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Culture et sport

Compte-rendu

Education populaire et nouvel agir démocratique

Rencontres de l’Observatoire de la jeunesse du 11 décembre 2013

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La seconde édition des Rencontres de l’Observatoire de la jeunesse a eu lieu à l’Assemblée national le 11 décembre 2013. Ouvertes par Valérie Fourneyron, ministre des Sports, de la Jeunesse, de l’Education populaire et de la Vie associative et en présence de Régis Juanico, député de la Loire, membre de la Commission des Finances, ces Rencontres étaient consacrées aux pratiques non-instituées de l’éducation populaire. 320 personnes avaient fait le déplacement. Compte-rendu.

PODCAST INTÉGRAL DE LA JOURNÉE

Suite à la publication du rapport d’Emmanuel Porte intitulé « Des pratiques d’engagement en transformation : enjeux pour l’avenir de l’éducation populaire », l’Injep a organisé, mercredi 11 décembre 2013, à l’Assemblée nationale en partenariat avec le Comité pour les relations nationales et internationales des associations de jeunesse et d’éducation populaire (Cnajep), l’association Jets d’Encre, la MJC d’Elbeuf ainsi que le Réseau national des maisons des associations (RNMA), la seconde édition des Rencontres de l’Observatoire de la Jeunesse. Cette année, elles étaient consacrées aux pratiques non-instituées de l’éducation populaire.

Cet événement ouvert par Valérie Fourneyron, ministre des Sports, de la Jeunesse, de l’Education populaire et de la Vie associative, s’est déroulé en plusieurs temps forts. Après avoir dressé un état des lieux des pratiques questionnant l’éducation populaire, les intervenants ont participé à deux tables rondes consacrées au partage des savoirs et des pouvoirs, à travers la culture numérique et la notion d’empowerment.
A l’occasion de son soixantième anniversaire, l’Injep a ainsi réaffirmé sa mission – savoir pour agir – et dessiné des prospectives d’action pour l’avenir, à travers deux problématiques clés : d’une part, le partage des savoirs (savoirs par tous, savoirs pour tous ?) et d’autre part, le renouvellement des formes de citoyenneté (pouvoir par tous, pouvoir pour tous ?) Pour nourrir ces échanges, les organisateurs avaient convié, notamment, Julie Sommaruga, députée de la 11e circonscription des Hauts-de-Seine ; Irène Pequerul, présidente du Cnajep, Frédéric Chateigner, membre de l’équipe SAGE, Université de Strasbourg ; Jean-Claude Richez, chargé d’études et de recherche à l’Injep ; Emmanuel Porte, doctorant en sciences politiques, membre du laboratoire Triangle ; Hervé Le Crosnier, maître de conférences en Informatique à l’Université de Caen ; Yoann Duriaux, membre de l’association Zoomacom/Movilab ; Florent Lajous, contributeur à Wikipédia ; Hélène Balazard, chercheure associée à la chaire Unesco « Politiques urbaines et citoyenneté » ; Pascal Aubert, membre du collectif « Pouvoir d’agir » ; Adrien Roux, membre de l’Alliance citoyenne de Grenoble et enfin, Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste et chercheure au Muséum d’histoire naturelle. Les jeunes de l’association Jets d’Encre ont par ailleurs été applaudis, pour avoir relevé le défi de rédiger un imprimé papier sous la forme d’un journal en direct.

