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Conférence-débat « Jeunes vulnérables face au système d’aide publique »

La vulnérabilité sociale des jeunes projette une lumière crue sur les inégalités inter et intra-générationnelles, interpellant l’acteur public. Car si la vulnérabilité peut être un moment passager pour certains, elle s’enracine dans le quotidien de l’exclusion pour d’autres. Compte-rendu de la conférence-débat organisée par l’INJEP, le 20 novembre dernier à l’occasion de la publication du dernier numéro de la revue Agora débats/jeunesses sur le même thème.

Le 20 novembre 2012, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire organisait en partenariat avec la mairie du 13e arrondissement de Paris, une conférence-débat intitulée « Jeunes vulnérables face au système d’aide publique », du nom du dossier central de la revue Agora débats/jeunesses n°62. La manifestation se tenait en présence d’Olivier Toche, directeur de l’INJEP, Patricia Loncle enseignante chercheure à l’Ecole des hautes études en santé publique, Olivier Douard, sociologue, directeur du Laboratoire d’études et de recherche sur l’intervention sociale, et coordinateur du dossier central d’Agora débats/jeunesses, Joël Dutertre, médecin en mission locale, Isabelle Frechon, chargée de recherche CNRS (Laboratoire Printemps) et chercheure associée à l’INED, enfin, Didier Gelot, secrétaire général de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale.

La vulnérabilité, une notion pas encore stabilisée

Evoquant, dans son introduction, les différentes approches des pouvoirs publics sur les difficultés sociales des jeunes, Olivier Toche a tenu à rappeler que la question est d’une brûlante actualité, à l’heure où la jeunesse arrive en tête des préoccupations du gouvernement : « Jusqu’il y a peu, on parlait de jeunes défavorisés, de jeunes précaires, de jeunes en difficulté. Si on se tourne vers l’Europe, on utilise le terme de « jeunes avec moins d’opportunités ». Maintenant on parle de « jeunes vulnérables ».

• Les aides publiques en question
Interventions filmées lors des rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse
Toutes ces questions interrogent les pouvoirs publics alors que la question des droits sociaux des jeunes n’a jamais été aussi forte, comme l’indique le rapport d’Antoine Dulin [délégué national aux scouts de France, membre des organisations étudiantes et mouvements de jeunesse - NDLR] au Conseil économique social et environnemental », a estimé le directeur de l’INJEP .

En effet, la question de la vulnérabilité des jeunes est nouvelle. Elle a été portée par l’Agence nationale de la recherche (ANR) qui a commandé les travaux, dans le cadre d’un programme de recherche triennal intitulé JUVENIL, et dont on trouve les principaux résultats dans le dossier d’Agora débats/jeunesses n°62. « Auparavant on ne traitait pas la question de la vulnérabilité des jeunes. On remaniait la question autour des jeunes en difficulté. Engager le travail autour du concept de vulnérabilité est une demande de l’ANR », a reconnu Patricia Loncle. Et de brosser le contexte général de l’étude qui s’est déroulée dans trois départements (Ille-et-Vilaine, Hérault, Seine-Saint-Denis) : « une détérioration de la situation des jeunes tant sur la plan de la situation économique que sur celui de l’action sociale », a exposé Patricia Loncle (voir encadré). Cette question de la vulnérabilité sociale par conséquent « est une notion qui n’est pas encore stabilisée », a estimé pour sa part Olivier Douard. Il a néanmoins livré quelques éléments permettant d’aider à sa définition.

Les figures de la vulnérabilité

Citant Valérie Becquet, maître de conférences en sociologie à l’université de Cergy-Pontoise, Olivier Douard a évoqué « un entre-deux entre intégration et exclusion, un processus où le risque est omniprésent. Quelque chose qui n’est pas sans rapport avec la notion de désaffiliation dont parle le sociologue Robert Castel et dont on peut esquisser trois figures : celle des « vaincus » renvoyant à la question de l’échec scolaire, celle des « galériens » marqués par les conséquences de l’échec scolaire et l’assignation au territoire, enfin celle des « errants » qui renvoient à des situations de rupture familiale ».

Dans les contributions signées par Virginie Muniglia et Céline Rothé trois autres typologies sont proposées : « les « conventionnels » (qui se caractérisent par une situation de précarité économique liée à une insertion professionnelle difficile) ; les « renversés » : ceux qui vivent des situations de précarité depuis peu de temps ; enfin « les désaffiliés » - ceux marqués par des activités marginales, alternatives, d’urgence sociale », a commenté Olivier Douard. Cet article tend à démontrer par ailleurs que la subjectivité des acteurs de l’insertion adoucit la rigidité du système de prise en charge.

C’est donc sans surprise que l’on constatera que les logiques de prise en charge diffèrent profondément en fonction des catégories et des cultures des professionnels ou des territoires. En revanche un trait s’impose à tous : plus les dispositifs sont nombreux dans un territoire, plus il y a affaissement de l’approche globale, « posant la question de la cohérence des politiques publiques », a estimé Olivier Douard.

