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Interview

Contre les LGBT-phobies, renforcer la prévention, pérenniser les prises en charges

Cécile Chartrain, docteur en sciences politiques (CRAPE, Rennes)

La coordinatrice du dernier numéro des Cahiers de l’action revient sur les ressorts de cet ouvrage. Elle ne croit pas en une linéarité de l’Histoire qui verrait refluer irrémédiablement l’homophobie. Et plaide pour une action volontaire des pouvoirs publics. Interview.

Cécile Chartrain a coordonné le numéro 40 des Cahiers de l’action : Les jeunes face aux discriminations liées à l’orientation sexuelle et au genre : agir contre les LGBT-phobies. Elle est docteure en science politique (associée au Centre de recherches sur l’action politique en Europe de Rennes). Auteure d’une thèse consacrée aux mutations de l’engagement dans la lutte contre le sida, elle a publié différents articles sur les jeunes, la mobilisation associative et la santé communautaire. Elle est par ailleurs membre du comité de rédaction de la revue Genre, sexualité & société depuis sa création.

Injep : Quelles raisons vous ont poussée à écrire ce livre ?

Cécile Chartrain  : Je m’intéresse depuis longtemps aux parcours des personnes LGBT, que j’ai étudiés notamment dans le cadre de ma thèse de doctorat en science politique. En tant que lesbienne, c’est aussi une question qui me tient très à cœur de façon personnelle. Cependant, pour écrire ce livre, j’ai répondu à une commande. Comme le rappelle Angélica Trindade-Chadeau (chargée d’études et de recherche à l’Injep et directrice de la collection Les Cahiers de l’action – NDLR) dans l’avant-propos de l’ouvrage, l’idée d’une publication autour des jeunes et de l’homophobie a commencé à germer à l’ Injep dès le début de l’année 2010. Ce choix est cohérent avec les valeurs solidaires et inclusives portés par l’éducation populaire. En même temps, c’est aussi un signe fort adressé aux associations d’éducation populaire, qui ont un peu tardé à s’emparer du sujet.

Injep : Avec la dépénalisation de l’homosexualité, l’individuation et la sécularisation de nos sociétés, on pourrait croire que les violences et les discriminations subies par les personnes LGBT disparaîtraient. Il n’en n’est rien. Pourquoi ? Quelles sont les grandes formes de ces nouvelles mises à l’écart ?

Cécile Chartrain : Je ne crois pas beaucoup à la linéarité d’une Histoire avec un grand "H" et je me méfie des discours mettant en opposition de manière nette le nouveau et l’ancien, souvent à partir de représentations erronées du passé. Quand on regarde l’évolution de la reconnaissance sociale des LGBT en France depuis les années 1970, bien sûr, on a le sentiment que les choses vont dans un sens plus libéral. Mais il peut toujours y avoir des retours en arrière, comme nous le montre la situation des LGBT dans différents pays d’Afrique ou en Russie, qui a beaucoup régressé ces derniers mois. La France n’est pas à l’abri. La loi sur le mariage pour tous a d’ailleurs mis au jour une homophobie latente inquiétante. Quand je discute avec mes amis gays, lesbiennes et trans’, ils me parlent tous du « choc » d’avoir vu des centaines de milliers de personnes descendre dans la rue pour manifester contre leurs droits. On pourrait penser que ces manifestants incarnent la frange la plus conservatrice de la société française, mais d’une part on n’imaginait pas forcément qu’elle était si nombreuse ; d’autre part, tout se passe comme si son action et la portée médiatique qui lui a été donnée avait légitimé l’expression d’autres crispations multiples. La ligne d’écoute de SOS homophobie a enregistré une forte croissance du nombre d’appels relatant des faits de violence ou de discrimination dans l’espace public mais aussi privé. Le Refuge, qui traite des demandes de logement en urgence pour les jeunes LGBT en situation de rupture familiale, a aussi reçu beaucoup plus de demandes qu’à l’habitude. Des excréments ont été déposés dans les boîtes aux lettres de certaines associations. Des bars gays ont été vandalisés. Plusieurs cas de passage à tabac ont été signalés à Paris et en province… A ce stade, difficile de parler de l’homophobie comme d’un phénomène marginal en France.

Injep : On peut lire dans l’introduction de l’ouvrage que la famille ne joue pas le même rôle protecteur pour les jeunes homos que pour les jeunes confrontés à d’autres types de discriminations (racistes, xénophobes) ? Pourquoi ?