L’éducation populaire, un formidable outil de la démocratie

A l’ouverture de cette journée, Julie Sommaruga a dit son attachement à l’Education populaire : « Je la crois incontournable et je la considère comme un pilier de notre système éducatif et citoyen ». En faisant son apparition dans l’intitulé d’un ministère, l’Education populaire bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle.
Valérie Fourneyron, Ministre des Sports, de la Jeunesse, de l'Education populaire et de la Vie associativeValérie Fourneyron a, pour sa part, souligné le rôle essentiel de l’éducation populaire dans l’apprentissage du « vivre ensemble ». Alors que la société de l’information bouleverse le partage des savoirs et les formes de l’engagement, l’éducation populaire doit tirer parti de la réforme des rythmes scolaires : « En matière d’éducation, le tout-à-l’école n’est plus d’actualité ». En reliant « construction de la citoyenneté et accès à la culture », les associations permettent aux jeunes de se réapproprier la chose politique, a poursuivi Valérie Fourneyron. D’ailleurs, l’appel à projets, lancé en 2014 par le Fonds d’expérimentation jeunesse, permettra à l’Education populaire de se doter de « nouveaux espaces d’expression et d’animation pour la jeunesse ». Olivier Toche, directeur de l’Injep, a évoqué son engagement passé pour dire qu’il avait longtemps fait de l’éducation populaire sans le savoir : « Il a fallu ma nomination à l’Injep pour que je réalise toute la force de cette grande idée qu’est l’éducation populaire, parfois revendiquée, parfois sous-jacente ». Convaincu de la contribution de l’éducation populaire à la vivacité de la démocratie, l’Injep a choisi de créer les conditions d’un nouvel élan. Irène Pequerul a, quant à elle, rappelé la mobilisation du Cnajep en faveur de l’éducation populaire, qu’il a réinvestie depuis la campagne de promotion et de valorisation « 100 % Educ’ pop’ ». Pour Irène Pequerul, l’éducation populaire peut contribuer à l’émergence d’« un monde meilleur, plus solidaire, plus équitable, plus juste, plus écologique » et doit devenir « un ressort essentiel de la transformation politique et sociale ». En ce sens, la loi d’orientation et de refondation de la République ouvre des perspectives pour la reconnaissance de l’éducation populaire tout au long de la vie. Enfin, l’éducation populaire doit investir le champ de l’agir démocratique, par l’éducation à la citoyenneté. A ce titre, elle se voit confier la mission d’accompagner les publics vers l’appropriation des innovations numériques.

Quelles leçons de l’histoire pour l’avenir ?

