Éducation, formation orientation

Éducation populaire / Animation

Intervention

Dimensions européennes de l’éducation populaire

Jean-Claude Richez, chercheur associé à l’Injep

Extrait d’une intervention de Jean-Claude Richez, chercheur associé à l’Injep, au séminaire organisé à Strasbourg, le 16 janvier 2013 sur le thème : « L’éducation populaire en Europe et en Alsace », Club de la presse, Strasbourg.
jcrichez[at]gmail.com

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Je vous propose d’entamer ma réflexion sur le discours longtemps dominant (et souvent encore entendu) selon lequel l’éducation populaire serait une exception française. Pourtant, il suffit d’ouvrir un peu les yeux, de faire montre d’un peu de curiosité et d’attention pour se rendre compte que l’éducation populaire n’est pas une exception française mais une réalité internationale et que son épicentre aujourd’hui ne se situe pas dans nos frontières mais en Amérique latine, et plus exactement, au Brésil. Dans le monde entier, ou presque, quand on parle d’éducation populaire la référence dominante est celle relative aux travaux du pédagogue brésilien Paulo Freire.

Mais qu’entend-on par éducation populaire ?

Avant d’aller plus loin dans notre propos il importe que l’on se mette bien d’accord sur ce que l’on entend par éducation populaire. Ceci ne va pas de soi. Il y a à peu près autant de définitions que de mouvements et celles-ci sont sources d’innombrables controverses. Nous reprendrons à notre compte la proposition de l’historienne Françoise Tétard comme quoi participe de l’éducation populaire ceux qui s’en réclament. Partant de là en mobilisant aussi bien l’histoire que l’actualité, nous pouvons dégager deux invariants qui nous permettent de mieux cerner l’éducation populaire : favoriser l’accès du plus grand nombre à la culture et l’accès aux savoirs et à la culture comme condition de l’exercice de la citoyenneté. De ces deux invariants découlent une infinité de définitions. Ces deux invariants ont un corollaire : la mise en œuvre de pédagogies actives. Relève donc de l’éducation populaire, au-delà de ceux qui s’en réclament, tous ceux qui mettent en œuvre ces trois principes. Si il y a des idéaux de l’éducation populaire pour reprendre la proposition de Jean-Michel Ducomte [1] ils tournent autour de la culture partagée, d’une démocratie active, et de la reconnaissance de tout individu comme capable.

Je m’attacherai, ici, seulement à un aspect de ces dimensions internationales de l’éducation populaire, ses dimensions européennes.

La notion de bildung

L’éducation populaire concerne aussi bien l’Europe du Nord que l’Europe méditerranéenne. Je m’attacherais plus particulièrement, dans un premier temps, à l’Europe scandinave et germanique pour ensuite traiter du cas espagnol. L’ensemble de l’Europe germanique et scandinave connaît, de longue date, de puissants mouvements d’éducation populaire sous la forme d’universités populaires qui sont étroitement liées à la notion de Volksbildung en allemand, de Volksbildning en suédois (éducation du peuple littéralement). L’éducation populaire renvoie donc à la notion très complexe de « bildung » en allemand, que l’on peut traduire par commodité par « éducation du peuple », mais qui est en fait beaucoup plus complexe.

La notion de bildung en allemand renvoie à la fois à la formation et à la culture, à un processus et à un état. Autrement dit : c’est se former et être cultivé. Le terme prend également une forte dimension de transformation et d’épanouissement personnel. Selon la formule du naturaliste et géographe von Humboldt [2] : « L’éducation individuelle ne peut continuer que dans le contexte plus large du développement du monde 3 ». En d’autres termes : l’individu n’a pas seulement le droit, mais aussi le devoir de participer au développement du monde qui l’entoure, de s’élever à l’humanité. Nous avons là des conceptions assez proches de l’éducation populaire. La notion de bildung diffère néanmoins, de façon fondamentale, avec l’éducation populaire par le fait qu’elle ne s’articule pas nécessairement avec la démocratie. Elle est chez le pasteur Nikolaï Frederik Grundtvig (1783-1872) [3] cependant liée la revendication d’émancipation nationale du Danemark du joug suédois.

