Conditions de vie, travail, emploi

Compte-rendu

Conférence-débat : les émeutes de 2005, 10 ans après

A l’ occasion de la parution du numéro 70 de la revue Agora débats/jeunesses, « Les émeutes de 2005, dix ans après. Rétrospectives et perspectives », l’INJEP a organisé une conférence-débat sur les leçons à tirer de ces événements. L’occasion d’introduire les travaux de recherche sur cette question dans le débat public.

Il y a dix ans éclatait une série d’émeutes à travers toute la France. Déclenchée à Clichy, suite à la mort de deux adolescents poursuivis par la police, elle gagnait d’abord la région parisienne, puis la plupart des grandes villes du territoire métropolitain. Quel portrait peut-on dresser de la jeunesse des quartiers populaires aujourd’hui et quelles sont singularités de cette histoire ? Quel regard porter sur les inflexions politiques et les transformations de l’action publique postérieures aux événements ? Ces transformations sont-elles à la hauteur des enjeux ?

Un espace politique surchargé

Pour faire le point sur l’impact de ces émeutes, et à l’occasion de la parution du numéro 70 de la revue Agora débats/jeunesses consacrée à cette question, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) a organisé une conférence au Labo 13 de la Maison des initiatives étudiantes (Paris 13). A côté des coordinateurs de ces travaux, Régis Cortesero, chargé d’études et de recherche à l’INJEP et Eric Marlière (maître de conférences en sociologie à l’université de Lille 3, membre du CeRIES – Individus, Epreuves, Sociétés ) étaient présents, Marie-Hélène Bacqué professeure d’études urbaines à l’université de Paris-Ouest-Nanterre, Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’université de Paris 8, Institut d’études européennes, enfin, Taran Dickman, consultante au Studio Praxis, spécialiste des mobilisations de lutte contre les discriminations. Yaëlle Amsellem-Mainguy, rédactrice en chef de la revue Agora débats/jeunesses animait les échanges.

L’idée centrale de ce numéro, a relaté Régis Cortesero « était de faire retour sur cet événement et de questionner le cheminement parcouru tant du côté des politiques publiques que des jeunes des quartiers populaires ». Le pari était de profiter de la distance des dix années écoulées pour procéder à un examen plus apaisé et serein, alors que les nombreuses productions sociologiques, littéraires, journalistiques immédiatement postérieurs aux évènements, « ont saturé l’espace public et rendu difficile les prises de recul ».

Exercice malgré tout difficile car cette conférence-débat a été rattrapée par l’actualité : « Baltimore et Ferguson, le massacre de Charlie-Hebdo, la décision du tribunal d’acquitter les deux policiers mis en cause dans la course poursuite qui a abouti à la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré le 27 octobre 2005… Tout cela, » a expliqué Régis Cortesero, « forme un contexte qui surcharge l’espace politique ».

L’émeute comme conduite politique

Les travaux coordonnés par Régis Cortesero et Eric Marlière ont tenté de retracer les productions des chercheurs et politologues. A l’issue de cette recension ils ont descellé un consensus parmi les chercheurs autour de l’idée que ces émeutes constituent « une forme d’expression politiques usant d’autres moyens que les formes d’expression politique traditionnelle ». Autre consensus : si ces révoltes sont des conduites politiques, « ce sont des conduites politiques qui ont échoué parce qu’elles n’ont pas produit de changement favorables aux acteurs de ces émeutes ». Pourquoi cet échec ? Régis Cortesero a décrit les différentes pistes explorées par les chercheurs : « D’abord, la difficile émergence d’acteurs capables de porter un discours et une action politique conforme aux intérêts des classes populaires ». Ensuite, la nature fortement morale de la contestation. Elle relève essentiellement d’une demande de reconnaissance, de respect. Mais alors, a interrogé Régis Cortesero : « Comment construire une action politique sur la seule exigence de reconnaissance ? ». Par ailleurs pour des populations qui se sentent niées, l’enjeu de l’émeute c’est de paraître. Mais paraître ne vaut pas langage. Or, « comme cette révolte est mutique ce sont ceux qui ont intérêt à nier son caractère politique qui vont occuper l’espace du discours et, bien souvent, donner le sens qu’ils souhaitent à ces émeutes », a dénoncé Régis Cortesero.

