Etudes et recherche

Education non formelle et travail de jeunesse : les leçons d’une comparaison entre la France et l’Allemagne

Pour Francine Labadie, coordinatrice de l’Observatoire et chargée des relations internationales à l’INJEP, comparer les deux expériences française et allemande sur les temps et activités périscolaires permet d’éclairer les pratiques nationales. En revanche, elles ne révèlent pas de modèle transposable tant elles divergent dans leur contexte et leur tradition pédagogique respective.  

L’INJEP, la Deutches Jugendinstitut (DJI) et l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) viennent de publier « L’éducation non formelle : chance ou défi pour le travail de jeunesse ? », sous le pilotage de Svendy Wittmann (DJI), Elisabeth Berger (OFAJ), et Francine Labadie de l’INJEP. En comparant les deux approches de l’éducation non formelle, sujet de journées d’études franco-allemandes, issues de cultures éducatives très différentes, les auteures de l’ouvrage ont tenté de tirer des enseignements forts permettant d’éclairer les pratiques des acteurs des deux pays

INJEP : Pourquoi ce travail de comparaison  de l’éducation non formelle et du travail de jeunesse pratiqués en France et en Allemagne ?

Francine Labadie : Cet ouvrage s’inscrit dans le cadre d’un cycle de rencontres entre chercheurs, professionnels et décideurs politiques organisé par l’INJEP et son homologue  allemand, le DJI, l’Institut allemand de la jeunesse (Munich), à l’initiative de l’OFAJ. Nous voulions creuser le sillon de cette collaboration en travaillant sur des thèmes qui font sens des deux côtés du Rhin, et notamment la double question de l’articulation de l’éducation formelle et de l’éducation non formelle et de la professionnalisation du travail de jeunesse, qui figurent toutes deux à l’agenda de la Commission européenne. L’objectif de l’ouvrage est de capitaliser les connaissances partagées, de les mettre à disposition des acteurs oeuvrant dans le champ de la coopération franco-allemande. Nous rejoignons ici la stratégie de l’OFAJ qui développe son action avec le concours d’un réseau croissant d’acteurs, notamment ses correspondants régionaux, dont l’office cherche à nourrir et éclairer les pratiques, en proposant des outils théoriques concrets et utiles. L’OFAJ dispose de nombreuses publications et notamment une collection « textes de travail ». L’office  a inscrit cet ouvrage dans cette collection à la fois comme outil de coopération, d’éducation et de réflexion partagée.

INJEP : En quoi l’éducation populaire française se distingue de l’éducation non formelle allemande ?

 Francine Labadie : A la base, il importe de rappeler que nous sommes en présence de deux sociétés qui se sont construites de manière très différentes. En France, de manière très schématique, l’Etat fait la société, alors qu’en Allemagne, c’est l’inverse, on peut dire que c’est la société qui fait l’Etat. Les corps intermédiaires jouent un rôle majeur dans la cohésion sociale, la solidarité  et dans  le développement de la société, que ce soient les ONG ou les organisations syndicales. La société civile a l’initiative pour concevoir et conduire des actions concourant à l’intérêt général, au bien commun, notamment dans le domaines de l’éducation, de l’accès à la citoyenneté. Les pouvoirs publics prennent le relais quand les problèmes ne peuvent être résolus par des acteurs privés. L’approche allemande est fortement marquée par le christianisme social. Du fait de sa structuration fédérale, et du principe de subsidiarité, la société allemande donne à ses territoires, les Länders en premier lieu, mais aussi les collectivités locales la responsabilité des politiques d’éducation formelle et non formelle. Ainsi, dans le champ de l’éducation non formelle, et plus particulièrement de l’éducation des adultes, nombreuses sont les communes outre-Rhin qui disposent d’une université populaire pour répondre aux besoins éducatifs des citoyens ou des nouveaux arrivants, comme on a pu le constater avec la mobilisation de ces structures pour l’intégration des migrants par exemple. De même, la loi fait obligation aux collectivités territoriales allemandes de mettre en place des services à destination des jeunes et donc notamment des activités d’éducation non formelle relevant du travail de jeunesse. L’idéal de Condorcet d’une éducation par le peuple pour le peuple au nom des principes des lumières est partagée avec les acteurs de l’éducation populaire français, mais la notion d’émancipation a une résonance moins politique. Ce qui prédomine en Allemagne, c’est une approche pragmatique et autonome de la société civile, dans un lien direct avec les populations ; une approche relativement affranchie de la demande politique, qui s’explique par des raisons historiques. En France, l’éducation non formelle portée par les associations  a, plutôt que de produire des réponses aux besoins et attentes des publics comme en Allemagne, surtout développé sa capacité à répondre aux besoins des pouvoirs publics, et notamment des collectivités territoriales, qui sont devenues des acteurs essentiels dans la mise en place d’une offre d’éducation non formelle auprès des jeunes. Que ce soit à travers des solutions pérennes dédiées à l’accompagnement des jeunes, ou limitées pour répondre à des besoins sporadiques, les acteurs de jeunesse allemands, notamment ceux qui relèvent de ce qu’on appelle le travail de jeunesse ouvert, se préoccupent de répondre exclusivement aux attentes des jeunes et de les accompagner dans leurs initiatives et leurs parcours d’autonomisation, là où les acteurs français mettent en œuvre des dispositifs publics, correspondant aux priorités politiques des pouvoirs publics.

