », a poursuivi Maryse Dumas. Citant en exemple, les emplois d’assistante de direction, occupés à 90% par des femmes, la déléguée aux droits des femmes de la CGT a estimé qu’ « accueillir, trouver un hôtel ou remplir un dossier de remboursement de frais sont des compétences reléguées au rang de qualités individuelles et ne figurent pas dans le corpus de compétences des assistantes. Cette technicité est plus rarement éludée chez les hommes ».

Constatant également que « la matrice du syndicalisme est ouvrière… et masculine », Maryse Dumas a jugé impératif de « s’appuyer sur trois leviers pour changer le cœur de fonctionnement » des confédérations syndicales : d’abord une harmonisation des temps collectifs, les horaires « militants » étant peu compatibles avec une vie de famille, ensuite une plus grande transparence dans les processus de décision afin de permettre aux femmes d’exercer pleinement leurs responsabilités, enfin, une révision des mandats syndicaux et la remise en question de leurs cumuls qui découragent la prise de responsabilité chez les femmes.

Récession : les femmes en première ligne

Revenant au cadre européen, Clara Carbunar a lié la détérioration de la situation économique et sociale qui sévit dans la zone euro à une dégradation de la situation des jeunes femmes en particulier. Outre que les femmes sont les premières victimes de cette dégradation en raison de leur forte proportion au sein des populations précaires, la situation économique difficile que nous traversons, et l’accroissement de la pauvreté, obligent à soutenir la famille… « Les politiques d’austérité amènent une destruction des services publics et de protection sociale qui pénalisent singulièrement les femmes à plusieurs titres », a-t-elle exposé. Les emplois publics détruits sont majoritairement occupés par des femmes. Par ailleurs, la destruction des services publics les contraint bien souvent à prendre en charge dans la sphère privée et familiale, les proches exclus de la protection sociale et sanitaire. « Lorsqu’un service hospitalier ferme, ce sont les femmes qui jouent les infirmières. Comme si la dégradation dans le domaine de l’emploi et du travail devait nécessairement conduire à un retour aux assignations traditionnelles », a dénoncé Clara Carbunar.

Elle a jugé que « dans le domaine des espaces de loisirs se met en place un cadre dominé par les garçons qui imposent leurs règles » et expliqué qu’en grandissant, les jeunes femmes des milieux populaires « réduisent leur présence dans les structures de loisir, étant assignées à la recherche des petits frères à l’école. On limite les sorties, les rencontres avec les jeunes hommes ». D’où la nécessité de mieux former les animateurs et les éducateurs.

« Plafond de verre » et « plancher collant »

« Il n’y a pas un, mais plusieurs plafonds de verre, a estimé pour sa part Lucia Barbieri. Il y a le plafond de verre social, celui du sexisme, celui de l’origine ethnique, et beaucoup d’autres. Les briser c’est risquer de se blesser ». Mais refuser de s’y heurter c’est prendre le risque de rester vissées sur les « planchers collants » qui confinent les femmes dans des responsabilités moindres, des emplois à faible mobilité, des mandats politiques très locaux « quand les homologues masculins sont, eux, mandatés dans les parlements nationaux ou supra-nationaux ». C’est dire si l’éducation populaire et son potentiel d’émancipation jouent un rôle essentiel dans la fracture de ces plafonds de verre. Rôle qui pourrait prendre une place croissante… si les femmes n’étaient pas également écartées, au bénéfice des hommes, de nombre de fonctions à responsabilité dans le secteur associatif.

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