L’éducation populaire dans les pays scandinaves [4]

Si en France l’on retient en général le nom de Condorcet [5] comme « fondateur » de l’éducation populaire, c’est Grundtvig, également poète, linguiste, pédagogue, historien qui joue ce rôle pour les pays scandinaves et même au-delà [6] . La pédagogie de Grundtvig fait une large place à l’environnement de l’individu, au « monde vivant », le monde tel qu’il est. Elle vise à développer le sens du bien commun. Aujourd’hui le nom de Grundtvig a été retenu par l’Union européenne pour dénommer un programme de formation tout au long de la vie composante du programme Socrates.

Le mouvement d’universités populaires lancé par Grundtvig au milieu du XIXe siècle s’étendra à l’ensemble de la Scandinavie et reste aujourd’hui extrêmement puissant dans l’ensemble de ces pays. Aujourd’hui, les pays scandinaves constituent l’un des pôles européens importants de l’éducation populaire en Europe. Leur tradition dans ce domaine est aussi ancienne qu’en France, même si elle a pris dans cette région du monde des formes relativement différentes à travers le réseau des universités populaires que l’on retrouve aussi bien en Suède, qu’au Danemark en Norvège ou en Finlande [7] . Les universités populaires scandinaves imposent d’abord par leur nombre et ceux de leurs participants. Quelques chiffres pour mémoire : en Suède, le mouvement compte dix fédérations d’étude qui animent chaque année 350 000 cercles pour 3 millions de participants. En Norvège le mouvement est également puissant. En 2012, il y avait 72 universités. Les statistiques publiques pour l’éducation qui, dans ce pays, comptabilisent les universités populaires, recensaient en 2011, 42 600 cours rassemblant 470 700 participants. Au Danemark, on distingue les associations subventionnées pour donner des cours de celles qui reposent essentiellement sur le bénévolat. Dans ce pays,700 000 personnes fréquentent chaque année cours, cercles d’études, conférences, activités dans le cadre d’associations subventionnées (le plus souvent par les collectivités locales) et 2,1 millions dans le cadre d’associations volontaires auxquelles, pour être complet, il faut ajouter une centaine « d’universités hors les murs » et plus de 50 000 personnes participant à des universités populaires. La Finlande, pour sa part, compte 1,1 millions de participants à des activités « d’éducation non formelle pour adultes » [8] .

Aujourd’hui, les programmes développés par les universités populaires scandinaves sont souvent très proches de ce que porte l’éducation populaire en France. Ainsi, en Suède, selon le Conseil de l’éducation populaire, celle-ci « (…) se caractérise par la liberté et le volontariat. Elle est indépendante de la gestion du gouvernement ou d’autres intéressés et elle est choisie volontairement par les participants ». Le présupposé est que « tous les citoyens ont le droit de participer activement à la vie sociale et de prendre la responsabilité de leur propre éducation ». Son but est de favoriser « le développement d’une culture démocratique ». Leur programme insiste sur « la tolérance envers ceux qui pensent différemment et le respect pour les arguments objectifs et les décisions prises… Les citoyens doivent avoir la chance d’influencer leurs conditions de vie, d’influencer leurs conditions de vie et participer au progrès social… La survivance (sic) de la démocratie et sa vitalité doivent se fondre sur une culture de démocratie avec le dialogue, la discussion et la participation comme facteurs importants. Elle doit aussi comporter la connaissance des valeurs, des conditions et des institutions nécessaires à la démocratie… Elle peut contribuer à la création de lieux de rencontre pour la transformation sociale et combler les écarts entre les groupes sociaux et entre l’homme et la technologie ». Nous retrouvons bien là les principes de base de l’éducation populaire.

Les universités populaires dans le monde germanique

En Allemagne l’éducation populaire a été également mise en œuvre à travers un réseau d’éducation populaire. Dans un premier temps, celui-ci s’est organisé essentiellement dans la continuité de la pensée de Humboldt, grand organisateur du système prussien d’enseignement. En 1879 l’Humboldt Akademie mettait en place des cours publics ouvert aux non diplômés comme « extension universitaire ». Il s’agissait de développer la culture scientifique dans des formes populaires pour des publics n’ayant pas reçu de culture académique. Le principe de cette université populaire fut repris par la suite dans différentes villes. Au lendemain de la première guerre mondiale, la constitution de Weimar inscrivait les universités populaires dans l’un de ses articles. Le nazisme mettait bien entendu un terme à ce mouvement. Il redémarrait en République fédérale à partir de 1949.

