Conditions de vie, travail, emploi

Vie quotidienne, ressources, consommation

Le point de vue de : Marie Duru-Bellat

« La mise en couple et l’arrivée des enfants se traduit pour les femmes par un retrait relatif du milieu professionnel »

Interview

Pour Marie Duru-Bellat, l’école n’est pas ce havre d’égalité qui aide les filles à se prémunir contre les inégalités rencontrées dans le monde du travail. Elles sortent gagnantes de la compétition scolaire, mais c’est au cœur de l’école que se construisent et se diffusent les stéréotypes qui les lèseront plus tard dans la vie active.

Marie Duru-Bellat est professeure des universités à Sciences Po Paris. Ses thèmes de recherche sont les politiques éducatives, les inégalités sociales et de genre, ou encore, la perception des inégalités. Elle a notamment publié Les inégalités sociales à l’école. Genèse et mythes, Presse universitaires de France, Paris, 2002., L’école des filles. Quelle formation, pour quels rôles sociaux ?, L’Harmattan, Paris, 2004, Le mérite contre la justice, Les Presses de Science Po, collection « Nouveaux débats ».

Les filles réussissent mieux que les garçons dans les études et moins dans l’entreprise ? Comment expliquez-vous cette dynamique inégalitaire ?

Les filles ont bénéficié de la massification scolaire. Certes, elles mènent des études plus longues et obtiennent des diplômes plus élevées, mais elles sont moins présentes dans les filières d’excellence comme les classes préparatoires ou les écoles d’ingénieur. De plus, elles parviennent moins bien que les garçons à monnayer leurs diplômes sur le marché de l’emploi, parce qu’elles continuent à payer le prix de la répartition des charges familiales. L’accès des femmes à l’enseignement supérieur et leur entrée massive sur le marché du travail participe d’une dynamique inachevée de l’égalité des sexes. Ce constat m’amène à penser que nous assistons à une recomposition de la domination masculine, comme il y en a eu déjà beaucoup dans l’histoire.

Pourquoi est-ce particulièrement perceptible dans le monde du travail ?

Pour l’employeur, être libre et sans attache compte souvent autant que la valeur diplôme. Or, dans l’esprit de nombreux employeurs, notamment en ce qui concerne des emplois hautement qualifiés - que l’on trouve par exemple dans les cabinets d’avocats -, la valeur diplôme s’ efface derrière des valeurs de disponibilité par rapport auxquelles les responsabilités familiales et les normes de genre qui y sont associées constituent une source de handicap pour les femmes.

C’est donc à l’âge de la maternité que se situe le décrochage ?

Oui, très clairement. Si on s’en tient aux études, notamment celles publiées par le Céreq (Centre d’études et de recherche sur les qualifications – NDLR), le décrochage se situe six ou sept ans après la sortie de la formation initiale, c’est-à-dire à l’âge des premières maternités. La mise en couple et l’arrivée des enfants se traduit pour les femmes par un retrait relatif du milieu professionnel. Les hommes ne connaissent pas cette rupture. La paternité est assimilée à la stabilité, la maturité et à un surcroît de responsabilité, la maternité aux congés afférents, aux réunions écourtées pour aller chercher l’enfant à la crèche, bref à un désinvestissement vis-à-vis de sa vie professionnelle.

Même si ces écarts sont constatés dans le milieu de l’entreprise, vous semblez chercher les causes ailleurs et, notamment, dans l’éducation. Mais si on regarde le niveau d’étude atteint par les filles, on serait tenté de dire que l’école joue le jeu de l’égalité.

Il faut envisager les questions des inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes dans le cadre global d’une société qui a recomposé ses formes de sexismes. Si les statistiques laissent entendre que les filles sont gagnantes dans le jeu scolaire, l’école est aussi le lieu où se construisent des stéréotypes véhiculés très tôt et intégrés, tant par les élèves que par les enseignants. Voilà pourquoi je parle d’ambivalence des succès scolaires féminins. A l’école, il y a le CV officiel : le programme et les acquis scolaires. Mais il y a aussi le CV caché : se tenir droit, ne pas collaborer avec son voisin car c’est copier… Ce CV détermine des aptitudes, des attentes « officieuses » qui s’exercent différemment selon le genre. Ainsi les filles de cadres seront moins incitées à rejoindre les classes préparatoires que les fils de cadres que l’on destine à des responsabilités. Les filles turbulentes seront plus durement traitées parce que la norme attribue cette qualité aux garçons. On prêtera aux garçons le crédit d’une démonstration rigoureuse, quand on jugera allusive ou trop concrète la réponse d’une fille. Les représentations vont affecter négativement les filles dans certaines matières comme les mathématiques ou l’informatique. Au lycée, à l’heure des premières prises de responsabilités, on va apprendre que c’est normal qu’un garçon coupe la parole ou parle davantage que les filles, ce qui va affecter leur confiance en elle et leur capacité à acquérir du leadership. Pris isolément chacun de ces exemples est anecdotique, mais ils font système lorsqu’on on les relie. Il ne s’agit pas d’accabler l’école, mais de bien prendre conscience que notre système scolaire repose sur des ressorts qui ne sont pas forcément libérateurs, ou pas autant qu’on le voudrait.

Au fond cette contradiction entre la réussite scolaire des filles et leur retrait sur le plan professionnel viendrait du fait que les lieux de socialisation essentiels que sont la famille, l’école et l’entreprise, ne corrigent pas ces stéréotypes, mais les véhiculent et les soulignent ?

Je crois que le genre est le dernier rôle imposé par la société à la personne. On véhicule le message individualiste de réalisation de soi, mais on impose, à travers des stéréotypes, des réalisations de soi différentes selon les sexes. Pierre Bourdieu présentait la femme comme un être perçu. Je trouve cela assez juste : la sexualisation des aptitudes sociales est plus forte chez les femmes. Nous avons vu comment la situation de parent est présentée comme étant compatible avec une progression professionnelle chez l’homme et beaucoup moins chez la femme ; mais c’est vrai aussi dans le domaine de la séduction. Quand on inculque aux jeunes filles que l’essentiel c’est le look, c’est de plaire, on engendre la crainte du succès professionnel. Car réussir socialement c’est faire peur aux hommes et risquer de leur déplaire. Voilà qui alimente la thèse de la « mascarade post-féministe » : puisque les femmes n’ont pas gagné la bataille de l’égalité, certaines d’entre elles vont exacerber les codes féminins et les normes de sexe, à grands renforts d’artifices de séduction, pour gagner autrement sur l’échiquier social.

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Agora débats/jeunesses n°64 - Varia

Ce numéro « varia » d’Agora débats/jeunesses expose et décline différentes manières de voir et d’analyser la jeunesse. Les articles de Patricia Loncle sur les décalages des politiques publiques de jeunesse, de Choukri Ben Ayed qui interroge les transformations des politiques éducatives, de Thierry Berthet et Véronique Simon qui se penchent sur la réforme du système d’orientation scolaire, et de Sophie Jehel qui s’inquiète du déséquilibre des politiques médiatiques analysent la jeunesse à travers les politiques publiques qui leur sont dédiées. L’article de Marie Duru-Bellat, intitulé Les adolescentes face aux contraintes de genre, creuse la question des inégalités persistantes et nouvelles entre les filles et les garçons (…).

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