L’expérience de la discrimination

Eric Marlière a proposé alors de faire retour sur les différentes contributions du dossier. Celle de Guillaume Teillet montre que l’intensification du traitement répressif par les pouvoirs publics des émeutes urbaines, réduisant celles-ci à la violence des bandes des cités, concourt à la dépolitisation des révoltes. Apportant un éclairage ethnographique à travers le témoignage d’Eliott, jeune émeutier des années 2005, aujourd’hui cadre dans une entreprise, Fabien Truong a pour sa part voulu transmettre un regard « par le bas », à hauteur d’homme. Ce témoignage a permis de comprendre « la dimension poétique de l’insurrection », celle-ci consistant en une aventure amicale, mais aussi une mise en scène spectaculaire scellant temporairement l’unité du groupe, dont le caractère exceptionnel était parfaitement ressenti pas les émeutiers. Une sorte de fête, « mais dans un contexte général de ressentiment et d’injustice ». « Pendant le temps des émeutes on inverse le rapport de force face à la police, on prend sa revanche ». Ce qui trahit une rupture de confiance avec les institutions, persistantes encore pendant des années chez les anciens émeutiers, même les « insérés, ceux qui appartiennent désormais aux classes moyennes, parce que l’expérience de la discrimination et des relations conflictuelles avec la police ne s’efface pas avec l’inclusion sociale ».

Effectuant une comparaison avec les émeutes anglaises de 2011, Matthew Moran et David Waddington ont tenté de dégager quatre constantes, comme autant d’ingrédients des flambées de violences dans les quartiers populaires : une jeunesse touchée en premier lieu par la crise de l’emploi et de l’Etat-providence, le durcissement sécuritaire, la multiplication des bavures, et enfin, la mauvaise gestion de la crise par les pouvoirs publics.

Des habitants orphelins d’une vision politique

Ces invariants des émeutes seraient favorisés par le fait que la puissance publique aurait « intériorisé  » des archétypes des quartiers populaires « où l’ordre des trafics et des dévoiements religieux viendraient se substituer à l’ordre républicain », a estimé pour sa part Marie-Hélène Bacqué.

S’appuyant sur Etienne Balibar, elle a considéré que ces révoltes récurrentes à l’échelle internationale « posent la question globale des processus d’exclusion ». Elles « s’inscrivent dans une histoire nationales des quartiers populaires et dans un cadre international où les sociétés fabriquent de marge », a déclaré Marie-Hélène Bacqué. Et de relever : « Quand les pompiers, les pêcheurs ou les paysans se soulèvent, on parle de manifestants à l’inverse des habitants des banlieues qui sont eux qualifiés de casseurs ». C’est toute la question de la qualification de ces révoltes qui traverse les débats publics en France, mais aussi aux USA à la lumière des émeutes de Baltimore et de Ferguson. Plus qu’une querelle académique sur les termes, ce qui interroge, c’est bien l’incarnation politique de la révolte populaire et le fait que les jeunes des banlieues soient orphelins d’un mouvement capable de donner une vision politique à leur révolte et aux aspirations qu’elles véhiculent en creux.

Marie-Hélène Bacqué a voulu néanmoins relativiser le sentiment d’échec issu de l’absence de représentation politique des révoltes de 2005, citant la coordination Pas sans nous, ACLEFEU, ou les Indigènes de la République. Même si ces mouvements ont encore du mal à construire un mouvement social national, l’accélération des projets des programmes de rénovation urbaine ou la compréhension croissante des enjeux liés à la prise en compte de la diversité dans les formations politiques sont autant de témoins de leur influence.

Le répertoire de l’émeutier : identique partout dans le monde

A la lumière de dix ans de recherche sur les banlieues, Alain Bertho est revenu sur ce qu’il a nommé « le répertoire de l’émeutier » : volonté de reconnaissance, oubli de la peur… les collégiens affrontent la police et se mettent en danger sans visée stratégique « avec l’idée qu’on va perdre à la fin. Il n’y a pas de désespoir. Il n’y a pas d’espoirs. On est dans l’univers du no futur, du no possible ».