Au cours de cette réflexion introductive, l’éducation populaire a été questionnée à travers ses invariants : l’accès à la culture pour tous ; le fait de considérer l’éducation comme une condition de l’exercice de la citoyenneté. Comme l’a rappelé Frédéric Chateigner, l’éducation populaire, jusqu’en 1930, désignait des activités complémentaires de l’enseignement primaire. A la faveur de l’autonomisation de l’expression, elle devint, dans les années 1960, « le point de ralliement » d’idéologies diverses. Disparue du discours public dans les années 1980, elle est réapparue dans les années 2000. Ce nouveau cycle témoigne d’une rupture avec le secteur de l’animation. Désormais, les initiatives d’éducation populaire (coopératives, universités, forums, revues etc.) s’apparentent à des « formations politiques destinées à un public d’adultes », a noté Frédéric Chateigner. Sans pour autant assister à une « rescolarisation » de l’éducation populaire, un certain nombre d’éléments témoignent d’un retour de pratiques d’origine scolaire dans l’éducation populaire. « L’empowerment interroge la posture des animateurs », a poursuivi Frédéric Chateigner, de même que « la question des savoirs interroge la question du légitimisme scolaire et culturel ». Contrairement à une idée reçue, l’éducation populaire n’est pas une exception française. « L’épicentre de l’éducation populaire se situe vraisemblablement en Amérique et en Amérique Latine », a constaté Jean-Claude Richez. Mais s’il existe une spécificité française, elle s’est affirmée lors du Front Populaire, qui a confié les politiques de la jeunesse aux mouvements d’éducation populaire. C’est la naissance de l’acronyme « JEP ». Accès au savoir, développement du pouvoir d’agir des communautés à travers l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) : les mouvements d’éducation populaire sont aujourd’hui particulièrement dynamiques dans le sous-continent indien. « En Europe, l’expression dominante de l’éducation populaire prend la forme d’universités populaires d’accès au savoir, au-delà du cursus universitaire », a constaté Jean-Claude Richez. Pour la plupart financées par les collectivités locales, ces universités « contribuent à la création de lieux de rencontre pour la transformation sociale » et « comblent les écarts entre les groupes sociaux, et entre l’Homme et la technologie », a-t-il poursuivi. Dans le monde entier, la pensée du pédagogue brésilien Paolo Freire est une des principales références théoriques. Trois principes caractérisent les mouvements d’éducation populaire en Amérique Latine, a souligné Jean-Claude Richez. Tout d’abord, les populations d’origine sociale modeste « doivent être formés pour prendre part aux décisions qui concernent leur avenir ». Deuxième principe : « la construction de la connaissance requiert un mélange de pratique et de théorie, de science et de quotidien ». Enfin, « l’action pédagogique favorise la production collective et le cheminement du groupe vers une plus grande autonomie ». Les présupposés d’une éducation populaire 2.0 sont ainsi posés : « la connaissance du monde est un processus collectif, qui incorpore des formes de savoir – conscience, sensibilité, destin, volonté, corps ». Deuxième élément : « toute pratique éducative implique que l’on prenne en considération aussi bien ce que savent sur le sujet les éducateurs, mais aussi les éduqués ». Troisième principe : « toute pratique éducative doit générer des expériences collectives et idéologiques, afin que les uns et les autres construisent ensemble les savoirs nouveaux ». Citant Paolo Freire, Jean-Claude Richez a conclu : « Personne ne sait tout, ni personne n’ignore tout, personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent entre eux, et par la médiation du monde ». S’inscrire dans un cadre international est donc une nécessité, pour l’éducation populaire. De plus, sous l’effet des TIC, « l’éducation populaire, sous-catégorie de l’instruction publique, deviendrait une sous-catégorie de l’éducation tout au long de la vie ». Ce faisant, elle entrerait en discussion avec le modèle de l’empowerment, basé sur des logiques d’émancipation. La démocratie se voit donc contrainte de repenser l’intérêt général, à l’aune de l’utilité sociale.
Ce renouveau de la référence à l’éducation populaire est, pour Emmanuel Porte, basé sur la volonté de « favoriser un accès au savoir et à la culture au plus grand nombre » et de « considérer l’éducation de tous comme une condition d’exercice de la citoyenneté et de dynamisation de la démocratie ». Si les nouvelles pratiques ne se réclament pas explicitement de l’éducation populaire, elles articulent des objectifs qui en sont proches : « production et diffusion des savoirs, partage, formation, émancipation, construction de l’autonomie, inscription des problématiques sociales dans les territoires et dans les trajectoires des individus », a énuméré Emmanuel Porte. Aujourd’hui, de nombreuses initiatives valorisent le faire ensemble : encyclopédie collective (Wikipédia), cartographie collective (OpenStreetMap), tiers-lieux ou espaces de coworking (La Cantine à Paris)…
Pour autant, le développement des logiques de réseau et de partage interroge les frontières traditionnelles entre secteur marchand et non marchand, tout en renouvelant les modalités de production et d’échange. « Le rapport au savoir s’appuie sur les réseaux et pose le partage comme un principe », a poursuivi Emmanuel Porte. Ce qui se joue, selon lui, c’est un renouvellement du rapport au politique, à l’engagement, à l’expertise et à l’éducation. Ces problématiques nous invitent à croiser les regards pour discuter l’éventualité d’« un nouvel agir démocratique, ou un agir démocratique renouvelé ».

L’Education populaire 2.0 : savoir par tous, savoir pour tous

Comme l’a souligné Francis Lebon, la définition de la citoyenneté ne peut plus se réduire au vote et au principe majoritaire. En introduction de cette première table ronde, Nathalie Boucher-Petrovic (Université Paris 13) a souligné que les outils numériques ouvraient de nouveaux terrains d’action pour l’éducation populaire : il s’agit d’« articuler l’utopie à l’action, la richesse de l’existant au défi des mutations en cours, dans un contexte où les mouvements de fond dessinent des voies alternatives au niveau mondial ». A la croisée des démarches et des champs (savoirs, savoir-être, savoir-faire), l’éducation populaire se rapproche du numérique.

La redécouverte des « communs »