Il y a aujourd’hui en Allemagne plus de 1000 universités populaires regroupées dans la Deutschen Volkshochschul-Verbandes e.V. (DVV) [9]. En règle générale elles sont financées par les collectivités. Elles fonctionnent comme centres locaux d’éducation tout au long de la vie et accueillent essentiellement des adultes. Un système proche fonctionne en Autriche et en Suisse.

Ce dernier pays, rappelons-le, a été l’un des premiers berceaux de l’éducation populaire sous l’influence du grand pédagogue suisse d’inspiration rousseauiste Pestalozzi (1746-1827) et son « école du pauvre ». Notons que celui-ci n’était pas vraisemblablement sans influencer Jean Macé. Ses « entreprises » haut-rhinoise et notamment ses « bibliothèques populaires » étant fortement soutenues par une partie du patronat mulhousien souvent formé en Suisse par l’héritier direct de Pestalozzi, le pédagogue von Fellenberg, qui a poursuivi son « école du pauvre… avec des patrons formés à l’école du pauvre ! En Suisse les premières universités populaires furent mises en place en 1919 à Bâle, Berne et Zurich dans le contexte de la crise politique que traverse alors le pays et qui avait abouti à la grève générale de 1918. Leur but : rapprocher les couches sociales par une large formation populaire et une culture commune [10] . Les Universités populaires en Suisse interviennent aujourd’hui dans plusieurs centaines de localités [11].

Expériences d’éducation populaire nord-européennes et françaises

La comparaison entre les formes d’éducation populaire qui existent dans les pays d’Europe du Nord (Scandinavie et Allemagne) et celles à l’œuvre dans l’hexagone met en évidence un certain nombre de différences qui nous permettent de comprendre pourquoi, au moins par rapport à cette partie du monde, l’éducation populaire « à la française » peut se penser comme exception. Nous relèverons deux grandes différences. En premier lieu l’éducation populaire en Europe du Nord concerne essentiellement des adultes alors qu’en France les problématiques jeunesse structurent également très fortement le champ. L’éducation populaire, dans ses différentes variantes, a même exercé un quasi-monopole de l’éducation non formelle pour ce segment de la population. Ensuite, contrairement à la France, dans l’ensemble des pays du Nord il n’y a pas d’articulation entre éducation des adultes et prise en charge des jeunes en dehors du cadre scolaire. Historiquement la jeunesse était prise en charge dans ces pays par les mouvements de jeunesse liés aux partis politiques. Ceci est particulièrement vrai pour les partis ouvriers socialistes ou communistes, ou directement par les églises catholiques ou protestantes. Ceci est également en partie vrai pour les universités populaires qui peuvent avoir également une affiliation confessionnelle.

Quelques hypothèses de travail autour de ces deux dynamiques différentes. Tout d’abord la précocité de ces pays, notamment l’Allemagne, dans la mise en place d’un système d’école obligatoire [12], dès la fin du XVIe ou le XVIIe pour un certain nombre d’entre eux et 1763 pour la Prusse, 1802 pour la Bavière. La scolarité obligatoire intervient un peu plus tard dans les pays scandinaves : 1814 au Danemark, 1827 en Norvège, 1842 en Suède. De ce fait, la question de l’accès des enfants du peuple à l’école va se poser dans des termes différents qu’en France où il intervient plus tard. En France, dans un premier temps, le mouvement d’éducation populaire se structurera en partie autour de cette question. Dans les pays où l’éducation des enfants a été prise en charge de façon moins tardive la question se déplace naturellement vers l’éducation au-delà de l’école, en particulier pour le peuple, pour ceux qui n’ont pas accès à l’enseignement au-delà du primaire, à l’enseignement supérieur. Par ailleurs, joue en France dans le processus de différenciation, le choix fait par le Front populaire de refuser toute prise en charge par l’Etat de la jeunesse, estimant que cela relève de la société civile, et de privilégier à cette fin les mouvements d’éducation populaire. Cette option favorisera la structuration de mouvements de jeunesse et d’éducation populaire et la constitution originale d’un secteur « jeunesse et éducation populaire ».

