Conférences et rencontres

Conférence-débat "Jeunes alteractivistes, d’autres manières de faire de la politique" ?

Dans un contexte saturé par l’actualité, l’ambition de cette conférence était de contribuer par des travaux de recherche solides et documentés à comprendre ces nouveaux mouvements sociaux, leurs enjeux, les motivations et les caractéristiques de leurs acteurs souvent jeunes. Objectif : prendre du recul collectivement pour mieux comprendre, mais aussi nourrir et éclairer la décision publique. 

 
A l’occasion de la parution de la revue Agora débats/jeunesses n°73, intitulée "Jeunes alteractivistes : d’autres manières de faire de la politiques ? Perspectives internationales", l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) a organisé une conférence-débat mardi 21 juin 2016, en partenariat avec les Presses de Sciences Po. Près de 100 personnes avaient fait le déplacement à l’amphithéâtre Caquot, rue des Saints Pères, siège de Sciences Po - Paris.  Un événement auquel participaient Geoffrey Pleyers, professeur à l’université de Louvain, président du comité de recherche "Mouvement sociaux" de l’association internationale de sociologie et coordonnateur de ce numéro d’Agora débats/jeunesses, Anne Muxel, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po, Vincent Tiberj, professeur des université associé (Sciences Po Bordeaux), ainsi que deux jeunes activistes venus témoigner de leur expérience. Plus précisément, il s’agissait de verser au débat public  les recherches empiriques menées autour des mouvements de démocratisation en Belgique, Espagne, Turquie, Liban et au Canada  et restituées dans Agora débats/jeunesses. L’occasion, à travers cette démarche comparative, de pointer les enjeux de ces nouvelles formes de militantisme qui percent partout dans le monde, bousculant les pratiques politiques instituées, dans la continuité des mouvements des Indignés en Espagne, des Printemps arabes au Maghreb et au Moyen-Orient, d’Occupy Wall-Street aux Etats-Unis et de Nuit debout en France. 

Alteractiviste : un « individualiste solidariste »

Mais au fait, qu’entend-on par "alteractiviste" ? Pourquoi ce terme ? Désigne-t-il des nouvelles radicalités militantes ou d’autres façons de s’engager ? Pour Geoffrey Pleyers la sphère de l’alteractivisme se situe dans un espace entre l’engagement au sein d’organisations politiques et syndicales classiques et les mouvements de contestation libertaires et radicaux. Ni conformiste, ni révolutionnaire, ni chauvin, l’alteractiviste se définit par une culture militante qui place l’expérience vécue et l’éthique personnelle au cœur de la démarche d’engagement.  
"C’est la relation à soi qui est au cœur de l’activisme aujourd’hui, ainsi qu’une recherche de cohérence dans les valeurs, et par-delà celles-ci une relation à l’autre, a expliqué Geoffrey Pleyer. L’expérience personnelle ne peut être déléguée. Donc,  chaque parole se vaut. A Nuit debout, la parole est  une valeur en soi… qu’on soit enseignant, chômeur, travailleur immigré. Tous ces drapeaux, tous ces syndicats, tous ces slogans sont en quelque sorte disqualifiés par l’expression libre de l’individu"Autre caractéristique : ces mouvement  se construisent autour d’espaces particuliers, à forte portée symbolique, comme la Place Taksim en Turquie,  la Place de la République à Paris, la Plaza del sol à Madrid, où les visions du monde souhaité sont expérimentées. On réinvente les modes du débat contradictoire, on s’organise pour la nourriture, la régie son, ou l’information et la communication.  Si repenser la démocratie est au cœur de ce qui anime les jeunes alteractivistes, ils l’expérimentent "en vrai", en font une exigence personnelle,  une éthique marquée par la bienveillance et l’ouverture à autrui. Autant d’éléments qui amènent Geoffrey Pleyers à penser que "Nuit debout n’est pas qu’un espace d’expression, mais un espace d’écoute et de relation à l’autre à travers la mise en œuvre de valeurs par lesquels on se transforme"
 

Universalité, individualité, dignité : cartographie des mouvements alteractivistes 

L’universalité est la première caractéristique  qui unit et définit ces mouvements : "Indépendamment des cadres nationaux, ces mouvements  s’inscrivent de façon durable depuis 2010 et gagnent toutes les sociétés, toutes les nations : le Sénégal, la Bosnie, l’Inde, l’Egypte, le Canada, l’Espagne, Hong-Kong…", selon Geoffrey Pleyers qui les observe depuis l’aube des années 2010. 
 