Par définition, le numérique comporte une dimension socioculturelle, en ce qu’il favorise la diffusion des savoirs nouveaux. « Tous les savoirs se transforment en conversation », a estimé Hervé Le Crosnier. La science ne s’impose plus d’en haut, mais s’ouvre à la discussion « y compris des non sachants ». La spécificité du numérique tient à son coût marginal nul : une fois produit, la diffusion d’un objet culturel ne coûte plus rien. De la même manière, la principale innovation des entreprises « qui bénéficient au mieux du travail de chacun » (Apple, Facebook, Tweeter), c’est d’avoir trouvé un système leur permettant de ne pas payer d’impôt.
« Effet secondaire de la naissance d’Internet : la redécouverte des « communs », », ces espaces appartenant à toute la communauté, a relevé Hervé Le Crosnier. Les communautés virtuelles participent d’une même démarche : « la protection des ressources et l’élargissement des ressources de savoirs ». Or, les utopies qui ont présidé à la création d’Internet se trouvent mises en danger par l’apparition de « systèmes verticaux », devenus la propriété de nouveaux pouvoirs. Oublié, le « Don’t do evil » des origines de Google : cette entreprise est devenue le symbole du contrôle sur les individus. _ Ces nouveaux monopoles génèrent une « réduction de l’interopérabilité », a poursuivi Hervé Le Crosnier. Heureusement, « ces nouveaux pouvoirs ne sont pas des superpouvoirs. Ils ne peuvent se développer qu’à partir du moment où ils nous offrent des libertés ». Pour les adolescents, Internet est un moyen d’acquérir de l’autonomie et d’« échapper à l’ennui ». En outre, la culture de l’écran contribue au renouvellement des pratiques créatives qui démocratisent l’écriture : fan fictions, web séries, machinima (détournements). Cet immense espace documentaire, dont les utilisateurs sont les créateurs, est un levier d’acquisition du capital social. Toute culture qui n’intégrerait pas les données numériques est donc vouée à l’échec.
Citant Bernard Stiegler, pour lequel Internet est un « pharmakon » (un produit qui peut guérir, mais capable d’empoisonner à plus haute dose), Hervé Le Crosnier a souligné que l’éducation devait laisser une place à la coopération pour être efficace : « La véritable éducation populaire partira des savoirs des gens et les réutilisera ». La question de l’éducation est toujours envisagée sous l’angle de l’émancipation, c’est-à-dire de l’autonomie. Dorénavant, l’émancipation est coproduite par les outils numériques et les utilisateurs. Tant et si bien que « Les révolutions arabes ne sont pas des révolutions Facebook, mais des révolutions avec Facebook ». Plus qu’un média, les TIC constituent le reflet de la pensée du peuple. Si elle sait s’emparer des nouveaux outils technologiques, l’éducation populaire en fera un vecteur de son développement. Dans ce monde numérique en évolution constante, nous sommes tous amenés à devenir des apprenants.

L’essor des tiers-lieux

Yoann Duriaux est venu témoigner de l’expérience du « comptoir numérique » et de Zoomacom, comme le fruit d’une « démarche bottom-up » appuyée sur l’envie de se réapproprier l’Internet et ses logiques. Parce qu’Internet est un terrain parfois « 1 000 fois plus intéressant que la vraie vie », où les questions obtiennent une réponse, il est un fabuleux espace d’expérimentation, qui permet de réinventer les savoirs, au sein de communautés ouvertes. S’inspirant des milieux de coworking La Ruche et La Cantine, le Comptoir numérique s’est constitué comme un « tiers-lieux ». C’est-à-dire un espace « complétement inspiré de ce qui s’est passé dans le Libre et le logiciel libre depuis 30 ans », qui fonctionne comme un espace qui n’est ni le travail, ni le domicile, et qui part d’une logique de « réseaux décentralisés » au sein desquels se combinent des problématiques économique, sociale et culturelle. « Nous sommes aujourd’hui sollicités pour accompagner le savoir et la connaissance », a noté Yoann Duriaux. « La crise nous oblige à passer à l’économie collaborative ». Ces tiers-lieux sont avant tout des espaces collectifs, qui permettent à leurs utilisateurs de devenir des « passeurs numériques », sans formation préalable. Espaces hybrides, ceux-ci réinventent « l’usine à intelligence collective », en bas de chez soi. A la question « Qu’est-ce qu’un tiers-lieu ? », Yoann Duriaux répond : « Faites-le vous-même ».

