Conférences et rencontres

Interview de Geoffrey Pleyers, professeur à l’université de Louvain (Belgique), spécialiste des mouvements sociaux

Geoffrey Pleyers : "L’alteractivisme place l’expérience vécue et l’éthique au cœur de l’engagement"

Pour le coordinateur du dossier central du dernier numéro de la revue Agora débats/jeunesses l’alteractivisme désigne autant de nouvelles radicalités militantes que des manières de s’engager. Comprendre ces mouvements qui fleurissent partout dans le monde,  c’est saisir la centralité de l’expérience et de l’éthique personnelle dans un contexte de défiance vis-à-vis de la démocratie représentative et de renouvellement des pratiques démocratiques. En effet, résume Geoffrey Pleyers, l’alteractivisme ce n’est pas seulement vouloir changer la société, mais se construire en changeant la société. Explications.

 

Geoffrey Pleyers est professeur à l’université de Louvain (Belgique) et président du comité de recherche "Mouvements sociaux" de l’association internationale de sociologie. Il a coordonné le numéro 73 de la revue Agora débats/jeunesses, "Jeunes alteractivistes, d’autres manières de faire de la politique ?". Une conférence mettant en débat les grandes idées de ce dossier s’est tenue le 21 juin dernier, en présence d’Anne Muxel, directrice de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po et de Vincent Tiberj, professeur des universités associé à Sciences Po- Bordeaux.

INJEP : Qu’est-ce qui caractérise l’alteractivisme ? Qu’est-ce qui le distingue des autres formes de socialisation politique ?

Geoffrey Pleyers : Depuis mes premières recherches sur le mouvement altermondialiste, j’ai été frappé par la créativité, la sensibilité et l’implication très personnelles de jeunes qui se situent quelque part entre des courants anarchistes et des engagements plus classiques dans des associations citoyennes. Ces acteurs et leurs pratiques mélangent, réinventent et créent des formes de résistance et des pratiques alternatives à partir de visions du monde et du changement social résolument ancrées dans notre époque marquée par la fluidité des réseaux, Internet et des défis qui sont à la fois locaux et globaux. Ces acteurs et ces pratiques constituent une culture militante spécifique, qui n’est ni anarchiste, ni celle du monde associatif contestataire.  Ces acteurs et ces pratiques méritent toute notre attention, tant pour ce qu’ils incarnent que pour les enjeux qu’ils soulèvent. Ils nous apprennent des choses sur les limites de la démocratie et sur son renouvellement, mais aussi sur l’impact des réseaux sociaux et sur cet âge de la vie en constante mutation qu’est la jeunesse. C’est pour attirer l’attention sur les spécificités de cette culture militante et sur son intérêt que j’ai eu recours au néologisme "alteractivistes", qui souligne à la fois une proximité avec une partie du mouvement altermondialiste et l’idée d’une "autre manière" d’être activiste.
Plus que leur positionnement dans la cartographie des différentes formes d’engagement politique, l’alteractivisme se caractérise par une culture militante qui place l’expérience vécue et l’éthique au cœur de la démarche d’engagement. C’est à la fois une manière de s’organiser, de nommer l’adversaire, et au-delà, une manière d’être au monde. L’autre grande caractéristique de ces mouvements c’est leur universalisme. Si on considère le mouvement Nuits debout à l’aune du paysage politique franco-français on peut être tenté d’y voir quelque chose de nouveau et très spécifique. En revanche, dès qu’on adopte une perspective internationale, comme nous le faisons dans ce numéro d’Agora débats/jeunesses, on retrouve cette culture "alteractiviste" au cœur de mouvements tels qu’Occupy Wall-street aux Etats-Unis, ou 15 M (qu’on a appelé les "indignés") en Espagne, le mouvement des parapluies à Hong-Kong, des mobilisations en Afrique de l’Ouest, le mouvement de Gezi Park en Turquie ou certains acteurs des révolutions arabes, ce qui frappe c’est la similitude des modes d’engagement, des aspirations qu’ils véhiculent et leur continuité dans le temps. Depuis 15 ans, il ne se passe pas deux mois sans qu’un de ces mouvements n’apparaisse quelque part dans le monde. C’est un mouvement de fond, ample, qui gagne en puissance et s’il perd en intensité dans un pays, d’autres acteurs semblables apparaissent aussitôt ailleurs.