Au cours des échanges, les sources objectives de l’alteractivisme et de ses nouvelles formes de socialisation politique sont apparues comme le produit d’une rencontre entre deux contestations radicales : celle qui porte sur les termes de la démocratie de représentation et une critique face au développement des inégalités et la généralisation de la précarité. Pour cette génération de jeunes, diplômée plus que toutes les précédentes, mais marquée par la précarité matérielle, s’engager c’est aussi porter « une révolution de la dignité », a rappelé Geoffrey Pleyers. Avoir un travail à 25 ans… ne pas demander l’aumône à ses parents, accéder au logement… Se pourrait-il que ces nouveaux acteurs de la contestation sociale soient à l’avant-garde d’une prise de conscience que les jeunes ne pourront prendre place dans la société s’ils n’en changent pas radicalement les formes et les termes ? Ce qui est sûr, selon Geoffrey Pleyers c’est que ces jeunes militants portent une conviction de fond en phase avec une part croissante de l’opinion, selon laquelle "la politique traditionnelle n’est pas la bonne façon de faire de la politique. Les façons de travailler, de produire et de consommer portées par les élites économiques ne sont pas les bonnes façons de participer à la production de richesse et de consommer. Comment ce message sera-t-il entendu et par qui ? Voilà un enjeu essentiel pour nos démocraties dans les mois et les années à venir", a estimé Geoffrey Pleyers. 

Expérimenter le futur 

Ces mouvements comportent une forte dimension préfigurative en ceci qu’ils ambitionnent de tester in vivo des idées et des aspirations. Car ces occupations de places et de zones à défendre sont le siège d’expériences, de relations sociales nouvelles (on parle à ceux qu’on ne connait pas), de subjectivité et, "n’oublions pas, a souligné Geoffrey Pleyers, de créativité".
Et le professeur à l’université de Louvain de présenter quatre clés pour comprendre ces nouvelles formes d’engagement politique. D’abord, il importe de dépasser la dichotomie entre la construction de soi et l’engagement. Ces mouvements démontrent que l’un et l’autre sont profondément intégrés. "Il s’agit de se transformer soi-même au contact d’autrui", a précisé Geoffrey Pleyers. Ensuite, "on observe une forte résistance de chacun par rapport à soi. Comment ne pas devenir soi-même un petit leader alors que justement on ne veut pas de leadership ?"  Troisième point : l’alteractiviste ne sépare plus clairement la vie privée et la vie politique. Agir c’est construire une doctrine, mais aussi manger et consommer différemment à l’instar du mouvement Vegan ou celui de la Simplicité volontaire [la simplicité volontaire ou sobriété heureuse est un mode de vie consistant à réduire volontairement sa consommation, ainsi que les impacts de cette dernière - NDLR.]. Geoffrey Pleyers a observé enfin un "dépassement de la dichotomie entre le off-line et le on-line. Ce n’est pas Facebook qui est au cœur de la révolution égyptienne, c’est l’occupation matérielle de place Tahrir et Facebook. En France, c’est la place de la République et  Periscope. L’espace public est investi à la fois numériquement et matériellement par des informations personnalisées, cumulant les points de vue et les subjectivités". 
 
D’après Anne Muxel, "tous ces mouvements ont en commun de proposer des forces nouvelles, de nouvelles grammaires de l’action politique. Définir l’alteractivisme  c’est essayer de comprendre une culture cohérente du changement social". Au-delà de ce préalable, elle a défendu une vision plurielle, difficile à cerner constituée "d’expériences existentielles reliées à des récits personnels et des expériences collectives. L’espace politique alteractiviste est surtout riche de la diversité de ces problématiques de la pluralité de ces luttes et de la grande diversité des propositions et des manières de considérer le changement politique".

Epuisement de la relation démocratique 

Vincent Tiberj a pour sa part présenté les mouvements alteractivistes comme une conséquence "de l’épuisement de la relation classique de la représentation. Notre système démocratique a évolué vers une « ratiocratie » (pouvoir à ceux qui savent – NDLR) de plus en plus technicisée qui exclut une part croissante des citoyens du jeu démocratique, avec un Etat qui se désengage des consensus sociaux et économiques et renforce ses politiques sécuritaires". Face à ce phénomène toute une génération s’interroge à la lumière des enjeux locaux, nationaux, globaux et conteste une vision de l’action politique réduite au bulletin de vote. "Pour ces jeunes, a fait valoir Vincent Tiberj, habiter c’est politique, aimer c’est politique, faire société dans un monde ségrégué ou pas, c’est politique. Ils réhabilitent l’action quotidienne dans sa dimension politique. Cultiver un potager Place de la République est à ce titre symptomatique de cette volonté d’incarner concrètement une façon de vivre différemment et collectivement."  

Quelle influence sur les partis traditionnels ? 

Les intervenant ont ensuite abordé un autre enjeu fort : l’influence que ces mouvements exercent sur les partis politiques institutionnels. Citant Podemos (formation politique issue du mouvement des Indignés espagnols qui tirent les leçons des échecs de ce mouvement et font le choix d’investir le jeu électoral), puis évoquant l'influence des alteractivistes sur le programme de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, ou celui du parti pro-Kurde en Turquie, Geoffrey Pleyers s’est interrogé sur la façon dont les formations traditionnelles vont être impactées. Pour Anne Muxel, la porosité entre l’alteractivisme et les formes d’engagement politique instituées est beaucoup plus importante qu’on ne le pense. Si l’alteractivisme se définit comme un espace de réinvention du politique qui articulerait des valeurs à des méthodes d’actions innovantes "il y a fort à parier qu’il changera les pratiques politiques des formations instituées".