Un apprentissage informel

Bien que les contenus Wikipédia soient disponibles en 280 langues, la plateforme ne se revendique pas comme faisant explicitement de l’éducation populaire. En effet, le projet Wikipédia revendique une neutralité politique et sa principale visée est de proposer le plus de contenus possible. « Chaque apprenant potentiel choisit ce qu’il apprend », a souligné Florent Lajous. Un contenu Wikipédia n’est pas non plus une expertise citoyenne, dans la mesure où c’est le référencement de sources tierces qui structure les textes. Conformément à son principe fondateur, Wikipédia consiste à « donner l’ensemble des points de vue pertinents sur le sujet, sans se limiter à la pensée la plus partagée ». La confrontation des points de vue ne permet pas de construire de nouveaux savoirs – puisque tous les contenus ont déjà été publiés— , mais de nouvelles synthèses des savoirs. Etant disponibles en 280 langues, les contenus Wikipédia revêtent une dimension universelle. Dans une optique de large participation, Wikipédia ne pose aucune barrière à la contribution. Florent Lajous a relevé : « Les participants ne sont jugés ni sur leur nom, ni sur leur diplôme, mais sur leur apport ». Par ailleurs, l’organisation horizontale, proche des coopératives, repose sur le consensus. La majorité n’est donc pas érigée en principe : « La construction d’un article ne se fait pas par vote ». Les contributeurs de Wikipédia sont bénévoles. En proposant un contenu large, ils favorisent un processus d’apprentissage informel : « L’on apprend aussi par la confrontation des points de vue ». Malgré le présupposé d’égalité, des compétences s’avèrent nécessaires. Nathalie Boucher-Petrovic a ainsi constaté que 80 % des contributeurs étaient des hommes, diplômés et de CSP+.

Le faire ensemble

Alexis Kauffman, quant à lui, a déclaré « assumer » la dimension «  éducation populaire ». Soulignant qu’« Internet a horreur du vide », il a fondé une association, baptisé Framasoft. Son objectif est d’opérer la jonction entre les utilisateurs, « entre les geeks et les gens normaux » autour de la culture du Libre issu des logiciels libres. Uniquement financé par des dons individuels sur Internet, il apporte aux contributeurs une garantie en termes de droits d’auteur. Ce modèle est bâti sur quatre principes : « liberté d’usage, liberté d’étude, liberté d’amélioration et liberté de distribution ».
Le logiciel libre permet de dépasser le questionnement sur le format et sa compatibilité avec les systèmes d’exploitation futurs. Framasoft a par ailleurs conçu une clé USB rassemblant tous les contenus de Wikipédia, et pratique le Traducton, ou traduction collégiale d’un ouvrage dans son entier. A l’instar de Wikipédia, « il n’y a aucune barrière à l’entrée ». Plaidant pour la culture du Libre, Alexis Kauffman propose de « faire ensemble, avec des compétences que tout le monde peut posséder ».

Education populaire, Internet : une même volonté d’émancipation

Eric Favey, Secrétaire général adjoint de la Ligue de l’enseignement, par ailleurs représentant du Cnajep au Conseil scientifique de l’INJEP, s’est dit frappé par les tentatives des intervenants précédents visant à se démarquer de l’éducation populaire. « N’importe qui peut se revendiquer d’une démarche d’éducation populaire », sur la base de l’affirmation « tous capables ». Pour Eric Favey, l’éducation populaire est avant tout « la capacité de mobiliser la culture à des fins politiques », de permettre à chacun de faire ses choix en connaissance de cause. Enfin, « il y a, derrière l’éducation populaire, aussi bien des démarches publiques, que des démarches volontaires et associatives ».
Sommes-nous aujourd’hui capables de mobiliser la culture à des fins politiques, pour mobiliser les espaces du vivre ensemble ? Pour Eric Favey, ce questionnement sous-tend deux problématiques communes : d’une part, « Allons-nous pouvoir contrebalancer le sentiment d’impuissance et de dessaisissement général ? » et d’autre part, « Comment faire face à la montée générale de la défiance à l’égard des uns et des autres ? ».
L’action publique vise à « satisfaire les besoins essentiels de l’humanité et l’accès au bien commun », a rappelé Eric Favey. A ce titre, elle doit permettre une satisfaction plus vive des besoins éducatifs. Eric Favey a encore estimé nécessaire de créer des espaces physiques, lieux de rencontre des utilisateurs du numérique – à condition que cela ne conduise pas à renforcer le pouvoir des espaces numériques. En facilitant la réappropriation de l’espace public, Internet contribue au « réapprentissage de la démocratie  », a souligné un membre de l’Injep.
Interrogé quant à sa réticence à se réclamer du mouvement d’éducation populaire, Florent Lajous a précisé : « La communauté Wikipédia est une communauté de circonstances. Il est donc difficile et même impossible, de collectivement se revendiquer d’un mouvement ». Wikipédia n’est qu’un outil, à la disposition de tous les mouvements. Au contraire, pour Yoann Duriaux, Wikipédia est un « projet politique ». Il a par ailleurs relevé que la charte du Cnajep faisait écho à la définition du Web 2.0 : « L’éducation populaire concourt à la transformation de la société par les acteurs eux-mêmes, dans laquelle ils sont co-auteurs de leur devenir politique, culturel et éducatif ». En ce sens, le Web 2.0 est une contribution à l’éducation populaire.
Qui a déjà écrit un article sur Wikipédia ? Peu de doigts se sont levés dans la salle. L’occasion, pour un participant, de conclure : « Les contributeurs ne représentent qu’eux-mêmes. Je n’ai pas l’impression que le fait d’avoir accès à toute la musique, tous les films et tous les savoirs du monde rende le monde plus intelligent. Je n’ai pas non plus l’impression que le monde soit plus heureux ».
Hervé Le Crosnier nous met en garde : « On ne doit pas essayer de se servir d’Internet comme d’un nouvel outil pour faire passer des idées anciennes ». Au contraire, il a estimé nécessaire de resituer le débat dans le cadre de la « lutte des classes du 21ème siècle ». « Ce n’est pas un outil, mais une nouvelle situation dans laquelle exister », a-t-il poursuivi. Citant le rapport « Citoyens d’une société numérique » édité par le Conseil national du numérique, il a souligné le rôle d’Internet en tant que vecteur de l’inclusion numérique. Si les discours peuvent évoluer, Internet porte en lui la même volonté d’émancipation que la Magna Carta (1215). Face aux nouveaux pouvoirs qui entendent « utiliser à leur propre profit cette volonté de créer du commun », il importe que « chacun se sente autorisé à participer à la construction collective ». Eric Favey a quant à lui souligné que l’évolution des organisations proviendrait de l’intérieur. Enfin, Alexis Kauffman a clos cette première table ronde par le slogan de l’association de promotion des logiciels libres, Framasoft : « La route est longue, mais la voie est libre ».