INJEP : N’aurait-on pas pu penser que l’évolution des politiques éducatives en matière d’activités périscolaires en Allemagne et en France pousse à une harmonisation des pratiques ?

Francine Labadie : D’un côté l’Allemagne a développé des politiques dites die Ganztagschulen (école toute la journée – NDLR) pour les enfants et les jeunes, rompant avec la séparation en demies journées de l’éducation ; entre une matinée dédiée à l’éducation formelle et l’après-midi aux activités  de jeunesse, sportives et culturelles dans le cadre extra-scolaire. Des activités éducatives périscolaires sont mises en place à l’école dans le prolongement des enseignements en coopération avec les acteurs associatifs du travail de jeunesse. De l’autre, avec la réforme des rythmes scolaires en 2013, la France a fortement développé l’ offre d’activités périscolaires s’inscrivant dans des projets éducatifs de territoires (PEDT), et , sauf dans les cas où celle-ci est prise en charge en régie municipale, a impliqué massivement les acteurs associatifs oeuvrant dans le champ de la jeunesse et de l’éducation populaire au niveau local. De là à dire que les modèles se rejoignent, c’est un pas que je ne franchirais pas. En France, si la complémentarité éducative domine dans le discours, elle ne passe pas encore dans les actes. La mise en place de la réforme s’est opérée sans une remise en cause de nos modèles de pensée pédagogique. En Allemagne, même si la hiérarchie entre l’éducation formelle et non formelle persiste aussi dans les pratiques de Ganztagschule, le travail de jeunesse est davantage reconnu comme une démarche éducative originale, centrée sur le développement personnel et l’autonomisation de l’individu. La crainte  des associations de voir l’offre de l’éducation non formelle se scolariser est infondée à ce jour.

INJEP : Peut-on tirer des leçons de ces deux expériences historiques pour l’action publique ?

Francine Labadie : La comparaison donne matière à réflexion, mais je ne pense  pas qu’elle puisse faire émerger des modèles transposables, si c’est cela le sens de votre question. Dans le cadre du conseil d’orientation des politiques de jeunesse[1] , j’ai expliqué que la Ganztagschulen est une expérience qui permet de faire un pas de côté pour réfléchir à nos pratiques nationales, à condition qu’on prenne bien la mesure des écarts culturels et sociétaux entre les deux pays. On ne peut observer ces politiques éducatives en Allemagne sans les relier historiquement par exemple à la place de la famille et au travail des femmes ainsi qu’à d’autres choix politiques comme la conception de l’Etat social ou l’accueil des migrants. En Allemagne, des espaces, des démarches sont proposés pour favoriser l’autonomie individuelle quand en France, l’offre en direction des jeunes demeure majoritairement une offre de loisirs. La notion de travail de jeunesse est peu usitée dans notre pays, c’est symptomatique. Peu nombreux sont les « animateurs » français mettant au cœur de leurs professionnalités le conseil, l’accompagnement de jeunes dans leurs parcours. Fort est à craindre que le système reste inerte et pour longtemps. Le poids des histoires et contextes nationaux est déterminant et permet difficilement de favoriser des évolutions. Cependant  on peut espérer que les efforts actuels du soft-power européen pour faire émerger une culture commune du travail de jeunesse et de l’éducation non formelle se traduisent à terme par davantage de convergence au niveau européen dans le champ du travail de jeunesse et de l’éducation non formelle.

 

 




[1] (COJ - commission administrative consultative placée auprès du Premier ministre et chargée de créer de la cohérence et de la transversalité dans les politiques publiques concernant les jeunes – NDLR)