Education populaire et intervention sociale
Compte-rendu de la conférence-débat INJEP du 15 mars 2012
A l'occasion des Troisièmes journées nationales de la recherche sociale qui portaient sur l' « action collective, au croisement du social et du politique », l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (INJEP) et le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) organisaient, jeudi 15 mars, une conférence-débat intitulée « Education populaire et intervention sociale », thème du dossier central du numéro 58 de la revue Agora débats/jeunesses. Ce dossier traite des rapports entre l'intervention sociale et l'éducation populaire auprès des personnes vulnérables et précaires. Cette conférence-débat ambitionnait d'en diffuser les idées et les enjeux en présence de John Ward, chercheur en histoire du travail, formateur de travailleurs sociaux, Fabienne Brugel, metteur en scène de la compagnie théâtrale Naje (Nous n'abandonnerons jamais l'espoir), Martine Dutoit, enseignante chercheur à l'Institut international de recherche action (2ira) et au centre de recherche sur la formation du Conservatoire national des arts et métiers. L'événement était animé par la sociologue, maître de conférences au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (Lise), Sylvie Rouxel.
Modèles anglo-saxons et français
Fondant son intervention sur la comparaison entre les modèles anglo-saxons et français, John Ward a rappelé que « l'action sociale aux USA est plus puissante » qu'on ne l'imagine en France, mais le « virage libéral pris par les sociétés anglo-saxonnes et leur projet de « ‘high society', où l'action sociale est mise entre les mains des bénévoles au détriment des professionnels, a constitué une constante qui touche tous les pays développés ». Or, note-t-il, s'il y a « communauté d'idées politiques entre Ronald Reagan, Margaret Thatcher, David Cameron, ce n'est pas une communauté en matière de culture. En Grande-Bretagne, il y a aussi un Etat-providence assez développé, qui n'est pas fédéral contrairement aux USA, et où les pouvoirs locaux sont extrêmement organisés ». Selon John Ward, dans la tradition de l'action communautaire anglaise, « la question du lien entre action sociale et éducation populaire peut paraître étrange ». En effet, « l'intervention sociale et l'éducation au sens large se confondent dans la conception britannique ». Cela renvoie, explique-t-il « à des idéaux de relations à autrui marquée par ce qu'on appelle le pragmatisme philosophique et sur l'idée que vivre en société c'est s'éduquer. A l'école il faut donc des méthodes actives. Et si on monte un théâtre dans un settlement [équivalent de centre social en Grande-Bretagne - NDLR], il faut le meilleur metteur en scène pour toute la population. Les gens vont s'y exprimer d'une manière différente d'un professionnel. L'enjeu ne tient pas dans la concurrence entre amateurs et professionnels, mais dans la possibilité de grandir ensemble et de le faire bien et efficacement. »
Croiser les savoirs en sortant du principe de hiérarchie
Fabienne Brugel s'interroge pour sa part sur le « hiatus » entre la fonction de l'éducateur populaire et le projet de société dans lequel il s'inscrit. « Dans les milieux humanistes on se demande s'il faut rééduquer les gens, si les gens doivent participer et participer à quoi ? Et s'ils faut se situer dans l'action politique et/ou la conscientisation ». Pour elle « Le théâtre c'est d'abord la mise en scène du conflit ». Citant l'exemple du Théâtre de l'opprimé 1, Fabienne Brugel juge qu'y est mené « un travail d'éducation populaire, dans la mise en représentation des conflits, conflits de personnes, conflits politiques. »

« Les pratiques ne sont pas seulement des modèles culturels, mais aussi des contextes personnels et historiques où la petite histoire rencontre la grande histoire », estime pour sa part Martine Dutoit, pour qui « ce maillage raconte des rapports sociaux et politiques contraignants dans lesquels baignent les professionnels comme les bénéficiaires ». Le pari de l'éducation populaire « repose sur l'idée de croiser les savoirs en sortant du principe de hiérarchie. Il n'y a pas de savoir qui serait au-dessus, mais des enrichissements apportés par chacun pour faire société ».
Dépasser les identités
Selon l'enseignante-chercheur, la pensée de la politique de l'action sociale a progressivement réalisé une partition entre publics. « Cela a permis aux acteurs de se professionnaliser, mais en même temps, cela conduit à penser par étiquettes avec des repérages pour mieux agir qui se sont imposées comme des identités », analyse Martine Dutoit. Or, celle-ci estime que « l'éducation populaire permet de dépasser les identités qui enferment les gens dans une logique de prestation sociale ; laquelle ne peut plus se réaliser avec la fin de l'Etat-providence ». Dans cette perspective, les personnes deviendraient alors productrices des solutions plutôt que des objets, des bénéficiaires de l'action sociale. Dès lors, certains acteurs de l'éducation populaire croient constater que « le social et la santé, se rejoignent dans des dynamiques transverses comme l'exclusion, rendant encore plus indispensable la réappropriation de l'espace public et l'usage d'outils de co-éducation, de collectifs vivants et militants », fait-elle valoir.
La participation, avenir de l'éducation populaire
Pour Sylvie Rouxel « l'éducation populaire essaie de retrouver des pistes de positionnement autour d'un projet politique qu'il convient d'interroger » à l'heure où les pouvoirs publics poussent à davantage de participation des populations aux décisions qui les concernent. Avec les lois sur la participation « il est permis de pousser des logiques propres à l'éducation populaire avec les personnes fragiles et précaires. Sans être démiurge, aider à occuper l'espace public c'est s'ancrer dans la réalité des personnes », relève Martine Dutoit. Elle pointe une conception novatrice d'un « droit citoyen », envisagé à partir du point de vue de « ceux qui le vivent et non pas à partir du point de vue de ceux qui savent ».
Dès lors, « nous avons plus que jamais besoin de l'éducation populaire dans un contexte de crise sociale, économique et environnementale, avec un redéploiement des inégalités et une crise de la représentativité », fait valoir Fabienne Brugel. L'enjeu de l'articulation entre le travail social et l'éducation populaire prend aujourd'hui, dans le cadre de la fusion des services déconcentrés, les couleurs de l'urgence, selon un intervenant, directeur départemental de la cohésion social : « Il faut qu'on arrive à faire travailler ensemble le projet d'éducation populaire et le projet d'intervention sociale. C'est le coeur des enjeux qui sont les nôtres : quelles synergies entre ces deux mondes sont possibles ? Comment les faire vivre ? Il nous faut innover pour dépasser les tensions entre cultures de métiers. »
- 1. Courant théâtral conçu par Augusto Boal dans les années 60 au sein des favelas de São Paulo. Il se fonde sur l'improvisation et la mise en scène de sujets à dominantes sociales, économiques ou sanitaires. L'obiectif est l'information et la prise de conscience des populations opprimées d'une façon ou d'une autre - NDLR.
