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Interview

Emploi saisonnier : « Le job étudiant c’est terminé. On travaille pour survivre »

Gwendal Ropars, secrétaire national aux relations extérieures à la JOC

Informer les jeunes saisonniers, les accompagner dans leur démarche, rompre l’isolement. Telles sont les missions des bénévoles de la Jeunesse ouvrière chrétienne qui ont été au contact de ces travailleurs de l’été. A l’heure du bilan, un constat s’impose : la situation des saisonniers n’évolue pas favorablement dans un contexte de crise de l’emploi et du logement. Interview.

Après plusieurs mois de travail sur les lieux de vacances au contact des saisonniers, l’heure est au bilan pour les jeunes militants de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Tout l’été, ils ont animé neuf permanences et arpentés les plages, les boutiques, les rues piétonnes et les restaurants pour entrer directement en contact avec les jeunes saisonniers. Objectif : rompre l’isolement des intéressés, les accompagner dans les démarches, informer sur leurs droits… Un engagement stratégique pour Gwendal Ropars, secrétaire national aux relations extérieures à la JOC. Le job saisonnier est souvent la première expérience professionnelle pour des milliers de jeunes qui ne connaissent pas leurs droits.

La JOC est un intervenant ancien et reconnu sur l’emploi saisonnier. L’emploi saisonnier c’est toujours le « job d’été » qui permet de mettre du beurre dans les épinards du budget étudiant, ou est-ce que c’est devenu autre chose ?

Nous réalisons un baromètre de l’emploi saisonnier que nous actualisons tous les trois ans. La JOC est sur le terrain de l’emploi saisonnier depuis très longtemps. Nous avons donc la possibilité de mesurer les évolutions de l’emploi saisonnier. Pendant des décennies, les choses sont restées à peu près stables. Mais depuis six ans, nous sommes obligés de constater que les jeunes saisonniers se trouvent de plus en plus confrontés à des logiques dites vitales. Le job étudiant c’est terminé. On travaille pour survivre. Beaucoup de territoires touristiques sont des déserts d’emplois durant la morte saison. La réalité des jeunes qui y résident, c’est le travail une partie de l’année pour vivre le reste de l’année. On essaie de vivre six mois avec. Nous observons également que dans certaines zones, la pénurie de travail est telle que les emplois saisonniers attirent de nouvelles populations : chômeurs de longue durée, retraités ou salariés qui ne s’en sortent plus, etc. Notre problématique d’intervention s’élargit aux questions sociales « dures » et d’emploi. Notre légitimité est de s’adresser aux jeunes, mais nous sommes contraints d’intégrer cette réalité qui a pour effet, notamment, d’exclure de ces boulots qui s’adressaient à des jeunes inexpérimentés au profit d’adultes plus expérimentés.

Au-delà de la défense des droits des jeunes saisonniers, votre approche est-elle également éducative ?

Notre approche dépasse la question de l’accès aux droits. Bien sûr, les problèmes liés aux conditions de travail persistent dans un univers où les heures non payées et l’absence de contrat de travail sont souvent la règle. A la longue, nous avons appris à approcher discrètement les jeunes saisonniers, ou à distribuer des guides sur les droits en petits format pour que ça se cache facilement dans la poche et que certains employeurs indélicats ne le remarquent pas. Mais un jeune saisonnier n’est pas confronté qu’à cette seule difficulté. Il est souvent vulnérable, isolé de son milieu amical et familial. Il ne connaît pas le monde du travail et les relations induites que des millions de salariés ont intégré. Le problème c’est que si cette première expérience est mauvaise, on abîme les représentations du monde du travail pour toute une vie. Une mauvaise expérience, voire, une expérience traumatisante, à un âge où la personne continue de se construire, c’est risquer de voir se développer pour longtemps des stratégies d’évitement ou de refus du monde de travail. Il y a là un enjeu fort, avec une dimension éducative incontestable pour une organisation d’éducation populaire telle que la nôtre : apprendre à se défendre, certes, mais aussi apprendre à se regrouper, à échanger les expériences, à agir collectivement, à ne pas se résigner, à créer un rapport de force…

Quelle autre dimension nouvelle doit-on prendre en compte si on veut comprendre la situation des saisonniers aujourd’hui ?

Dans le questionnement autour de la situation des saisonniers il nous faut par ailleurs prendre davantage la question du logement qu’auparavant. Avant les patrons logeaient. Ils ne logent plus. La denrée s’est raréfiée. Elle est devenue plus chère. Les jeunes sont obligés de procéder à de longs déplacements, ou à se loger sur place dans des conditions prohibitives ou indignes. Voilà pourquoi nous avons intégré dans notre revendication la mise en place de maisons de saisonniers dans les villes touristiques : on voudrait qu’il y ait l’inspection du travail, l’accueil, la médecine, mais aussi des logements, parce que la problématique des jeunes saisonniers est plurielle est qu’il importe d’y apporter une réponse globale.