INJEP : Doit-on saisir la centralité de l’expérience personnelle si on veut comprendre les ressorts de ces mouvements ?

Geoffrey Pleyers : Absolument. La relation à soi est au cœur de ces formes d’engagement, en même temps qu’elle porte une quête de cohérence dans les valeurs, c’était l’objet de mon article dans le numéro précédent d’ Agora débats/jeunesses. Se réaliser soi-même selon des standards différents de ceux de la société de consommation, s’exprimer mais aussi apprendre à écouter les autres, ce sont autant d’éléments fondamentaux de cet engagement, qui étaient notamment très présentes dans le mouvement Nuit Debout. L’alteractivisme se comprend comme une culture militante qui place l’expérience vécue et l’éthique personnelle au cœur de la démarche d’engagement. Mais c’est une relation à soi qui fonde la relation à l’autre, comme le souligne notamment l’article consacré au mouvement de Gezi, en Turquie, dans ce numéro. A la suite des "nouveaux mouvements sociaux" des années 1970, comme le féminisme ou l’écologie, avec les alteractivistes, l’engagement politique gagne les gestes de la vie quotidienne, la façon de penser, de s’habiller, de manger.

INJEP : En quoi les jeunes sont-ils particulièrement concernées par ces formes nouvelles de militantisme et d’engagement ?

Geoffrey Pleyers : Le point commun entre ces mouvements  c’est qu’ils sont animés par des engagements à la fois très individualisés et très solidaires mais aussi par un refus de se laisser formater par des modèles dominants que ce soient les canons de la société de consommation ou les cadres des organisations classiques de la société civile. L’alteractivisme ce n’est pas seulement vouloir changer la société, mais c’est vouloir se construire en changeant la société ! Or se construire soi-même est l’un des grands défis de cette période de la vie que l’on appelle la jeunesse. Le croisement entre la sociologie de la jeunesse et celle des mouvements sociaux est donc particulièrement fécond pour comprendre ces mouvements.  Ces formes d’engagement  portent une dimension préfigurative. Il n’y a pas de plan préconçu dont il suffirait de mettre en œuvre les préceptes. La balise c’est mettre en pratique ses propres valeurs. Chaque parcours individuel est fortement chargé en réflexivité, avec cette idée que si on veut changer la démocratie, il faut changer le rapport que chacun entretient avec la démocratie.  Nous assistons à des mouvements réticulaires, horizontaux, où la bienveillance et l’écoute sont érigées au rang de méthode et où l’expérience délibérative n’est pas seulement un moyen, mais une finalité.  

INJEP : La dimension expérimentale de ces mouvements renforce-t-elle leur attrait pour la jeunesse ?

Geoffrey Pleyers : Une chose est sûre : ces mouvements se construisent autour d’espaces très chargés symboliquement, comme la place Tahrir au Caire, la place Taksim en Turquie, la place de la République à Paris, la Puerta del sol à Madrid où les visions du monde sont expérimentées. C’est à la fois très abstrait et très concret : on repense la démocratie et on réinvente les modalités du débat contradictoire, on s’organise pour la nourriture, la régie-son, l’information et la communication. L’alteractivisme porte une conviction de plus en plus en phase avec l’opinion selon laquelle la politique la politique traditionnelle n’est pas la bonne façon de faire de la politique, les façons de travailler, de produire et de consommer portées par les élites économiques et politiques ne sont pas les bonnes façons de participer à la production de richesse et à leur partage. Mais ces mouvements vont plus loin. Forts de ces diagnostics, ils  ambitionnent de tester in vivo les idées et les aspirations, les relations nouvelles entre acteurs  au sein d’espaces d’expression, d’écoute et de relation à l’autre, et la mise en application de valeurs par lesquels on se transforme. Enfin, je pense que le lien entre certaines caractéristiques contemporaines de la jeunesse et ces mouvements sont très étroits en ceci qu’ils portent une révolution de la dignité face aux évolutions de la démocratie représentative et au développement des inégalités ainsi que de la précarité : avoir un logement, un travail, ne pas demander l’aumône à ses parents…

INJEP : Quelles sont les clés de compréhension de ces mouvements ?

