Participation, engagement, citoyenneté

Participation

Interview

Laurent Lardeux : « La participation des jeunes est avant tout un processus »

Laurent Lardeux est chargé d’études et de recherche à l’INJEP, spécialiste de l’engagement des jeunes et des politiques de participation. Il est l’auteur du rapport « Dispositifs de participation des jeunes au niveau des conseils régionaux ». A la demande du comité interministériel à la jeunesse (CIJ) ce rapport d’étude fait le point sur les dispositifs de participation à l’œuvre dans les 27 régions de France métropolitaine et d’outre-mer

INJEP : Pour quelles raisons avez-vous rédigé ce rapport ? Quelles étaient les attentes des commanditaires ?

Laurent Lardeux : Nous avons rédigé ce rapport à la demande du comité interministériel à la jeunesse qui souhaitait que soit produite une étude, dans la lignée de cette produite par Jean-Claude Richez sur les dispositifs jeunesse dans les départements ministériels, mais cette fois sur l’échelon régional. Il s’agit donc d’un état des lieux qui vise le repérage des dispositifs de participation des jeunes au niveau des conseils régionaux.

INJEP : Il s’agit donc d’une étude menée sur les conseils régionaux et non pas sur les territoires régionaux. Pourquoi cette restriction de votre périmètre d’étude ?

Laurent Lardeux : Vous faites bien de le préciser. Nous avons mené une étude à l’échelon du conseil régional et non pas du territoire régional. Nous avons choisi de travailler sur les conseils régionaux pour trois raisons. D’abord parce que recenser des dispositifs de participation des jeunes tous acteurs confondus à l’échelle des territoires régionaux, donc aussi au niveau des municipalités, des communautés des communes , des conseils généraux, nécessite un temps et des moyens que nous ne détenions pas. Ensuite, parce qu’étudier des échelons aussi variés et différents sur l’ensemble des territoires régionaux présente le risque de perdre en cohérence et en intelligibilité. Enfin, parce que nous considérons particulièrement intéressant de mener une expertise sur la participation dans le contexte d’une réforme territoriale importante et d’une montée en puissance des conseils régionaux en matière de politiques de jeunesse, notamment sous l’impulsion de l’Europe. Dans ces conditions nous avons travaillé sur les conseils régionaux en nous posant la question de savoir quand et pourquoi les Régions élaborent des dispositifs innovants et à quels besoins ces institutions tentent de répondre par ce biais. Je pense spontanément à un déficit structurel de visibilité que relèvent assez systématiquement les régions au risque parfois de dénaturer les démarches de participation. La participation ce n’est pas la communication. C’est prendre conscience de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas, dans un cadre horizontal favorisant les propositions et les innovations. La limite de notre méthode c’est qu’effectivement nous avons travaillé exclusivement sur les dispositifs de participation pilotés par l’unité politique qu’est la région, qui définit la méthodologie, qui va déterminer les interlocuteurs et les règles du jeu. Nous n’avons pas travaillé les actions des associations qui agissent hors des circuits formels de la politique et qui sont beaucoup plus rarement impliquées dans les discussions.

INJEP : Quelle principale leçon retirez-vous de votre travail ?

Laurent Lardeux : La première leçon que je tirerais est qu’il faut se méfier des politiques de participations réduites à une action emblématique. Très souvent il s’agit d’une action de communication. Une politique de participation des jeunes digne de ce nom a beaucoup de soubassements, des facettes multiples. Elle comporte des instances, des phases de consultations, de concertation, d’implication. En un mot : la participation c’est un processus. Prenons l’exemple d’un mot à la mode : la co-construction. Avant d’arriver là, il faut dire la vérité, ne pas craindre d’affirmer qu’élus et gouvernés sont nécessairement liés dans une relation asymétrique du pouvoir parce qu’il y a une hiérarchie et une verticalité inhérentes à la la prise de décision. Parler abusivement de co-construction c’est aussi esquiver la tension qui fonde les rapports hiérarchisés entre élus et citoyens des démocraties représentatives. Il ne faut pas se moquer des gens, il est extrêmement compliqué d’établir un rapport parfaitement égalitaire entre gouvernants et gouvernés. Par ailleurs, la co-construction c’est une somme de séquences - de concertation, de consultation, d’implication – et une exigence de fidélité aux objectifs qui ont été fixés au départ. Ce qui compte ce n’est pas tant le niveau de rapprochement des citoyens consultés vis-à-vis de la décision politique que le niveau d’avancement du processus participatif. Les « bons » processus de participation comportent des stades préalables. Certaines régions mettent des dispositifs de participation pertinents même si les jeunes peuvent rester dans un premier temps éloignés de la décision. Quand une région avance la co-construction sans aucune phase préalable, neuf fois sur dix on est dans l’imposture.