C’est pourquoi votre campagne ne cible pas seulement les jeunes ?

Oui. Nous ne sommes pas un syndicat, même si nous travaillons en relation étroite avec certaines organisations de défense des salariés. Aussi, notre campagne comprend également des phases de sensibilisation et d’interpellation qui s’adressent à d’autres publics que les jeunes saisonniers, mais aussi aux vacanciers, aux employeurs et aux élus. Certains vacanciers sont très sensibles aux conditions de travail de ceux qui contribuent à leur détente. Mais il faut les aider à prendre conscience que derrière leur moment de convivialité, dans un restaurant, il y a des petites mains payées au noir… quand elles sont payées. On ne répètera jamais assez que des jeunes bénéficient de temps de repos dérisoires en saison et, n’étant pas logés sur place, risquent de ce fait leur vie sur les routes. Voyez combien le sujet est éminemment politique ! La France est la première destination touristique au monde. Doit-on se féliciter de cette performance si elle se réalise au prix d’une exploitation généralisée des jeunes ?

Comment faites-vous pour interpeller les élus locaux ? Sont-ils conscients des situations ?

Parfois ils ne demandent qu’à être convaincus. A Cabourg, par exemple, nous avons réalisé des portraits de saisonniers pour une exposition dans la ville voisine de Dives-sur-Mer. L’occasion d’organiser une table ronde avec le maire sur la situation des saisonniers. Il s’est engagé publiquement à ce qu’un espace dédié aux saisonniers soit réservé au sein du futur centre de vacances construit par la ville. Sur l’île de Ré nous avons rencontré les élus pour leur faire part de nos préoccupations en matière de logement. Ils ont pris conscience que cette situation impacte le développement économique et social de leur territoire. Parfois le travail de conviction paie.

Avez-vous déjà rencontré des saisonniers heureux ?

Bien sûr ! L’emploi saisonnier ne se présente pas de façon homogène. Les inégalités sont très fortes dans ce milieu. Entre le jeune qui effectue un travail d’été à l’office du tourisme dans le cadre des emplois réservés aux enfants du personnel, à cent mètre de son logement, et celui qui fait la plonge 70h par semaine à 50 kilomètres de chez lui, c’est le jour et la nuit. Il y a des saisonniers qui choisissent cette situation, mais de plus en plus, ils subissent. Soyons lucides : les gars qui poussent les chariots dans le sable sans contrat, n’ont pas le sentiment d’avoir le choix. La plupart du temps, le conflit éclate en septembre, à réception du chèque. Par conséquent, l’automne est un point fort d’action pour nous. Il nous faut agir vite, rencontrer le patron, faire le lien avec les syndicats de travailleurs si nécessaire. L’essentiel est de ne pas laisser le jeune seul face à sa difficulté. Enfin, je dois dire que les choses seraient bien différentes si on enseignait le droit du travail au collège et au lycée, au lieu de réserver cela aux seuls centres d’apprentissage. De même, je pense que les organisations syndicales seraient bien inspirées de travailler à davantage de transmission des droits sociaux auprès des jeunes. Pourquoi pas en intervenant directement dans les établissements scolaires ? Pour mobiliser les jeunes sur les acquis sociaux, encore faut-ils qu’ils les connaissent !

L’Injep et la Jeunesse ouvrière chrétienne signent une convention de partenariat

L’Injep et la JOC ont signé une convention de partenariat de deux ans. Celle-ci porte notamment sur la capitalisation et les échanges d’informations autour de la place des jeunes et du renouveau de l’éducation populaire.

L’Injep accompagnera la JOC dans la définition, la mise en œuvre et l’exploitation des enquêtes conduite à l’occasion des campagnes d’actions nationales qu’elle organise. L’institut participera également aux actions de sensibilisation ou de formation interne de l’équipe nationale de la JOC.

Ce partenariat est un prolongement logique des actions conjointes menées de longue date tant sur les questions de jeunesse et d’éducation populaire, et plus particulièrement, sur les jeunes non étudiants : apprentis, jeunes salariés, demandeurs d’emplois… Elle s’inscrit dans l’accompagnement des organisations de jeunes, annoncé par la ministre des Sports, de la Jeunesse, de l’Education populaire et de la Vie associative et acté lors du Comité interministériel de la jeunesse (CIJ) du 21 février 2013 – mesure 39.

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