Geoffrey Pleyers : J’en vois au moins trois et toutes (ou presque) ont un rapport avec un dépassement de dichotomies qui marquent trop souvent l’analyse. La première au cœur de ce numéro d’ Agora débats/jeunesses tient dans la nécessité de dépasser la dichotomie entre la construction de soi et l’engagement. Seconde clé : la séparation qui s’efface entre vie privée et vie publique. Pour l’alteractiviste, agir ce n’est pas seulement construire une doctrine, mais c’est aussi manger et consommer différemment. Enfin, troisième clé : le dépassement d’une autre dichotomie, celle du on-line et du off-line, qui provoque un bouleversement considérable de l’espace public. On a parfois désigné la révolution égyptienne comme une "révolution Facebook". Bien plus qu’Internet et les réseaux sociaux, ce qui a changé la donne en Egypte comme ailleurs, c’est l’articulation entre le monde virtuel et le monde réel, entre Internet et l’occupation des places, entre les  réseaux sociaux et les médias de masse. En France c’est la place de la République et la pléiade d’outils virtuels comme le logiciel Periscope. Ce qu’il faut comprendre c’est que l’espace public est investi numériquement et matériellement, qu’il se développe en même temps dans la réalité virtuelle et dans le monde physique.

INJEP : Quelles sont les limites et les perspectives de ces mouvements ? Quels vont être les effets sur les formes politiques instituées ?

Geoffrey Pleyers : Après l’enthousiasme suscité par la première vague de mouvements des années 2010, depuis les rues arabes jusqu’à Occupy Wall Street, nous sommes aujourd’hui dans une période bien plus sombre où ces mouvements sont réprimés, souvent violemment, et où la démocratie régresse. La situation en Egypte, en Turquie et en Inde est particulièrement préoccupante à cet égard. Même si elle ne s’exerce pas avec la même intensité d’un pays à l’autre, la tendance générale va dans le sens d’une réponse sécuritaire. Les jeunes alteractivistes dénoncent ces dérives, mais ils ne font pas le poids face à la répression sanglante. Leurs pratiques d’une démocratie plurielle et ouverte, reposant sur la confiance vis-à-vis d’autrui, la mise en scène du débat public et la transparence les rendent particulièrement fragiles. Ces mouvements dénoncent les limites de la démocratie contemporaine mais leurs espaces ne peuvent éclore que dans des contextes suffisamment démocratiques et ouvert. C’était le cas en Turquie ou en Egypte entre 2011 et 2013, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Du coup, ils se retrouvent confrontés à une question lancinante des mouvements sociaux : peut-on changer le monde seulement à partir d’expériences personnelles et collectives ? Peut-on changer le monde en changeant soi-même, sans prendre le pouvoir ? Le cas de l’Egypte a montré que les jeunes alteractivistes étaient parvenus à ouvrir créer une ouverture démocratique. Fidèle à leur vision du changement social qui passe "par les gens plus que par les hommes politiques", la grande majorité d’entre eux a décidé de ne pas investir cet espace et de ne pas participer aux élections. D’autres acteurs se sont emparés de l’Etat, les Frères musulmans d’abord, les militaires ensuite.
Ailleurs, en Espagne notamment, on voit se constituer une tentative de réponse politique, avec le mouvement Podemos, qui est en partie issu du mouvement des Indignés mais en pervertit également certaines pratiques.  Ils se sont en partie adaptés aux jeux politiciens mais continuent aussi de promouvoir des idées, projets et valeurs proches des alteractivistes. Ils ont bouleversé le panorama politique en Espagne, mais sans parvenir à débloquer la situation jusqu’à présent. S’il y a tant de réticence des alteractivistes à se lancer dans la politique institutionnelle, c’est que le cœur de leur proposition est précisément de remettre en cause la centralité de la démocratie représentative dominée par les batailles politiciennes. La politique, le changement se joue surtout ailleurs et commence dans la résistance aux traités commerciaux néolibéraux mais aussi dans les gestes de la vie de tous les jours et notre capacité à nous organiser d’une autre manière. Ils témoignent de changements culturels profonds au sein de populations de plus en plus éduquées, conscientes de la crise des démocraties représentatives, décidées à en revoir les termes, et qui par conséquent peinent à se prolonger dans le jeu politique institutionnel.  

En savoir plus

- Jeunes alteractivistes : d'autres manières de faire de la politique ? Perspectives internationales. Agora débats/jeunesses n°73
- Engagement et relation à soi chez les jeunes alteractivistes, Geoffrey Pleyers Agora débats/jeunesses n°72
- Lire le compte-rendu de la conférence-débat "Jeunes alteractivistes, d’autres manières de faire de la politique" ?

 
 

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