Conditions de vie, travail, emploi

Vie quotidienne, ressources, consommation

Olivier Galland et Bernard Roudet

Interview : les valeurs collectives des jeunes s’effacent au profit des valeurs individuelles

Les médias nationaux représentent souvent une jeunesse en perte de repères et de valeurs. Selon Olivier Galland et Bernard Roudet qui suivent les évolutions des valeurs des jeunes depuis 30 ans, le fait remarquable n’est pas la disparition des valeurs, mais leur individualisation. Cet effacement des valeurs collectives affecte tout particulièrement les jeunes des catégories populaires.


Olivier Galland, © Gemass

Tiré d’une enquête qui permet de mesurer les évolutions des valeurs des jeunes sur plusieurs décennies, l’ouvrage « Une jeunesse différente ? Les valeurs des jeunes Français depuis 30 ans » a été publié par l’INJEP à la Documentation française. Religion, genre, immigration, rapport à la démocratie… les valeurs des jeunes bougent et annoncent celles de la France de demain. Pour les coordonnateurs de l’ouvrage, Olivier Galland et Bernard Roudet, respectivement président du conseil scientifique de l’INJEP, directeur de recherche au CNRS, et chargé d’études et de recherche à l’INJEP, les ruptures entre les valeurs des jeunes et celles des anciennes générations appartiennent au passé. Si clivage il y a, c’est entre les jeunes diplômés, particulièrement ceux de l’enseignement supérieur, et les autres jeunes, sur fond d’effacement des valeurs collectives.

INJEP : Dans votre ouvrage, vous parlez d’une évolution progressive du système de valeurs des nouvelles générations. Est-ce contradictoire avec les bouleversements qu’a connu la société française ces 30 dernières années ?

Olivier Galland : L’évolution des valeurs n’est pas forcément synchrone avec certaines évolutions plus ou moins rapides de la société Les valeurs des jeunes s’acquièrent progressivement ; elles évoluent au fur et à mesure du renouvellement des générations, sans suivre un mouvement linéaire. Par exemple, l’idée courante selon laquelle les jeunes sont de plus en plus libéraux, de plus en plus ouverts, doit être nuancée. Ce qui ressort de l’enquête, c’est que les jeunes adhèrent plus qu’auparavant aux valeurs traditionnelles. On pourrait croire à un retour de balancier après les années 1970 et le début des années 1980 très libertaires et anti-institutionnelles, alors que le phénomène marquant est plutôt le rapprochement des valeurs entre les générations. Les jeunes sont peut-être moins anti-traditionnels que les jeunes des années 1960 tandis que, et ce point est encore plus net, les adultes d’aujourd’hui sont restés assez proches de leurs idées de jeunesse. On observe par conséquent un rapprochement des valeurs des générations entre 18 et 55 ans.


Bernard Roudet, © Nicolas Thouvenin, INJEP

Bernard Roudet : Il faut être prudent dans l’analyse de l’évolution des valeurs parce les changements observés sont complexes et parfois difficiles à interpréter. Par exemple, on pourrait illustrer ce retour des valeurs traditionnelles chez les jeunes par le fait qu’ils mettent davantage en avant la fidélité dans le couple. Or, il ne faut justement pas interpréter cette valorisation de la fidélité comme une adhésion accrue à des valeurs morales chrétiennes, mais plutôt comme signe du développement de l’individualisation, de la croyance en une relation amoureuse fondée sur l’authenticité des sentiments, sur le respect de l’autre.

Olivier Galland : Pour aller dans le même sens, la montée de la valeur fidélité chez les jeunes va de pair avec une plus forte reconnaissance de la possibilité du divorce. Au fond, quand cet accord des sentiments n’est plus là, le couple n’a plus de raison d’être. Cette vision est totalement incompatible avec la conception catholique traditionnelle du mariage.

Voulez-vous dire que l’on ne peut pas comprendre le sens de certaines valeurs des jeunes, telles qu’elles sont affirmées dans votre ouvrage, si on ne les met pas en relation avec des attentes et des conceptions tout à fait nouvelles ?

Olivier Galland : Oui. Par exemple, dans les enquêtes réalisées au sein des lycées, on trouve deux sortes de critiques qui, à première vue, peuvent sembler contradictoires. La première s’exerce contre l’exercice traditionnel de l’autorité par certains professeurs ; la seconde dénonce l’absence ou la perte d’autorité à l’école. Il faut comprendre que s’exprime ici le besoin de davantage de régulation entre les élèves, à la fois dans la classe et en dehors, au sein d’un monde plus libre mais moins protecteur, l’exercice de la liberté entre jeunes créant également davantage de tensions entre eux.

Vous faites apparaître l’importance de la variable « niveau d’études » au sein de la jeunesse. Comment caractérisez-vous l’importance de cette variable ?

