Modes de vie, sociabilités, pratiques sportives

Valeurs et représentations

Publication : Agora débats/jeunesses n°67

Jeunes Européens : quelles valeurs en partage ?

A l’heure de l’amoindrissement des barrières culturelles par les nouveaux moyens de communication les valeurs des jeunes Européens restent fortement déterminées par leur appartenance nationale. C’est là un des enseignements les plus singuliers du dossier du dernier numéro d’Agora/débats jeunesses (n° 67), consacré aux valeurs des jeunes Européens.


Les articles du dossier "Les valeurs des jeunes Européens : entre aspirations transnationales et héritages nationaux"
  • Jeunes Européens : quelles valeurs en partage ?
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  • Les valeurs des jeunes Européens en cinq profils
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  • Développer la citoyenneté européenne à travers les actions Jeunesse et Sport du programme Erasmus+
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  • Etat de la jeunesse : une perspective européenne : une tendance à la hausse de l’engagement des jeunes européens
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  • 3 questions à Laurent Lardeux – « Enquête Valeurs : une photo d’ensemble dont on pourrait explorer les tendances »
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Après la publication de l’ouvrage sur les valeurs des jeunes Françaisen 2012, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire publie des résultats de l’enquête sur les valeurs des jeunes Européens dans le dernier numéro d’Agora débats/jeunesses paru le 15 mai. A travers quatre contributions utilisant les résultats de la quatrième enquête sur les valeurs des Européens en 2008, le dossier, coordonnée par Olivier Galland (directeur de recherche CNRS) et Bernard Roudet (chargé d’études et de recherche à l’Injep - voir encadré) s’intéresse aux espaces d’appartenances des jeunes et à leur sentiment européen dans sa dimension politique.

Une enquête menée tous les 9 ans

Les travaux sur les valeurs des jeunes européens présentés s’appuient sur la quatrième enquête menée sur les valeurs des Européens depuis 1981 dans le cadre d’un programme de recherche international appelé European Values Study (EVS). D’abord menés dans 14 pays d’Europe (en 1981), puis progressivement étendus à tout le continent (47 pays en 2008) ces travaux prennent appui sur des questionnaires touchant à tous les domaines de la vie privée et sociale, souvent reconduits à l’identique au cours des quatre vagues d’enquête déjà menées (Voir le questionnaire 2008). La quatrième vague d’enquête a été menée en 2008 par l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs (ARVAL) en partenariat avec l’Injep pour le volet jeunesse. Elle a déjà donné lieu à diverses publications parmi lesquelles : « Atlas des Européens. Valeurs communes et différences nationales », par Pierre Bréchon et Frédéric Gonthier, 2013, Armand Colin « Les valeurs des européens. Evolutions et clivages », sous la direction de Pierre Bréchon et Frédéric Gonthier, 2014, Armand Colin.

Jeunes et adultes : des valeurs proches

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les jeunes et les adultes partagent des valeurs relativement proches, et les résultats dans le temps soulignent cette permanence. Olivier Galland met en exergue dans son propos le fait que « les jeunes de différentes nationalités sont, dans l’ensemble, aussi éloignés entre eux sur le plan des valeurs que le sont les adultes. Un jeune français est plus proche d’un adulte français que d’un jeune danois ou que d’un jeune italien », et ce, malgré les nouveaux moyens de communications. Pour en arriver à cette conclusion Olivier Galland s’est appuyé sur une méthode consistant à s’appuyer sur 26 échelles d’attitudes qui permettent de définir des grandes orientations de valeurs. Celles-ci ont été organisées autour de deux axes. « Le premier axe, horizontal, écrit Olivier Galland, se définit très clairement. Il oppose, à droite, des Européens traditionalistes et religieux – attachés à une conception de la famille différenciant fortement les rôles sexués, respectueux des normes morales dans le domaine privé, adhérant à une conception normative du travail et tentés par des valeurs politiques autoritaires – à des Européens, situés à gauche de l’axe, qui mettent en avant l’autonomie individuelle et qui répugnent donc à respecter par principe ces normes sociales (voir figure ci-dessous) ».

Le second axe mêle des valeurs de participation sociale, politique et religieuse et des « valeurs d’adhésion à l’autorité ». Il oppose des Européens intégrés et participatifs à des Européens individualistes, en retrait de la vie sociale et politique (voir article Les valeurs des jeunes européens en cinq profils).

« Certaines échelles sont corrélées également au premier facteur et au deuxième facteur. C’est le cas, par exemple, de la religiosité qui est associée, comme on pouvait s’y attendre, au traditionalisme en matière de mœurs, mais qui l’est également à l’engagement dans la vie sociale », explique Olivier Galland en marge de l’ouvrage : « L’implication religieuse est dans certains pays européens un facteur propice à un engagement de portée plus générale. De même, le degré d’adhésion à la démocratie est lié naturellement à l’implication sociale et politique, mais il l’est aussi à l’adhésion aux valeurs d’autonomie et de tolérance (acceptation des immigrés). On voit, à l’inverse que l’adhésion à des valeurs politiques autoritaires est associée à une conception morale traditionnelle et à une méfiance à l’égard des autres lorsqu’ils sont différents (rejet des voisins) ».

Qu’entend-on par « valeurs » ?