Une expérience latine : le cas Espagnol

Il serait faux de considérer que l’éducation populaire ne concerne que l’Europe du Nord et la France. L’Espagne démocratique connaît également aujourd’hui un important mouvement d’universités populaires fédérées depuis 1981. Elles sont aujourd’hui selon la fédération qui les regroupe au nombre de 231, se sont développées avec le soutien des collectivités et fonctionnent même souvent comme service municipal. Elles emploient 4000 permanents et accueillent 2 500 000 personnes. Elles s’inscrivent dans une logique générale d’éducation pour adultes. Elles reposent sur un certain nombre de valeurs partagées, propres à la tradition pédagogique espagnole : accès à l’éducation et à la formation tout au long de la vie, à tout âge et aux personnes de toutes conditions, égalité homme/femme, interculturalité, citoyenneté démocratique active à travers, notamment, la participation sociale et culturelle, le « développement intégral personnel » [13] et collectif. Les universités populaires espagnoles visent encore à favoriser l’intégration sociale à travers l’éducation, la formation, l’employabilité et l’intégration au monde du travail. Elles se réclament d’une pédagogie « active, de groupe, participative, socialisatrice, flexible, ludique et intégral basée sur l’expérience » [14] . C’est donc un programme qui insiste plus sur les dimensions de cohésion sociale que sur la transformation sociale.

Ce mouvement au-delà de sa relance, à la fin des années 70, remonte à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Il a été interrompu par la dictature franquiste. Les premières expériences avaient été menées à Valence (1903) par Vicente Blasco Ibanez (1867 – 1928) puis à Madrid (1904) et Séville (1905), La Corogne (1906), Segovie (1911) avec le grand poète Antonio Machado. Elles connurent une véritable renaissance au cours de la IIe République (1931/1939), avec un fort investissement dans le mouvement des étudiants, à travers l’Union fédérale des étudiants hispaniques (UFEH). Leur objectif : « diffuser la culture en direction des classes sociales qui par leurs conditions économiques n’y ont pas accès, tant en milieu urbain que rural » [15] . Il y a, par ailleurs, en Espagne, un remarquable travail de réflexion développé, plutôt dans une perspective historique et de science de l’éducation, autour de la notion même d’éducation populaire qui mériterait d’être mieux connu en France [16].

L’éducation populaire, une dynamique de construction européenne Je voudrais maintenant revenir sur la place de l’éducation populaire dans la construction européenne ou, plus exactement, voir comment ses idéaux recoupent éventuellement de grandes orientations de l’Union européenne. En effet pas plus que la laïcité, l’éducation populaire n’est au fondement de la construction européenne. Comme aime le rappeler Jean Michel Ducomte elle a été portée sur les fonts baptismaux par au moins trois pays gouvernés alors par des démocrates-chrétiens et l’école ainsi que la religion n’entraient pas dans le champ du traité de Rome [17]. Il y a aujourd’hui dans les grands axes stratégiques européens qui recoupent le champ de l’éducation populaire la validation des apprentissages non formels et informels dans le cadre de la logique d’éducation tout au long de la vie. Ceux-ci renvoient, à l’évidence, à l’un des axes majeurs de l’éducation populaire [18].

Il y a également, la mise en avant de l’ « empowerment » que nos amis québécois traduisent par « capacitation » et qui renvoie, à la fois, à l’idée de maitrise de son destin par chacun, d’autonomie (même si on la conçoit comme difficilement séparable et rarement séparée de l’idée de pouvoir collectif sur notre environnement économique, social, environnemental), de participation collective [19] .

L’Union européenne prend compte, dans ses grands objectifs, l’environnement historique nouveau de la société de l’information et de la connaissance qui fait de l’accès à la culture et aux savoirs, programme au cœur de l’éducation populaire, un enjeu décisif de développement [20] .

Pour finir, l’Europe intègre dialogue social comme l’un des piliers d’une gouvernance démocratique. Dialogue social entendu comme échange institué entre les représentants de l’Etat, les collectivités territoriales et les acteurs associatifs. Il s’agit de prendre en compte l’intérêt général à travers la fonction de veille, d’innovation et d’animation des territoires des associations. Nous retrouvons ici la dimension citoyenneté active pilier, de l’éducation populaire [21].

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