INJEP : Est-ce cela qui vous pousse a insister sur la nécessité d’actions plurielles, mais aussi sur la qualité de leur articulation ?

Laurent Lardeux : Je crois que la qualité des politiques de participation est liée pour une large part à celle de leur articulation avec d’autres politiques. Dès lors qu’une politique de jeunesse se définit comme transversale, la participation des jeunes ne doit pas être sectorielle. Elle gagne à être intégrée dans les différentes initiatives prises par la région dans sa relation avec les populations.

INJEP : 75% des régions ont répondu positivement au questionnaire transmis par l’INJEP. Que vous inspire ce résultat somme toute très positif ?

Laurent Lardeux : Nous craignions, avec ma collègue Pauline Larbouillat qui a participé à cette étude, un faible taux de retour et nous avons par conséquent mené un gros travail relationnel avec les conseils régionaux. Mais au-delà de ça, ce chiffre est révélateur d’une prise de conscience de la nécessité d’impliquer les jeunes dans les politiques publiques qui les concernent. Et quand nous parlons des jeunes, nous entendons tous les jeunes, c’est-à-dire et surtout, ceux qui sont les plus éloignés de la sphère de décision politique. En outre, je crois que les acteurs chargés de la jeunesse en régions ont bien compris l’intérêt pour eux-mêmes de la démarche intentée par l’INJEP de recensement et de comparaison entre les dispositifs régionaux, car ils voient la possibilité de saisir les traits vertueux d’une politique de jeunesse qui fonctionne et de se dégager des erreurs structurelles de certaines d’entre elles.

INJEP : D’où proviennent ces erreurs ?

Laurent Lardeux : Certaines régions (mais c’est également le cas d’acteurs de jeunesse relevant d’autres organismes et institutions que les régions) continuent à penser qu’il y a une pathologie de la jeunesse qui ne comprendrait pas ce que font les politiques, elle ne s’engagerait pas, ne participerait pas quand bien même les portes de la décision lui seraient ouvertes. Leurs dispositifs de participation sont alors conçus sous l’angle éducatif, de l’information ou de la réparation, alors qu’il faudrait envisager la jeunesse comme ressources et l’action publique comme un investissement sur ses capacités. L’autre erreur communément répandue est de mettre en place des dispositifs qui visent l’achat de la paix sociale ou des actions qui tentent de cadenasser les paroles alternatives ou discordantes à travers des instances décoratives. Autrement dit : on fait semblant. Évidemment ça ne marche pas. Le résultat immédiat de ce manque d’ambition et de cette manière d’envisager la jeunesse est qu’on va rarement toucher les jeunes des quartiers populaires. On se contente de fabriquer du consensus facile en concertant une jeunesse déjà organisée et impliquée. A l’inverse d’autres régions vont chercher les jeunes à travers des systèmes des tirages au sort. Ici, on valorise l’amateurisme pour éviter la reproduction sociale. Par conséquent, nous ne contentons pas de pointer les erreurs. Nous nous attardons surtout sur les démarches innovantes qui visent le rapprochement de ceux qui n’ont pas les codes de compréhension de l’environnement politique. Dans un autre registre, consulter les jeunes c’est bien, mais s’arrêter à ce stade c’est prendre le risque de générer de grandes frustrations. Il faut penser à l’après. Et l’après cela signifie : impliquer, rendre des comptes, entendre les propositions.

INJEP : Et surtout organiser la prise en compte de cette parole au sein de l’institution régionale !

Laurent Lardeux :Il importe de veiller à ce que les paroles alternatives, la controverse ne soient pas éliminées dans un dispositif de participation consensuel. L’espace public se nourrit de la controverse, du conflit qui permet de faire avancer les choses, de bouger les cadres. C’est encore plus vrai dans le domaine de la jeunesse : la collectivité doit être en capacité de bouger si elle est bousculée. Si elle n’est pas capable de s’organiser pour intégrer les paroles des jeunes je crains qu’elle réunisse les conditions de son échec.

Propos recueillis par Roch Sonnet

Dispositifs de participation des jeunes au niveau des conseils régionaux

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