L’empowerment : pouvoir par tous, pouvoir pour tous

La question du savoir est directement reliée à celle du pouvoir et de l’agir. Pierre-Jean Andrieu, animateur du Séminaire pour la promotion de l’intervention sociale communautaire, a constaté que la notion d’empowerment s’était répandue « comme une traînée de poudre » dans la sphère institutionnelle. Or, l’enjeu des politiques d’action sociale est d’aller « au-delà d’une simple logique d’ouverture de droit, pour mobiliser les ressources des acteurs ».

Une réponse aux limites de la démocratie ?

Hélène Balazard, chercheure associée à la chaire Unesco « Politiques Urbaines et Citoyenneté » (ENTPE/RIVES), a rappelé les deux dimensions que recouvre la notion d’empowerment : le « pouvoir » et le « processus individuel et collectif pour y accéder ». La notion de « capacitation », parfois utilisée en français, ne suffit pas à traduire la première dimension. Deux principes fondent l’empowerment : le pluralisme et le droit commun. Si la philosophie anglo-saxonne conçoit le pouvoir comme « la capacité d’influence et d’action de chaque protagoniste engagée dans les transactions sociales », en France le pouvoir est envisagé comme une « autorité et une puissance détenues unilatéralement ».
Les institutions publiques évoquent désormais l’empowerment dans le cadre des programmes de lutte contre la pauvreté ou les discriminations. En revanche, le modèle néolibéral conçoit le pouvoir comme la capacité d’« être intégré au monde du travail et de la consommation ». Aux yeux de la société civile, l’empowerment vise à reprendre du pouvoir, par rapport au marché et au pouvoir politique : « L’empowerment serait une recette miracle ». Il s’agit d’« inverser les logiques de la participation démocratique », dans une démarche bottom-up. La notion d’empowerment revêt alors tout son sens. Via le Community organizing, l’empowerment permettrait d’opérer le passage de l’action individuelle à la capacité d’action collective. Au-delà de la question de l’articulation entre « le processus d’acquisition du pouvoir et l’exercice de ce pouvoir », les politiques d’empowerment interrogent le « pouvoir et la responsabilité », ainsi que « les conditions de la transformation sociale ».