Pour des sociologues comme Émile Durkheim ou Max Weber, l’unité d’une société se fonde sur des valeurs partagées, sur des « idéaux collectifs » transmis aux individus. Selon Durkheim, les valeurs orientent l’activité des individus en leur fournissant un ensemble de références idéales. Fondement des opinions et des comportements, repères normatifs pour la pensée et l’action, les valeurs ne sont toutefois pas directement observables. Il faut les approcher en recueillant des informations susceptibles d’être interprétées en termes de valeurs. Ainsi, la recherche sur les valeurs est produite par inférence, opération logique par laquelle on admet une proposition en vertu de sa liaison avec d’autres propositions tenues pour vraies. Ce processus conduit à construire le questionnaire autour d’indicateurs dont la qualité informative a été éprouvée (Bréchon, Tchernia, 2000). Les valeurs d’un individu sont organisées, elles entretiennent entre elles une certaine cohérence. Au niveau d’une société, des modèles d’articulation vont se révéler plus fréquents que d’autres. Certaines valeurs sont consensuelles, d’autres davantage conflictuelles. En tout cas, les valeurs ne disparaissent pas : acquises progressivement au cours de la socialisation des individus, elles évoluent lentement. Afin d’évaluer ce qui fait la stabilité d’une société, mais aussi ce qui peut la faire bouger, il est important, note Pierre Bréchon, d’analyser ce processus de changement des systèmes de valeurs, de repérer comment les individus recomposent leurs systèmes de valeurs et de comprendre ainsi les tendances d’évolution d’une société. « Il peut y avoir des retours en arrière, des conflits de valeurs dans une société de plus en plus pluraliste dont les systèmes de valeurs sont multipolaires » (Bréchon, 2003, p. 16).

La démocratie, un idéal commun ?

S’interrogeant sur la réalité de cet idéal commun, fondateur de la construction politique de l’Europe, Bernard Roudet, note que l’idée démocratique est toujours valorisée par les nouvelles générations. En revanche, elle s’accompagne de divergences fortes dans le rapport à la démocratie entre les jeunes et les générations plus anciennes, ainsi qu’au sein de différents pays européens. « Les jeunes Européens se caractérisent par un certain retrait vis-à-vis de l’espace politique, tant en termes de politisation, de participation politique que de confiance dans les institutions ». En revanche, le phénomène s’exerce différemment selon les régions d’Europe. Si la démocratie est plébiscitée par neuf jeunes européens sur dix, plus d’un quart des jeunes de l’UE 28 se disent également favorable à « un homme fort pour diriger les pays », « nettement moins, » écrit Bernard Roudet, « dans les pays nordique (plus d’un jeune sur dix) mais bien davantage dans les pays de l’Europe balkanique dont plus de la moitié des jeunes se disent favorables à ce type de régime ».

A la proposition formulée dans le questionnaire : « Que ce soient des experts et un non gouvernement qui décident de ce qui leur semble le meilleur pour le pays », référence à un régime technocratique, près des deux tiers des jeunes de l’UE 28 seraient favorables à ce régime, « avec une approbation moindre dans les pays nordiques et supérieure en Europe centrale et baltique », souligne également Bernard Roudet.

S’agissant de la proposition radicale d’un gouvernement exercé par l’armée, celle-ci recueille l’assentiment d’un jeune sur dix dans l’ensemble de l’Union, de moins de 10%. En Scandinavie le taux chute à 5%, mais il atteint 25% en Europe Balkanique. Bernard Roudet s’appuie notamment sur trois périodes distinctes de démocratisation (l’Europe du sud de la fin des années 70, l’Europe de l’Est de la fin des années 80, l’Europe centrale et orientale de la fin des années 90) ainsi que sur les différentes traditions culturelles et religieuses pour mettre en avant quatre grands blocs : le bloc occidental où le catholicisme domine, avec une forte proportion de protestantisme, regroupant plusieurs pays de l’Union européenne, exceptée la Scandinavie, l’Europe nordique incluant les pays scandinaves marqués par la prédominance du protestantisme luthérien, les pays de la sphère orientale et baltiques qui ont subi dans leur histoire l’emprise des grands empires russe, autro-hongrois et prussien, enfin, le bloc balkanique où la religion orthodoxe reste majoritaire et où perdure l’influence turque.

Il confirme les analyses d’Olivier Galland d’une « tendance générale au rapprochement des valeurs entre générations », qui « s’avèrent moins significatives que les disparités entre groupes de pays ». Les jeunes scandinaves se caractérisent par « une forte culture civique » et de « participation sociale », ainsi que par un important engagement associatif et une confiance spontanée dans les autres plus fortes que leurs homologues de l’Est et du Sud.

Cosmopolitisme et confiance en l’UE

À partir de l’enquête sur les valeurs des jeunes européens, Vincenzo Cicchelli (maître de conférences à l’université Paris-Descartes) montre que les jeunes qui déclarent une appartenance à l’Europe et au monde sont plus souvent urbains, diplômés, socialement intégrés et vivent en Europe occidentale. Ils acceptent davantage la différence culturelle, se montrent plus solidaires avec des individus appartenant aux cercles les plus éloignés de leur sociabilité et moins inquiets quant à l’immigration. Toutefois, à la lecture du dossier on observe que la réalité est également plus contrastée. Ainsi, lorsqu’on s’intéresse à l’opinion des jeunes à l’égard de l’Union européenne, force est de constater que dans l’ensemble que les 18-29 ans se montrent moins craintifs à l’égard de l’UE que les autres classes d’âge. Auteure de cet article, Céline Belot, (chargée de recherche au CNRS – PACTE), rappelle qu’il s’agit d’une permanence constatée depuis les années 1960. Toutefois, son article met en lumière que dans quelques pays, dont la France, ce sont aujourd’hui les jeunes diplômés qui se montrent les plus craintifs à l’égard de l’UE.

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