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Francine Labadie : Investir dans les capacités des personnes et des territoires

Dirigé par Francine Labadie, le rapport de l’INJEP publié à la Documentation française « Parcours de jeunes et territoires » souligne l’importance des inégalités socio-spatiales. Les Troisièmes rencontres de l’Observatoire, auxquelles l’INJEP invitait récemment les acteurs de jeunesse à participer, ont mis en débat les questions d’inégalités, d’identités, questionnant les évolutions des politiques publiques … à l’aube d’une ample réforme territoriale.

Francine Labadie est coordinatrice de la mission Observation/évaluation. Elle a dirigé le rapport « Parcours de jeunes et territoires », rapport biennal de l’Observatoire de la jeunesse, que l’INJEP vient de faire paraître à la Documentation française. « Parcours de jeunes et territoires » met en évidence les inégalités socio-spatiales qui touchent les populations et leurs territoires de résidence. Première catégorie de population confrontée aux exigences d’un monde toujours plus mobile, la jeunesse fait face en premier lieu aux risques liés à ce nouveau facteur d’inégalités. Le rapport a été présenté lors des Troisièmes rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse. Elles se sont tenues le 27 janvier 2015, dans l’Amphithéâtre Pierre Laroque, au ministère des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des Femmes. Objectif : mettre en débat ces questions et contribuer à élaborer des pistes pour des réponses politiques appropriées et novatrices. Le débat se poursuit sur www.blogdesrencontres.injep.fr

INJEP : Vous écrivez dans votre rapport, « Parcours de jeunes et territoires » que le territoire structure les inégalités entre jeunes autant qu’il les reflète. Pouvez-vous préciser cette idée ?

Francine Labadie : Cette idée fait référence au débat entre sociologues et géographes. La question est de savoir si l’inégalité spatiale prend le pas sur l’inégalité sociale ou inversement. Pour les uns, le territoire n’est que le reflet des inégalités sociales. Pour les autres, les inégalités spatiales sont en quelque sorte « autonomes » et agissent comme un moteur indépendant dans la dynamique inégalitaire. Mais on aurait tort de limiter cette question à des controverses scientifiques, car l’enjeu est éminemment politique. En effet, ces deux approches conditionnent des réponses publiques différentes. Si l’on donne le primat au social, ce sont les politiques sociales traditionnelles de l’Etat-providence qui vont tenir la corde. Avec la conception spatiale de la dynamique inégalitaire, ce sont des politiques de type politique de la ville ou de développement territorial qui vont être mises en avant. En fonction de ces deux approches on va privilégier les gens ou le lieu, les territoires ou les individus.

INJEP : Le rapport auquel vous avez largement contribué tranche-t-il cette question ?

Francine Labadie : Le rapport se situe au-delà de la querelle académique et démontre que les inégalités sociales et territoriales interagissent. C’est vrai que les inégalités territoriales sont la projection au sol des inégalités sociales. Mais c’est vrai aussi que les transformations territoriales à l’œuvre aujourd’hui, et notamment les phénomènes de métropolisation qui touchent les grandes agglomérations, produisent des mouvements de populations, de nouveaux déséquilibres dans l’affectation de la richesse et partant des inégalités inédites. Le rapport met en évidence le poids des inégalités socio-spatiales. Leurs ressorts sont plus complexes que ceux à l’œuvre dans les d’inégalités auxquels on faisait face jusqu’alors. Et comme ces ressorts sont plus complexes, ils appellent des réponses publiques plus complexes que les politiques mises en place aujourd’hui. Autrement dit : les racines des dynamiques inégalitaires étant d’ordre social et spatial, les réponses publiques devraient nécessairement articuler ces deux niveaux pour agir efficacement.

INJEP : Sur quel constat fondez-vous cette affirmation ?

Francine Labadie : Sur plusieurs constats : les individus ne sont plus figés sur un territoire et, quand bien même ils le voudraient, ils ne le pourraient pas tant les territoires, eux-mêmes, comme l’économie, sont entrés dans une phase de profondes transformations. Nous vivons désormais dans une société de mobilité. Ensuite la catégorie de population la plus mobile, ce sont les jeunes, parce que c’est ce qui les caractérise du fait de la période de la vie dans laquelle ils se trouvent, celle de la construction de leur parcours, mais aussi parce que la société exige d’eux qu’ils soient plus mobiles que leurs aînés. Pour étudier, trouver un travail, un logement correspondant à leur niveau de revenu, les jeunes doivent développer un degré de mobilité sans doute inédit dans l’Histoire. Or, c’est un autre constat, les individus n’ont pas les mêmes ressources face à la mobilité. Pour certains se mouvoir est relativement facile du fait de leur éducation et extrêmement enrichissant dans leurs parcours. Pour d’autres, dont les ressources pour se mouvoir dépendent largement du territoire et de l’environnement familial par exemple, l’injonction à la mobilité peut être un facteur supplémentaire de vulnérabilité.