L’affaiblissement de l’offre de participation

Pour Pascal Aubert, co-fondateur et membre permanent du Collectif « Pouvoir d’agir », la question n’est pas tant de savoir si l’empowerment relève d’une nouvelle forme d’éducation populaire, mais de s’intéresser au pouvoir d’agir des milieux populaires. Malgré les bonnes volontés de part et d’autre, force est de constater que les espaces d’expression « donnent la parole à ceux qui l’avaient déjà ailleurs ». Quatre « bonnes » raisons expliquent pourquoi ces espaces ne fonctionnent pas. Tout d’abord, l’offre de participation est « descendante, c’est-à-dire fonction de l’agenda de l’institution », a observé Pascal Aubert. De plus, tout a déjà été décidé en amont. _ Reprenant la citation de Gandhi, « Ce qui est fait pour moi, sans moi, est finalement fait contre moi », il a noté que les citoyens n’avaient pas le pouvoir de peser sur les enjeux principaux. Troisième bonne raison : « on a fabriqué des offres de services, décidées et pilotées quasi-exclusivement par les institutions ». Partir des préoccupations des citoyens serait pourtant le meilleur levier de la mobilisation collective et de la transformation. Quid du plaisir de l’action collective ? Enfin, les institutions se heurtent à leur « incapacité à prendre en compte le conflit », dont la résolution est pourtant un moteur de la vie sociale.

