Éducation, formation orientation

Information des jeunes sur Internet : observer, accompagner, anticiper

Pour les coordonnateurs du Cahier de l’action n°36, édité par l’INJEP, l’expérimentation d’outils d’observation des pratiques avec les professionnels de jeunesse permet de mieux anticiper de nouvelles relations à l’information. Enjeux : outiller les professionnels de jeunesse afin d’accompagner la mutation des métiers renforcée par les technologies de l’information et de la communication. Interview.

Gérard Marquié, chargé d’études à l’INJEP et Cécile Delesalle, psychosociologue et directrice d’études au cabinet Vérès Consultants ont coordonné le dernier numéro des Cahiers de l’action, L’information des jeunes sur Internet : observer accompagner. Expérimentations d’outils avec des professionnels. Un ouvrage qui présente sept expérimentations mises en place sur des territoires différents et auprès de publics variés : collégiens en classe de 4e, lycéens en filière professionnelle, informateurs jeunes, bibliothécaires…

Quelles sont les intentions éditoriales de ce Cahier de l’action ?

Cécile Delesalle : L’INJEP et le cabinet d’études, Vérès Consultants, à la suite d’études réalisées depuis 2006 ont mené des expérimentations sur les thématiques des pratiques d’information des jeunes, avec des professionnels de jeunesse issus de différents champs éducatifs, et dans des contextes aussi variés que le collège, le lycée professionnel, les réseaux Information jeunesse, MJC, les bibliothèques municipales…. Ce livre est l’occasion de capitaliser les enseignements de ces différentes expérimentations et de les mettre à disposition d’un public aussi large que possible. Dans un contexte où les technologies d’information et de communication explosent et génèrent des pratiques toujours plus innovantes, notre démarche est d’observer en apprenant, ce qui suppose de mener un suivi en continu. Ecrire ce livre a été l’occasion de chercher à tirer les leçons de l’action, de prendre date pour approfondir notre démarche et poursuivre la réflexion sur les méthodes.

Il y a une volonté de ne jamais perdre de vue la nécessité d’un apport, certes théorique, mais avant tout pratique pour les professionnels de jeunesse, ainsi qu’un souci d’expliquer la méthode qui transparait dans toutes les pages de cet ouvrage.

Gérard Marquié : Le titre de l’article signé par Cécile Delesalle résume parfaitement les choses : en matière d’information des jeunes, « Internet change la donne ». Les enquêtes souvent menées autour des pratiques de jeunes sont des photographies instantanées, rapidement dépassées, si l’on ne s’astreint pas à observer dans l’action, à agir concrètement. Avant l’objectif éditorial, il y a un objectif plus large, à la fois plus terre-à-terre et plus ambitieux : celui d’outiller les professionnels pour actualiser leurs connaissances des pratiques des jeunes, car les pratiques d’information des jeunes sur Internet sont hétérogènes. Si elles révèlent des compétences certaines, elles présentent une grande diversité. Dans une classe de lycée professionnel, sociologiquement homogène, composée majoritairement de garçons, nous avons par exemple constaté des écarts énormes dans les usages des technologies de l’information et de la communication en matière d’information. D’où l’intérêt de travailler dans une relation plus étroite entre le jeune et le professionnel.

Cécile Delesalle : L’idée du livre est de présenter des outils co-construits avec les professionnels dans des contextes totalement différents et de les mettre à leur disposition. Nous nous situons au croisement entre la synthèse d’expériences, l’outil méthodologique, l’analyse, les pistes d’actions. Vous l’aurez compris, l’ouvrage n’est pas une fin en soi, mais un élément d’une démarche plus large, facilitant des modalités d’intervention concrètes : enquêtes en ligne, cartes mentales, captures vidéo, carnet de bord, observation participante… appropriables par les professionnels pour une bonne connaissance de leurs publics.

On sait que les technologies de l’information estompent les barrières entre « sachants » et « apprenants ». De même parviennent-elles à décloisonner les champs de l’observation et de la pédagogie ?

Cécile Delesalle : Oui. Le Web et le multimédia n’ont pas seulement transformé les métiers d’ enseignant, de bibliothécaire ou d’informateurs jeunesse : quand on travaille la question des usages que font les jeunes d’Internet dans leur recherche d’information, on voit que les mondes des enquêtes, de l’observation et de la pédagogie s’interpénètrent et se conçoivent dans une même dynamique. L’expérimentation que nous avons menée dans le lycée montre comment l’enseignant se sert de la situation d’observation participative des écrans de la recherche d’information captés en vidéo, de sorte que cela devient un outil à la fois d’enquête et de formation, tant pour les jeunes que pour les professionnels.

Gérard Marquié : La méthode de recherche-action-formation que nous avons conçue est la conséquence de cette dynamique. On s’aperçoit que notre méthodologie s’est construite autour d’enquêtes qui permettent également le rapprochement entre structures, engendrant une dynamique territoriale, stimulant le partenariat local. La réflexion produit de l’action, la posture réflexive induisant naturellement un changement. Pour que cela fonctionne, il faut que le montage de l’enquête s’articule autour des objectifs des professionnels, avec notre soutien sur la méthode, mais sur le contenu, ils sont plus qualifiés que nous. Nous avons voulu faire autre chose que le sempiternelle « commande- bureau d’étude- enquête-livraison ». Les objectifs poursuivis, devaient être ceux des professionnels. La dynamique d’observation en continu ne marche que si elle correspond aux objectifs des professionnels et trouve sa pertinence dans leur environnement.