INJEP : Comment les prochaines rencontres « Parcours de jeunes et territoires », qui ambitionnent de mettre en débat les idées contenues dans le rapport, vont-elles contribuer à éclairer la décision publique ?

Francine Labadie : Le rapport n’est pas le produit d’une commission qui émettrait des recommandations. C’est une synthèse des données et connaissances disponibles sur les parcours des jeunes dans les territoires. Les réponses politiques qui doivent être apportées aux inégalités socio-spatiales demandent une connaissance fine des façons dont les individus construisent leurs territoires de vie au pluriel. C’est là que l’INJEP, en tant qu’Observatoire, donc, en tant que force d’expertise et d’objectivation peut, avec d’autres, contribuer à éclairer la réalité des situations des jeunes et partant, à améliorer l’efficacité des politiques, en invitant à saisir des phénomènes plus complexes qu’auparavant. Mais l’INJEP a aussi une vocation interpellative. Dans un précédent rapport « Inégalités entre jeunes sur fond de crise (2012), nous avions souligné que les inégalités sociales entre jeunes se cumulaient, aussi bien dans les domaines culturel, éducatif ou sanitaire, etc.. Ici on montre que ces inégalités ont des effets cumulatifs avec une autre catégorie d’inégalités, les inégalités spatiales, qui découlent de la recomposition territoriale et de l’exacerbation de la compétition entre ceux-ci, pour l’emploi, la qualification, le dynamisme économique, l’habitat, le cadre de vie, etc.

INJEP : En quoi le contexte que vous décrivez est-il particulièrement sensible s’agissant des jeunes ?

Francine Labadie : Parce que les inégalités socio-spatiales impactent fortement leurs parcours dans les domaines aussi variés que l’emploi, l’éducation, la culture, le logement, la santé, etc.… Prenons un premier exemple : l’enseignement supérieur. L’offre universitaire constitue désormais un facteur d’attractivité majeur, et participe de la concurrence des territoires, la loi du marché jouant ici à fond puisque le savoir est un élément constitutif de l’économie de la connaissance. Or l’offre universitaire est largement structurée par les hiérarchies urbaine et régionale au sein de la communauté nationale ; elle est inégale du point de vue de son accès et de sa qualité, malgré les efforts entrepris pour faire de l’université un service public de proximité. Il en va de même pour l’offre de formation initiale dans le second degré. Les jeunes ruraux ont ainsi des ambitions éducatives moindres à qualification égale que les jeunes urbains parce qu’ils se mettent en quelque sorte au diapason de l’offre de leur territoire. . Sur le marché du travail, on observe aussi des effets de territoires importants qui posent un problème évident d’équité au sein de notre espace national. Des jeunes sont objectivement discriminés à l’embauche du fait de leur adresse, parce que vivant dans des quartiers stigmatisés comme le montrent plusieurs testings, réalisés de manière très rigoureuse au plan scientifique.

INJEP : A l’enjeu de justice sociale vient s’ajouter un enjeu de justice spatiale ?

Francine Labadie : Cet enjeu de justice spatiale existe de longue date et renvoie aux politiques d’aménagement du territoire et de la ville. L’idée que sous-tend ce rapport est qu’il faut repenser l’enjeu de justice spatiale dans le contexte contemporain de sociétés mobiles. Comment appréhender ensemble les dynamiques territoriales et les parcours des individus ? Cet enjeu conduit non seulement à un dépassement des politiques sociales fondées sur des catégories définies selon le statut des personnes, promouvant une conception réparatrice de l’action sociale. Mais aussi à penser des d’autres alternatives que le traitement des « handicaps » des territoires qui prévaut dans la politique de la ville.

Cet enjeu invite à considérer les territoires et les individus en mouvement : à inventer des politiques coopératives territoriales et à innover dans l’accompagnement des jeunes dans leurs parcours, à travers un investissement dans les capacités des personnes et des territoires En un mot, c’est l’impératif de solidarité qu’il nous faut repenser.

"Parcours de jeunes et territoires" : le rapport

L’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) publie « Parcours de jeunes et territoires », second rapport de l’institut en tant qu’observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse. S’appuyant sur une synthèse des données les plus récentes, ce texte met en évidence les inégalités socio-spatiales qui touchent les populations ainsi que leurs territoires de résidence.

L’intérêt de ce rapport est qu’il démontre que les territoires ne sont pas seulement les reflets des inégalités sociales, mais aussi un moteur de celles-ci. Loin de s’opposer inégalités sociale et spatiales se renforcent mutuellement, ce qui éclaire d’un jour nouveau la réforme territoriale à venir et le plan Priorité jeunesse voulu par le président de la République.

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