Intervention lors des rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse)]

Olivier Galland : Comme dans nombre de domaines, il y a dans le champ des valeurs un net clivage entre ceux qui détiennent un diplôme et ceux qui n’en n’ont pas. Ainsi, en ce qui concerne l’autorité familiale, celle-ci était plus forte dans les milieux populaires parce qu’elle pouvait assurer une fonction relationnelle et sociale forte, fondée sur les solidarités. Dans les milieux plus favorisés, les relations se sont construites sur un modèle accordant davantage de place à la négociation. La société s’est transformée en se référant aux pratiques des classes moyennes et en devenant dans l’ensemble plus permissive. Les modèles traditionnels des classes populaires, quant à eux, se sont estompés, renvoyant une partie de la jeunesse à une crise majeure de la socialisation. Les principes éducatifs qui pouvaient s’exercer jadis ne fonctionnent plus. Cette crise d’un modèle de socialisation est encore redoublée chez les jeunes immigrés qui considèrent que leurs pères ont été exploités et qui en ont, par conséquent, une image très négative. On voit dès lors une socialisation par le groupe des pairs supplanter l’éducation familiale. Dans un contexte d’effacement des valeurs collectives, il est logique que s’affirment des replis identitaires, notamment par classe d’âge. Mais si les classes moyennes et supérieures semblent trouver un point d’équilibre entre préceptes familiaux et autonomie, il n’est pas évident que cela fonctionne aussi facilement dans les milieux populaires.

Donc, le fait marquant ce n’est pas l’affaissement des valeurs, mais leur individualisation ?

Bernard Roudet : Effectivement, on a souvent tendance, notamment dans les médias, à raisonner en termes de perte de valeurs ou de retour à des valeurs refuges, alors que c’est une individualisation des valeurs qui est à l’œuvre. Les valeurs abstraites et collectives laissent progressivement la place à des valeurs concrètes, librement consenties, qui se valident dans les relations interpersonnelles. Prenons l’exemple des valeurs religieuses. La croyance relève désormais davantage d’un choix personnel. On fait son marché parmi les croyances disponibles et on choisit celles auxquelles on souhaite adhérer. Ce n’est plus une croyance qui se rattache à une Église en particulier, ni à une volonté d’appartenance à une institution religieuse. De ce point de vue, dans un pays comme la France où la sécularisation est l’une des plus importantes d’Europe, nous n’assistons pas à un fort mouvement de retour du religieux, même chez les jeunes musulmans. De même, la famille, très valorisée par les jeunes, n’est plus celle des années 1950. Comme l’a dit Olivier Galland, il s’agit désormais d’une famille dont le fonctionnement est démocratique, dans laquelle chacun négocie sa place, et non plus d’une famille autoritaire.
Une question essentielle à mes yeux est celle de la recomposition des appartenances collectives, notamment en termes de lien politique et de lien social, d’attachement aux solidarités. Dans le terme « individualisation », il y a aussi « individualisme ». Je reste toujours prudent lorsqu’on dépeint sans nuance une génération solidaire et engagée. Génération solidaire d’accord, mais qui tend à mettre en avant les proximités affectives, la famille et les amis. En outre, les jeunes diplômés, lycéens ou étudiants, sont toujours plus solidaires, plus engagés, plus intéressés par les questions de société que ne le sont les jeunes peu ou pas diplômés !

Olivier Galland : Cet affaissement des valeurs collectives s’exprime également par une grande défiance et par un fort scepticisme à l’égard de mécanisme d’intégration sociale de la jeunesse, tels qu’ils sont mis en œuvre par les services publics, par les entreprises… Les jeunes ont au fond le sentiment d’être dans une société de la débrouille : ce qui compte d’abord pour trouver un emploi, ce sont les relations personnelles. Dès lors, chacun essaie de s’en tirer le mieux qu’il peut. Ainsi les jeunes expriment à la fois une défiance vis-à-vis de la société et une confiance en eux pour s’en sortir par leurs propres ressources. Ils sont réalistes. Ils connaissent bien les conditions d’insertion en France et ils savent que le modèle d’autrefois n’a plus cours. Ils ont conscience que le clivage sépare ceux qui sont préparés à cette insertion par l’école et par leur famille et ceux qui n’ont pas de capital social et scolaire. Cette rupture les interroge sur le fonctionnement de la démocratie. Les plus exclus peuvent adopter une position de repli ou une certaine radicalisation, être tentés par un retrait de la participation politique ou par un vote extrémiste .

Bernard Roudet : En même temps, les difficultés d’insertion professionnelle rencontrées par les jeunes ne les conduisent pas, pour la majorité d’entre eux, à adopter une posture critique envers l’organisation sociale de notre pays. S’ils se défient de certaines institutions, les jeunes ne rejettent pas du tout la valeur travail. Bien au contraire. Et ils restent fondamentalement attachés aux institutions de l’Etat Providence, à l’école, au système de santé et de sécurité sociale. Ils peuvent suivre une tendance générale au recul des idées libérales, mais ils ne se distinguent pas sur ce point des autres classes d’âge, partageant une opinion dominante favorable à un modèle social libéral. Ils attendent ainsi de l’État qu’il corrige les effets les plus inégalitaires de l’économie de marché. Globalement, les jeunes générations, dans leurs valeurs et dans leurs comportements, apparaissent comme réformistes bien davantage que comme révolutionnaires.

Propos recueillis par Roch Sonnet

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