Les limites de ces mouvements

Egyptiens, espagnols, canadiens, français… ces mouvements ont également ceci en commun de présenter des limites que Geoffrey Pleyers formule ainsi : "Peut-on changer le monde seulement à partir d’expériences personnelles et collectives ? Que se passe-t-il après. Quels sont les résultats ?" Le chercheur  a par ailleurs noté que d’autres mouvements, à l’extrême droite de l’échiquier politique s’emparent des outils et des modalités d’actions des alteractivistes. Enfin, citant différentes répressions de l’après Printemps arabe, il observe que ces jeunes militants se montrent très vulnérables face aux reprises en main brutales des pouvoirs en place. 
"Pour ces mouvements : l’urgence c’est le présent", a estimé Anne Muxel. C’est à la fois leur force et leur faiblesse puisqu’ "ils ne se réfèrent pas au passé,  a-t-elle poursuivi, ni ne se projettent dans le futur, se cantonnant souvent à la défense d’une cause concrète et à la prise de conscience ». D’où leur difficulté à préfigurer l’avenir et, par conséquent à s’inscrire dans le jeu démocratique. Résultat : « ces mouvements s’essoufflent sur leur difficulté à se  prolonger dans la politique institutionnelle", a observé Anne Muxel. 
Vincent Tiberj a également émis deux réserves sur ces mouvements : la première a trait à la sociologie des alteractivistes et au fait que ces mouvements ne seraient pas fortement implantés dans les banlieues et les campagnes.  Leur avenir tiendrait dans leur capacité de trouver un écho au-delà des villes-centre, dans les cités et dans les territoires ruraux, notamment auprès des populations ouvrières et peu qualifiées. La seconde réserve porte sur "l’après, sur la capacité à aller au-delà de la contestation des termes de la démocratie de représentation et à nourrir un projet de société". 

A la maternelle de la démocratie

Savannah Anselme, faisant part de son expérience à Nuit debout, a résumé cette difficulté en une formule : "On est à la maternelle de la démocratie". D’après elle, la remise en cause de la démocratie représentative est le fait d’une frange importante de la population, y compris d’acteurs politiques et syndicaux qui trouvent "dans Nuit debout l’occasion de renouveler les règles de leurs propres organisations". "Notre credo, a poursuivi Savannah Anselme, c’est que tout le monde est  légitime pour parler de politique. Mais pour ce faire nous avons dû inventer des protocoles de modération de l’assemblée, avec des gestes pour communiquer, tout simplement parce que ces protocoles n’existent pas dans le quotidien des citoyens, ni dans les classes, ni dans les entreprises, ni dans les assemblées générales". Selon Savannah Anselme, on peut s’interroger sur la maturité collective du mouvement Nuit debout, mais à coup sûr, celui-ci a produit de la maturité individuelle chez ses jeunes militants, ce qui ne sera pas sans effets sur les évolutions du mouvement social et de l’échiquier politique à moyen terme. 
 
C’est un fait acquis aux yeux de Juliette Rousseau : "La réinvention politique s’effectue ailleurs que dans les registres électoraux de la démocratie "dite" représentative. En effet, ce sont dans les marges que s’opèrent ces transformations du rapport au politique". Pour cette militante de Coalition climat 21, les catégories populaires sont présentes dans cette dynamique des mouvements alteractivistes, même si leur expression n’est pas caractérisée comme telle par les observateurs. "Lors des émeutes 2005 personne ne pensait qu’il s’agissait de faits politiques. Pourtant à bien des égards ils l’étaient", a considéré Juliette Rousseau pour qui "les expériences subjectives" des jeunes alteractivistes "ne sauraient se réduire aux échecs de la démocratie représentative". Elles doivent être entendues comme une volonté des individus de se réapproprier les moyens d’agir sur leur quotidien, à travers l’organisation de collectifs répondant à cette aspiration. 
 
Avec ces nouvelles formes d’engagement politique "on découvre les perdants de la démocratie représentative, des jeunes éduqués et diplômés, capables de disséquer, de comprendre le discours politique, de poser les enjeux, mais qui sont exclus de la démocratie instituée et en refusent les règles", a avancé Vincent Tiberj. Cette situation éclaire d’un jour nouveau les débats qui, des constitutionnalistes de l’an I à la Commune de Paris, agitaient les tenants du mandat impératif et ceux du mandat représentatif, les premiers exprimant la souveraineté populaire rousseauiste par opposition aux défenseurs de la souveraineté nationale. "Pour ceux-ci le peuple est bon à choisir, parmi les supposés meilleurs, celui qui va décider à sa place. C’est cela qui est mis profondément et – je crois – durablement en cause par un nombre croissant de citoyens et qui alimente ces nouveaux mouvements sociaux", a conclu Vincent Tiberj.
 
 
 
 

 

 

 

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