Etudes et recherche

Les Rencontres 2017

"La défiance vis-à-vis de la démocratie représentative ne se traduit pas par une distance vis-à-vis de l’idéal démocratique pour les jeunes"

Interview de Francine Labadie

Les prochaines Rencontres annuelles de l’INJEP se tiendront le 14 décembre au Conseil économique, social et environnemental sur le thème « Les nouvelles jeunesses de la démocratie : une revitalisation de la participation citoyenne ? ». Pour Francine Labadie, coordinatrice de l’observatoire et Relations internationales à l’INJEP, qui en assure le pilotage, la question démocratique est au cœur des innovations associatives et des pratiques politiques des jeunes.

 
En quoi les nouvelles formes démocratiques constituent-elles un enjeu de recherche pour l’INJEP ?
 
D’abord, il importe de rappeler que la question de la participation des jeunes à la vie de la cité est inscrite de longue date dans les travaux de l’INJEP. C’est en effet un objet de recherche particulièrement pertinent quand on veut analyser la place des jeunes dans la société et saisir les modalités de leur socialisation politique. Au-delà des jeunes, les mutations démocratiques viennent aussi interroger les démarches d’éducation populaire, dont les finalités sont de favoriser l’accès aux savoirs et à la culture pour permettre l’exercice de la citoyenneté. « Education populaire et nouvel agir démocratique » était ainsi le thème des Rencontres de 2013. Pour finir, comme le champ des travaux de l’INJEP s’est aujourd’hui élargi à la vie associative, il est d’un grand intérêt pour l’Institut d’appréhender le dynamisme associatif, ses facteurs et ses pratiques et la contribution des associations au renouvellement démocratique. En un mot, la question démocratique fait l’objet de regards croisés dans notre programme de travail.
 
 
Dans quelle mesure les jeunes donnent-ils à voir de nouvelles manières de faire de la politique ? Pourquoi les jeunes en particulier innovent-ils dans ces formes dans un contexte de discrédit croissant vis-à-vis de la démocratie représentative ?
 
Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les jeunes ne s’intéresseraient pas aux affaires de la cité, la littérature scientifique met en avant la diversification des formes de participation politique des jeunes qui ne se réduisent plus à des formes instituées comme le vote, l’engagement partisan ou associatif. Dans les travaux de l’INJEP, le baromètre Djepva sur la jeunesse montre en 2016 comme en 2017 que les jeunes certes s’engagent bénévolement mais pétitionnent aussi beaucoup ou qu’ils recourent aisément au numérique et aux réseaux sociaux pour participer politiquement ; de même le numéro 73 de la revue Agora consacré à l’alter-activisme donne à voir des manières de vivre la démocratie « comme une expérience , des pratiques et une exigence personnelles » pour reprendre les termes de Geoffrey Pleyers, spécialiste de cette question ; l’étude sur les engagements transnationaux de descendants de migrants met en lumière quant à elle des pratiques d’une citoyenneté cosmopolitique. Par ailleurs les évaluations des expérimentations du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse (FEJ) soulignent aussi un renouvellement des modes de gouvernance associative ou encore l’intérêt des parlements de jeunes dans une perspective d’ « empowerment».
 
La défiance vis-à-vis de la démocratie représentative ne se traduit pas par une distance vis-à-vis de l’idéal démocratique pour les jeunes. Les aspirations à une démocratie plus participative sont fortes. La réponse au pourquoi les jeunes en particulier contribuent aux mutations démocratiques est complexe. Différents facteurs interagissent : le contexte dans lequel ils vivent avec la montée de nouveaux enjeux comme la mondialisation et ses conséquences socio-économiques, la question environnementale par exemple qui appellent des formes nouvelles d’action ; l’élévation du niveau d’éducation et donc des capacités critiques des individus, l’individualisation qui se traduit par la valorisation de l’autonomie personnelle et la transformation du rapport individuel-collectif,  et puis, comme le montre Vincent Tiberj, le renouvellement générationnel qui fait évoluer le rapport à la politique. Les jeunes générations, par leur désir d’action immédiate et concrète, s’inscrivent dans le sillage des générations nées dans les années 1960 et après, qui ont vu apparaître, selon Tiberj, un citoyen de type nouveau : « le citoyen distant », qui à la fois entretient une distance vis-à-vis de la politique institutionnelle, mais participe au quotidien à la vie de la cité. La réalisation en 2018 de la cinquième vague de l’enquête européenne sur les Valeurs conduite par le laboratoire Pacte/Sciences Po Grenoble, à laquelle l’INJEP contribue, arrive d’ailleurs à point nommé pour actualiser les connaissances sur le rapport des jeunes à la politique et leurs pratiques d’engagement.
 
Quelles sont ces nouvelles formes démocratiques ? En quoi sont-elles vraiment innovantes ? En quoi les outils numériques participent-ils de ce renouvellement des usages démocratiques ?
 
Les répertoires sont extrêmement variés mais obéissent à des principes/lignes d’action relativement partagés : le désir d’agir - du passage à l’action « dans la solidarité au quotidien », voire de reconnaissance d’une puissance d’agir politique- ; le souci de concilier engagement pour le changement social et réalisation de soi ; la logique du faire, « faire avec », « faire ensemble » ; des modes d’organisation et de relation horizontaux ; l’investissement de nouveaux espaces : les start-up sociales et environnementales,  les parlements de jeunes, les tiers lieux (par exemple des fab-labs) … qui permettent d’expérimenter, de partager des savoirs, savoir-faire ; ou encore de nouvelles manières d’occuper l’espace public ; l’inscription dans des enjeux « glocaux » ; l’apparition de nouveaux intermédiaires pour faire se rencontrer projets et personnes et les accompagner dans leur parcours d’engagement citoyen. Ces innovations ne concernent pas que dans les initiatives citoyennes de collectifs non institués, elles sont aussi à l’œuvre dans des organisations associatives, par exemple avec la mise en place d’un modèle alternatif d’instances de gouvernance, la création de nouveaux instruments comme les MOOC. J’en viens par conséquent au rôle du numérique.
 
Bien évidemment les outils numériques aujourd’hui disponibles libèrent les potentialités d’un nouvel agir démocratique. Les civic tech ont en commun de recourir au numérique pour changer le rapport à la politique en mettant le citoyen au cœur du débat démocratique. Là encore les formes sont très variées et vont des comparateurs de programmes, aux primaires citoyennes, en passant par des sites de mobilisation ponctuelle, des espaces de débat, aux plateformes numériques, des sites de pétition, des nouveaux média, et même jusqu’aux espaces de contrôle de la fabrication de la loi… Une telle effervescence mérite cependant d’être interrogée : quelle part y prennent les jeunes ? Cette citoyenneté numérique permet-elle de revitaliser la démocratie ?

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