Vous affirmez qu’un des principaux enseignements de vos travaux tient dans la nécessité de la présence du professionnel, au côté du jeune, sachant qu’il est parfois moins à l’aise que lui dans le maniement des technologies de l’information et de la communication.

Gérard Marquié : C’est une question difficile pour le professionnel. Il se dit : « Comment je me risque à intervenir sur les pratiques sachant que les jeunes sont plus compétents que moi ? ». Or, l’appétence du jeune pour l’outil Internet ne signifie pas qu’il est compétent pour trouver les informations nécessaires dans un parcours éducatif et de les mobiliser comme il devrait le faire. Au fond, le problème des professionnels, ce n’est pas la compétence, c’est la peur de franchir le pas, alors qu’ils sont légitimes. Tous, qu’ils soient enseignants, bibliothécaires, sont déstabilisés parce qu’également aux prises avec un stéréotype vivace de la rupture générationnelle dans les usages. On ne le redira jamais assez : ces ruptures sont multiformes et interviennent également au sein d’un même groupe d’âge, de sociologie comparable. Pour mettre en phase cette diversité des pratiques avec un contenu éducatif, la présence de l’adulte référent, du professionnel, est évidemment indispensable.

A l’inverse le professionnel peut faire l’impasse sur des ressources fortes qu’il pourrait mobiliser chez les jeunes. Je me souviens de cette expérimentation en lycée professionnel avec un pocket-vidéo. On donne aux élèves des consignes de recherche d’information sur les métiers, la musique, le sport, mais eux pensent qu’ils doivent nous montrer la navigation idéale, celle supposée de l’élève parfait. Puis, on les sollicite pour qu’ils nous montrent leur recherche d’information sur des thèmes non scolaires… et là, ils révèlent des compétences insoupçonnées tant dans la recherche, que tant dans la façon de filmer, ou dans l’analyse critique de la navigation des uns et des autres. L’enseignant est impressionné par ce qu’il voit. Sur un site, il se fait expliquer par les élèves une page concernant le street-football et les jeunes lui disent : « Ça vous déroute parce que vous n’avez pas les points de repère. C’est comme pour nous quand vous nous montrez de la poésie. ». Au fil des échanges s’est développé une sorte de méta langage autour de la navigation.

N’était-ce pas une façon de répondre à une angoisse des professionnels, celle d’être dépassés par les usages de leurs publics ?

Gérard Marquié : L’angoisse des professionnels de ne pas pouvoir s’adapter avec créativité nous a poussés à faire autant d’investigation auprès des professionnels qu’auprès des jeunes parce que les usages du Web posent crûment la question de l’équité dans l’accès au savoir. L’utilisation des réseaux sociaux permet de désenclaver la relation pédagogique et développe de l’appétence, des compétences… on comprend les enjeux. L’élève de CP qui écrit « il fait beau à Dunkerque » et qui reçoit une réponse d’un Québécois comprend l’enjeu de l’écriture et donc s’implique différemment. Cette remise en cause est une réalité. Elle se développe et elle va se développer de plus en plus. Internet fait évoluer le rapport entre élèves et enseignants, change les temps et les espaces scolaires.

Nous n’avons pas évoqué le troisième acteur de cette relation renouvelée : l’institution qui porte le projet éducatif.

Cécile Delesalle : Les institutions souvent voient les questions informatiques sous l’angle de l’équipement ou du danger, mais il y a encore trop peu d’investissement sur la question des usages, de l’accompagnement, et donc de l’observation des pratiques. Il faut anticiper les nouveaux usages de l’Internet et les bouleversements à venir dans les pratiques d’information et les rapports aux savoirs. On sait que ce sont des dynamiques complexes : il suffit qu’une innovation fasse mouche pour que cela se débloque.

Ce livre rappelle que les initiatives innovantes existent, qu’elles sont nombreuses, que dans l’éducation nationale, par exemple, des enseignants sont porteurs d’actions novatrices dans des logiques de veille et d’anticipation. Ces professionnels ne sont pas suffisamment sollicités pour partager ce qu’ils réalisent afin que cela fasse écho dans d’autres environnements : animation, culture… C’est dire l’importance de l’accompagnement, et du partage d’expériences et l’idée que la réflexivité des professionnels et des jeunes sur leurs pratiques est une nécessité.

Gérard Marquié : Pour moi, les points nodaux restent les professionnels. Ils sont intégrés dans un ensemble, au carrefour entre les jeunes et le savoir. On a pu croire un temps que la fracture numérique concernait l’équipement, on sait depuis longtemps qu’elle se situe sur les usages. D’où l’importance d’avoir des médiateurs entre les usagers et les outils. Les acteurs éducatifs n’ont plus le choix : les jeunes arrivent en classe avec le smartphone, vérifient l’information transmise, contestent. On n’est plus sur un système de transmission, mais sur une réflexion sur des données présentes…

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