Or, ce répertoire, on le retrouve d’un continent à l’autre : dans les rues de Ferguson, dans la banlieue de Dakar, dans le Tunis du Printemps arabe… les collégiens s’adressent de la même façon au pouvoir. Projetant une carte des séquences émeutières recensée en Afrique, Amérique, Asie-Océanie, il a constaté que les émeutes qui suivent la mise en cause de la police dans la mort d’un jeune ont doublé en 10 ans. Plus inquiétant encore, Alain Bertho a noté une hausse des émeutes, non pas contre le pouvoir, mais contre le voisin : les émeutes communautaires. Il a encore pointé la montée des émeutes liées aux élections, percevant que les suffrages n’apaisent plus mais avivent les tensions. Ce qui pose la question de l’Etat, de l’effondrement du politique et des dispositifs de représentation. « L’idée que le passé éclaire le présent ne fonctionne plus. Nous ne sommes plus dans une subjectivité historique », a-t-il fait valoir.

Entendre les dénis de justice et de dignité

Et pourtant ce travail militant en faveur de davantage d’égalité et pour les droits civique, ce « réveil » des acteurs de la génération 2005 est une réalité que tient à rappeler Tara Dickman. Or, si l’on perçoit les effets à travers les politiques de diversité dans les médias, la mobilisation de la défenseure des droits, le développement de programme visant l’égalité des chances, « les sujets du comportement des forces de l’ordre, des dénis de justice et de dignité qui sont au cœur de toutes ses émeutes ne sont pas traités, comme si cette parole-là, récurrente chez les acteurs de terrain était inaudible ». Même son de cloche pour une jeune conseillère municipale de banlieue qui s’interroge. Comment « s’engager dans l’action publique si on n’aborde plus frontalement la question du racisme et celles des classes sociales ou du partage du pouvoir ? »

Une autre voix s’est exprimée dans la salle pour dénoncer « le mythe républicain qui réduit les problèmes des quartiers populaires à des lectures « classistes », économiste, sociales, comme si les discriminations raciales et religieuses n’existaient pas. Comme si les acteurs politiques et les pouvoirs publics n’entendaient que ce qu’ils souhaitaient entendre ». Mohamed Kamli du collectif Citoyens de Trappes n’a pas dit autre chose : « Lorsque les jeunes expriment leur ras-le-bol face à l’absence d’emplois, de perspectives, de lieux et de mouvements d’expression, la réponse politique est nulle. L’ANRU dépense des milliards pour la rénovation urbaine. On détruit des tours, on disperse les populations. Mais on ne règlera rien tant qu’il y aura des Bac + 5 réduits à vendre du shit pour faire vivre leur famille ».

Contenus associés

09 Novembre 2017
-
Bibliographie

Sociologie de la jeunesse / Mode de vie des adolescents et des jeunes - Septembre 2017

Mission Documentation - Centre de ressources INJEP - septembre 2017

Ce repère bibliographique  s’inscrit dans le cadre du séminaire destiné aux formateurs en établissements publics de formation « Nouveaux publics, nouvelles pratiques, nouvelles pédagogies » organisé par le Ministère des Sports pour les éducateur du 14 au 16 novembre 2017, à Reims....
04 Janvier 2017
-
Article de presse / Revue de presse

Sommeil, école, sexualité, vie de famille… : les adolescents français ne vont pas si mal

"C’est un portrait de l’adolescence comme on en voit peu. Santé physique et mentale, sexualité, rapport à l’école et au corps, vie de famille : le volet français de l’enquête internationale Health Behaviour in School-aged Children (HBSC), menée tous les quatre ans dans 40 pays, donne la parole à...
03 Novembre 2016
-
Enquête ou sondage

Growing up unequal : gender and socioeconomic differences in young people’s health and well-being

"Health Behaviour in School-aged Children (HBSC), a WHO collaborative cross-national study, has provided information about the health, well-being, socialenvironment and health behaviour of 11-, 13- and 15-year-old boys and girls for over 30 years. This latest international report from the study...