Modes de vie, sociabilités, pratiques sportives

Valeurs et représentations

Interview

Enquête Valeurs sur les jeunes Européens : « Une photo d’ensemble qui invite à aller plus loin »

Trois questions à Laurent Lardeux, chargé d’études et de recherche à l’Injep

Pour le chargé d’études et de recherche de l’Injep, la force de l’enquête Valeurs et du partenariat noué avec l’Arval tient dans la stabilité du questionnaire de référence. Le résultat ? Une photo d’ensemble permettant de saisir les tendances fortes, mais ouvrant à d’autres questionnements et invitant à creuser l’enquête par des travaux qualitatifs.


Les articles du dossier "Les valeurs des jeunes Européens : entre aspirations transnationales et héritages nationaux"
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  • 3 questions à Laurent Lardeux – « Enquête Valeurs : une photo d’ensemble dont on pourrait explorer les tendances »
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visuel_newsTitulaire d’un doctorat en sociologie à l’Université Lumière Lyon II, chercheur associé au laboratoire Triangle-ENS de Lyon, Laurent Lardeux a été récemment recruté pour suivre, notamment, l’enquête Valeurs avec les partenaires de l’Arval. Il a travaillé pour de nombreuses organisations humanitaires, des agences de l’ONU ainsi que pour l’Observatoire national de l’enfance en danger (ONED).

Quels sont les principes du partenariat entre l’Injep et l’Arval ?

De manière générale, l’enquête Valeurs porte sur l’ensemble de la population, pas seulement sur la jeunesse. La plus-value de l’Injep est de travailler la question sous l’angle spécifique de la jeunesse en travaillant sur les échantillons de populations. Depuis 1981, une vingtaine de pays ont été ainsi étudiés, tous les neuf ans. Le partenariat entre l’Injep et l’Arval a permis de saisir les valeurs des jeunes européens et de comparer les périodes (1981, 1990, 1999, 2008), mais aussi les pays. L’objectif est de comprendre ces évolutions des valeurs des jeunes européens, la stabilité de certaines d’entre elles. Mais pour que cela fonctionne, il faut élaborer un questionnaire suffisamment stable pour qu’il puisse faire fonction d’indicateur. Un traitement quantitatif de données impose un questionnaire décontextualisé, sans rapport avec des évènements particuliers afin d’éviter les biais inhérents à une actualité. L’intérêt de l’exercice c’est de recontextualiser au moment de l’analyse des résultats à partir d’une vision panoramique. On comprend les tendances lourdes qui s’imposent au cours des décennies, comment les nouvelles générations donnent du sens à leurs actions, comment elles se structurent dans le temps. C’est là la force de ce travail.

En dépit de bouleversements politiques considérables, il semble néanmoins que les valeurs des jeunes européens soient restées très stables. Comment l’expliquez-vous ?

Cela peut en effet surprendre, mais il convient de rappeler que l’enquête porte sur des valeurs et non pas sur des opinions qui sont quant à elles très liées à un contexte et à des évènements d’actualité. Les valeurs se sont des principes organisateurs qui structurent des façons de penser, de voir le monde, c’est en quelque sorte une boussole qui oriente les actions des individus, et on peut comprendre de ce fait qu’il y ait une certaine stabilité dans la façon de se repérer dans l’espace social. Nous constatons par exemple que la valeur famille ne bouge pas, ou très peu. C’est une valeur de référence pour les jeunes européens quelles que soient leurs origines et leurs catégories sociales. C’est englobant. A tel point qu’on se demande ce qui se cache derrière la valeur famille : est-ce que ce rapport doit être envisagé comme une relation à la proximité, comme un rapport traditionnel au monde, ou est-ce que cela renvoie à des pratiques de solidarités ? Je pense que des tendances lourdes comme le rapport à la famille gagneraient à bénéficier d’un traitement plus qualitatif. On a une photo générale. Elle présente des caractéristiques fortes. Sans remettre en cause ce travail de fond mené avec l’Arval, il importe de mener également un travail qualitatif sur les traits saillant de cette photo générale.

Poursuivre les recherches quantitatives et éclairer les zones d’ombre par des travaux plus qualitatifs telle est l’orientation que vous souhaiteriez donner ?

Telle est ma proposition. C’est encore en cours de réflexion. En sociologie, on a encore trop souvent tendance à opposer les méthodes d’investigation, le qualitatif et le quantitatif. Il y a toujours eu des clivages dans l’histoire de la sociologie entre les différentes façons de traiter les faits sociaux. Je me refuse à cette opposition parce qu’elle nie la valeur de deux démarches différentes et, par bien des aspects, complémentaires. Dans mon esprit, il s’agit d’explorer par un travail qualitatif de terrain les aspects paradoxaux, les plus troubles, ou au contraire, les plus évidents, des travaux menés jusqu’ici par l’Injep et l’Arval. Je vous donne un autre exemple : on parle beaucoup de l’engagement et du désengagement de certaines catégories de jeunes qui seraient éloignés de toute forme de participation. Quelle est la figure caricaturale et la plus médiatisée du jeune qui ne s’engage pas ? Le jeune immigré ou descendant d’immigré des quartiers populaires. La preuve ? Il s’abstient de voter lors des scrutins nationaux, locaux et européens. Vient le Printemps arabe et on « découvre » que les jeunes issus de l’immigration se sont extrêmement impliqués dans des collectifs locaux, qu’ils ont massivement investis les médias sociaux pour relayer et appuyer ces révolutions. Ont-ils brusquement changé ou se sont-ils investis dans des cadres d’engagement qu’on refuse de reconnaître comme étant un cadre d’engagement ? Ce qui m’intéresse ici c’est le jeu de basculement des cadres existants entre ce qui est reconnu et ce qui ne l’est pas. Souvent, cela correspond à des jugements de valeurs venus d’en haut. L’engagement politique vis-à-vis du pays d’origine favoriserait donc la participation politique dans le pays d’accueil et inversement ? C’est en tout cas ce que semblent indiquer les travaux de Vincent Tiberj présentés dans l’enquête Trajectoires et Origines (TeO). Jusqu’à présent on avait tendance à croire que plus on s’intéressait à la politique du pays d’origine moins on s’impliquait dans la vie citoyenne du pays d’accueil. Tiberj démontre qu’en fait il y a une forte porosité entre ces deux formes d’engagement. C’est un fait nouveau, émergent, qui dément les idées sur le communautarisme et accrédite l’idée d’aspirations universelles, transnationales, ainsi que d’une citoyenneté cumulative, inclusiveau sein de laquelle cohabitent plusieurs échelles d’appartenance sans qu’il y ait de hiérarchie entre elles. Notre rapport à la mondialisation a beaucoup évolué depuis les années 80, mais il faut se garder des conclusions hâtives. Parfois on croit que des mouvements atypiques témoignent d’un changement profond dans nos sociétés et dans les représentations des individus ou des groupes sociaux qui la composent, alors qu’ils font « pfuit » : ils ne tiennent pas dans la durée. D’où l’intérêt de conserver le cadre de questionnement de l’enquête Valeurs et de poursuivre ce partenariat au cours de l’enquête 2017, tout en l’enrichissant !

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