La démocratie d’engagement

Adrien Roux, membre de l’Alliance citoyenne de Grenoble, a relevé pour sa part que « l’expression ne suffisait pas à donner du pouvoir [aux citoyens] ». Quatre niveaux d’empowerment ont été distingués : éducation/sensibilisation ; capacité d’expression ; capacité d’action et capacité à se faire entendre et « obtenir, de la part de ceux qui détiennent le pouvoir, des décisions conformes à nos demandes ». Bien que les citoyens soient peu demandeurs de participation citoyenne, ils soulèvent leurs problématiques d’horaires de travail, de logement, ou encore la politique de la ville. Ce faisant, il plaide pour la désignation d’un community organizer, ou « tisseur de colère ». L’Alliance citoyenne de Grenoble assume cette fonction, en allant à la rencontre des habitants. Adrien Roux nomme cette démarche « la citoyenneté tout-terrain ». Interrogé sur le rôle de l’organisateur communautaire et son immersion dans l’environnement, il a jugé nécessaire de « reconnaître le conflit comme partie intégrante et nécessaire de la vie sociale ». Si l’Alliance citoyenne de Grenoble a fait le choix de se concentrer sur la responsabilité des décideurs, c’est parce qu’elle considère qu’il faut lutter « contre les démons de l’engagement : le sentiment d’impuissance, la résignation, le chacun pour soi ». A titre de comparaison, dans le monde anglo-saxon, les conflits donnent lieu à une « négociation des responsabilités » entre l’administration et les citoyens, a précisé Hélène Balazard.
Face à l’adversité, les citoyens se retrouvent autour de l’identité collective. La démarche d’empowerment repose sur quatre piliers : « l’organisation, l’expression de la démarche, l’action et la négociation ». L’objectif est donc d’entrer en discussion avec le décideur.. Pour Daniel Fredout, directeur national de la Confédération des MJC et Vice-président « Education populaire » du Cnajep, l’entrée des jeunes dans l’engagement citoyen n’est que l’une des conséquences de la démarche « Jeunesse 3D » (Démocratie-Dialogue-Débat). A l’initiative de cette démarche, on peut avoir une décision d’un conseil général, visant à associer les jeunes à la définition de la politique jeunesse. L’enjeu n’est pas de faire entrer des jeunes au conseil d’administration de la MJC, mais de susciter l’engagement citoyen en faveur du pouvoir d’agir. « Parce qu’ils ont fait l’expérience de cette prise du pouvoir d’agir », ces jeunes seront peut-être incités à initier les projets de demain. « Qu’ont vécu ces jeunes, si ce n’est le sentiment d’être entendus et écoutés », si ce n’est la perception de leur « capacité d’influer » ? Fervent partisan de la « fertilisation des désaccords », Daniel Fredout s’est réjoui de la coexistence de différentes formes d’organisation, qui peuvent mutuellement s’enrichir.
Comment construire ensemble ? Hélène Balazard n’a relevé aucune relation de coopération entre les politiques de la ville et London Citizens où elle a travaillé. London Citizens essaie de construire un pouvoir pour faire émerger un rapport de forces, là où David Cameron a voulu bénéficier d’un effet de mode, en s’emparant du concept de community organizing. Pour Pierre-Jean Andrieu, toute politique d’empowerment requiert « un changement de regard sur la société » et la prise de conscience des ressources dont disposent les citoyens. Pascal Aubert a pour sa part souligné que la force du mouvement Alliance citoyenne reposait sur la «  capacité à mettre en mouvement des gens très différents sur un territoire, pour mener des campagnes ensemble ». En donnant l’impression aux habitants que la politique de la ville « se canalisait dans les politiques publiques », les collectivités ont affaibli l’initiative citoyenne. Les populations issues des milieux populaires pâtissent d’une représentation négative. Il est impératif de briser ces représentations, pour renouer avec les fondamentaux de la politique de la ville : « La culture populaire, en tant que telle, est porteuse de compétences et de capacités ».
L’éducation populaire, outil de revitalisation de la démocratie locale Le modèle économique de la formation reste à inventer et demeure soumis à « l’engagement bénévole et militant », a par ailleurs observé Adrien Roux. « On évite juste de travailler avec les partis politiques, qui ont une vision électoraliste ». Créer un vrai pôle qui n’a pas peur du conflit permet à la fois de libérer l’expression et d’« instaurer de la pression citoyenne sur les institutions. Il y a du boulot, mais pour tout le monde ». Pascal Aubert a dénoncé le manque cruel de moyens, en soutien aux initiatives non financées par les collectivités territoriales. En conséquence, « les mouvements auraient intérêt à s’allier ». S’adressant aux élus et, plus largement aux porteurs des politiques publiques, Pascal Aubert a poursuivi : « N’ayez pas peur. Le pouvoir n’est pas un gâteau. Plus vous en donnerez aux autres, plus le vôtre – qui consiste à animer les démarches territoriales – sera important ». Il a dit l’importance de convaincre les élus locaux pour que les démarches indépendantes permettent de revitaliser la démocratie locale.
Reconnaissant l’articulation entre l’empowerment et les questions sociales, Régis Cortesero a constaté une « repolitisation des problèmes sociaux  », à l’échelle micro-locale dans les sociétés néolibérales. Le risque est de concevoir la politique comme un marché, dans lequel s’intégreraient toutes les demandes. Dans le cadre du modèle socio-démocrate, l’unité de référence n’est pas l’individu, mais « le groupement de classe ». Il s’agit désormais de « passer d’une vitalité politique locale renouvelée, à une solidarité politique de plus grande échelle, permettant de recréer du conflit à un niveau macro », et plus seulement à l’échelle du quartier. Hélène Balazard a par ailleurs souligné la montée en puissance progressive de London Citizens, un mouvement novateur organisant des travailleurs précaires, qui a d’abord mené des campagnes à l’échelle micro-locale, avant de s’engager sur les plans national. Au-delà de la réflexion sur le modèle économique, il faut agir.
Peut-on penser l’empowerment comme un partage du pouvoir, indépendamment des partages de richesse ? Pour Adrien Roux, il faut s’organiser collectivement : « faire la révolution, cela commence par aller à la rencontre des gens que l’on ne connaît pas » pour « agir sur les sujets qui nous concernent directement ». Pascal Aubert a quant à lui relevé que la conscientisation pouvait être réactivée, à partir de luttes très concrètes. Soulignant l’importance de « redonner du sens aux structures de représentations, aux corps intermédiaires », par la mise en réseau des micro-actions, il a ajouté que la mise en ligne des démarches se construirait dans le temps.
Pour Daniel Fredout, la multitude des formes d’organisation et des formes d’engagement est à la fois « un défi et une chance, pour relever le sentiment d’impuissance des masses. Il s’agit de passer de l’impuissance à la puissance d’agir ».

Conclusion de Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste, chercheur au muséum national d’Histoire naturelle : à venir.

La seconde édition des Rencontres de l’Observatoire de la jeunesse a eu lieu à l’Assemblée nationale, en présence de Valérie Fourneyron, ministre des Sports, de la Jeunesse, de l’Education populaire et de la Vie associative et de Régis Juanico, député de la Loire, membre de la Commission des Finances, sur le thème des pratiques non-instituées de l’éducation populaire. 320 personnes avaient fait le déplacement.

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