Cécile Chartrain : Si la famille représente en général un lieu protecteur pour des jeunes victimes de racisme ou de xénophobie, c’est tout simplement que leurs parents (et frères et sœurs) ont généralement eu à subir les mêmes formes de violence ou de rejet, en raison d’un attribut commun (leur couleur de peau, leur origine, leur religion…). Dans ces cas, les parents peuvent donc transmettre la réassurance et les armes utiles pour résister. En ce qui concerne les jeunes homosexuels, la situation est moins évidente car la plupart grandissent avec des parents hétérosexuels, qui n’imaginaient pas d’autre avenir pour leurs enfants que l’hétérosexualité. Le moment de la révélation de l’homosexualité aux parents reste une épreuve redoutée pour la plupart des jeunes gays et lesbiennes. Les parents sont d’ailleurs souvent les derniers à être mis au courant, bien après les amis et les frères et sœurs. Et, même dans les familles en apparence les plus ouvertes, le fait est qu’ils ont souvent besoin de temps pour s’y faire. Cela peut bien sûr représenter une entrave à l’épanouissement des jeunes gays et lesbiennes, y compris pour ceux qui s’assument. Les difficultés sont également importantes pour les jeunes trans’, mais l’impensé social se situe plutôt ici du côté de l’identité de genre que de la sexualité…

Injep : L’ouvrage pointe la nécessité de politiques publiques spécifiques pour assurer le bien-être émotionnel et matériel des personnes LGBT. J’y vois deux pistes d’action : sur le long terme, par l’éducation et la prévention ; sur le très court terme, par la mise en place de mesures d’urgences pour les jeunes en situation de grande exclusion (exemple : l’association Le Refuge). Partagez-vous ce constat ?

Cécile Chartrain : J’ai effectivement mis l’accent sur deux domaines d’intervention possibles : d’une part la prévention, qui peut être menée dans le cadre scolaire ou en dehors (via les arts et le secteur sportif notamment) et dont les effets seront plutôt visibles sur le long terme ; d’autre part la prise en charge des jeunes LGBT en difficulté, en sachant que celle-ci ne devrait pas se résumer à des mesures d’urgence. En effet, il importe de trouver des solutions pérennes pour loger les jeunes à la rue, pour accompagner celles et ceux qui sont en situation de désinsertion sociale et/ou pour les aider à maintenir un lien familial lorsque cela est encore possible. Malheureusement, à l’heure actuelle la charge de ce travail de prise en charge est assumée essentiellement par les associations communautaires, qui ne disposent pas de moyens matériels et humains suffisants pour y faire face. Il faudrait aider ces associations à se professionnaliser mais aussi (et peut-être surtout) améliorer l’information et la formation des professionnels travaillant dans les structures de droit commun en sorte qu’ils soient plus à même d’accueillir les jeunes LGBT, de répondre à leurs besoins et de les réorienter vers des associations spécialisées si nécessaire.

Injep : Comment s’est passé le partenariat avec l’Injep ? Comment avez-vous travaillé ?

Cécile Chartrain : Cela a été une collaboration étroite. La particularité des Cahiers de l’Action étant de proposer une analyse partant de l’intelligence des pratiques de terrain, une étudiante en fin de Master, Alice Olivier, avait été recrutée quelques mois avant moi par l’Injep pour effectuer un travail de repérage des actions menées à l’échelle locale dans le domaine de la lutte contre les LGBT-phobies. J’ai continué et parachevé le travail d’enquête en réalisant notamment une série d’entretiens avec les acteurs professionnels et associatifs identifiés comme les plus pertinents, en concertation étroite avec l’équipe de l’Injep, avant de proposer un plan et de me lancer dans la rédaction. Yaëlle Amsellem-Mainguy (chargée d’études et de recherche à l’Injep et rédactrice en chef de la revue Agora débats/jeunesses – NDLR) qui est un peu « la » spécialiste des questions de genre à l’Injep, s’est beaucoup impliquée dans le suivi de ce dossier. C’est la raison pour laquelle je lui ai proposé, ainsi qu’à Alice, de co-signer un chapitre avec moi. Plus largement, j’ai vraiment apprécié la compétence et la disponibilité de l’équipe, ainsi que l’opportunité qui m’a été donnée de mettre un pied dans la recherche-action au travers de la partie « pistes » qui conclut l’ouvrage.

Cécile Chartrain est docteure en sciences politiques (associée au Centre de recherches sur l’action politique en Europe de Rennes (CRAPE)).
Coordinatrice du numéro 40 des Cahiers de l’action : "Les jeunes face aux discriminations liées à l’organisation sexuelle et au genre : agir contre les LGBT-phobies" : http://www.injep.fr/boutique/cahiers-de-laction-jeunesses-pratiques-et-t..., elle revient sur les ressorts de cet ouvrage.
Elle ne croit pas en une linéarité de l’histoire qui verrait refluer irrémédiablement l’homophobie. Et plaide pour une action volontaire des pouvoirs publics.

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