La génération « chameau »

Manière de poser la question de l’efficacité des politiques publiques visant à l’effacement de ces vulnérabilités. Citant l’article qui se penche sur les jeunes gitans voyageurs dans l’Hérault et le Gard, Olivier Douard a fait valoir que « les signes classiques de la vulnérabilité peuvent être dépassés par des stratégies particulières ». Il y a vu la preuve de « cette fameuse puissance sociale propres certaines catégories, jugées marginales, pourvu qu’on prenne en compte leurs spécificités ». Plus que toute autre question, la vulnérabilité, met en exergue le caractère hétérogène des publics jeunes et les inégalités qui frappent cette population. Ainsi « 30% des jeunes SDF, sont des anciens placés de l’aide sociale à l’enfance », a relevé Isabelle Frechon. « Pour beaucoup, la vulnérabilité n’est qu’un épisode dans l’existence, explique la chargée de recherche. Pour d’autres c’est une situation à vie, a poursuivi Isabelle Frechon. Ce fait est d’autant plus prégnant chez les jeunes que, pour employer l’expression d’une étude du Secours catholique, on a affaire à une génération « chameau ». La seule façon de constituer des parcours, c’est d’avoir des chameaux, c’est-à-dire des parents pour traverser « le désert ». Lorsqu’il y a rupture familiale on se retrouve dans des situations plus critiques avec risque d’enfoncement dans la précarité, par strates, avec le logement comme strate critique. »

La famille, acteur incontournable de la protection sociale ?

Un point de vue que semble partager Didier Gelot : « Les jeunes exclus interrogent aussi sur l’enfance. Un enfant n’est pas pauvre, ni exclu indépendamment de sa famille ». Par ailleurs, « Si on raisonne en classes d’âges, les jeunes sont les populations les plus pauvres, avec 20% sous le seuil de pauvreté contre 14% sur l’ensemble de la population, le taux étant particulièrement élevé pour les 18-24 ans et c’est encore plus fort pour les jeunes femmes. Entre 2002 et 2010, le taux de pauvreté est monté d’un point sur l’ensemble de la population, de trois points pour les jeunes », a noté Didier Gelot, affirmant par ailleurs que ces chiffres de l’INSEE ne « tiennent pas compte des jeunes placés ». L’écart se creuse. Une personne sur deux en situation de pauvreté est un jeune. Dans les zones urbaines sensibles (ZUS), un jeune sur deux est pauvre. Didier Gelot décline l’explication sur deux niveaux : la vulnérabilité sociale des jeunes trouve des origines individuelles, comme la faible participation des jeunes au marché du travail, ou le faible niveau de qualification. « Mais on peut aussi l’imputer à certaines compositions familiales qui sont plus favorables à la constitution des vulnérabilités, estime Didier Gelot. Le fait d’appartenir à une famille monoparentale, ou à une famille nombreuse, la situation des parents par rapport à l’emploi (temps partiel, chômage, bas salaire)… constituent autant de facteurs qui agissent sur la vulnérabilité des jeunes ».

Médecin dans les missions locales du quartier des Bosquets à Clichy-sous-Bois, et à Melun-Sénart, le docteur Joël Dutertre a montré qu’en matière de santé, les 18-24 dans leur globalité présentent une vulnérabilité plus forte en matière de protection santé, « près de 17% d’entre eux n’ayant pas de protection complémentaire contre 4% pour le reste de la population ». Cette vulnérabilité générationnelle se cumule avec une inégalité intra-générationnelle dans les quartiers populaires où exerce Joël Durtertre. Le médecin égrène les chiffres : dans sa consultation aux Bosquets, 80% des jeunes sont dénués de protection complémentaire, 54% présentent une pathologie caractérisée, 63 % ont des problèmes psychologiques ou psychiatriques… Les conséquences de cette situation sont notamment « des pathologies vues tardivement et compliquées » ou encore « une morbidité [1] qui va pénaliser l’insertion ». Pire : la courbe des jeunes dont la situation sanitaire s’aggrave suit exactement celle qui montre les sorties des dispositifs de suivi mis en place par les missions locales. Autant d’éléments qui plaident pour une action conjuguée pour répondre, d’une part, à l’urgence (avec, comme à Clichy-sous-Bois, l’expérimentation d’un dispositif d’accès à la CMU en moins de 10 jours) et, d’autre part, pour réintroduire dans certains territoires qui en sont dépourvus, des professionnels de la protection maternelle infantile. « On a des plaquettes dans tous les coins, mais plus de professionnels de la PMI. Certains territoires sont dotés et bien, d’autres sont dépourvus de façon dramatique », a regretté le praticien.

Roch Sonnet, INJEP

L’enquête JUVENIL

Entamée en 2009, l’enquête JUVENIL a mobilisé durant trois ans une équipe de 12 chercheurs issus de différentes universités françaises. Un travail qui a fait l’objet d’une approche comparative dans trois territoires départementaux (Ille-et-Vilaine, Hérault, Seine-Saint-Denis). Il comportait trois dimensions :

  • une analyse des politiques publiques relevant des domaines de l’exclusion sociale et de l’accès aux soins (formulation des problèmes publics, mise en œuvre territoriale, partage des compétences) ;
  • une étude des logiques d’intervention des professionnels de terrain en direction des plus vulnérables ;
  • une analyse des trajectoires individuelles, appréhendées sous l’angle biographique (utilisation des dispositifs par les jeunes, perceptions, résonance au sein de leurs parcours personnels, notamment dans leur dimension identitaire ;

L’équipe a mené une trentaine d’entretiens semi-directifs par territoire auprès des professionnels, une quinzaine auprès des jeunes.

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