Participation, engagement, citoyenneté

Vie associative, économie sociale et solidaire

Conférence-débat de l'INJEP " les dispositifs de participation des jeunes dans les collectivités" le 18 juin 2015

100 personnes se sont donné rendez-vous le 18 juin 2015 dans les locaux de l’université Paris-Diderot pour traiter des conclusions d’un rapport de l’INJEP sur les dispositifs de participation des jeunes dans les conseils régionaux. L’occasion de passer les champs des études et de la recherche au crible du quotidien des professionnels qui œuvrent à la participation politique et publique des jeunes aux différents échelons du territoire, notamment au niveau municipal.

Tous les dispositifs de participation sont-ils équivalents quel que soit le territoire ? Que disent ces dispositifs de la place des jeunes comme acteurs, comme citoyens dans les collectivités ? Quels sont les démarches, les instruments qui permettent aux collectivités d’élargir la participation aux jeunes les plus en retrait des instances de décision ?

Rassemblant plus de 100 personnes issues des champs associatifs, de la recherche et des agences publiques d’Etat ou des collectivités, une conférence-débat organisée par l’INJEP, le 18 juin 2015, à l’université Paris-Diderot s’est proposée de répondre à ce questionnement en croisant les regards des praticiens et des chargés d’études. Cet événement prolongeait les conclusions contenues dans un rapport signé par Laurent Lardeux, chargé d’études et de recherche à l’INJEP, sur les « Dispositifs de participation des jeunes au niveau des conseils régionaux ». Ambition : présenter les résultats de ce travail et l’élargir aux dispositifs de participation mis en œuvre dans les villes et départements.

Participation : un sujet croissant des politiques publiques

Figuraient au nombre des intervenants Mathieu Cahn, président de l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (ANACEJ), adjoint au maire de Strasbourg, vice-président de la communauté urbaine, Laurent Lardeux, chargé d’études et de recherche au sein du même institut, Clément Mabi, docteur en sciences de l’information et de la communication – UTC Compiègne, chercheur post-doctorant, GIS Démocratie et participation – , enfin, Thomas Rogé, responsable de la mission Jeunesse et citoyenneté à la Mairie de Paris. Le débat était animé par Francine Labadie, cheffe de projet observatoire et coordinatrice de la mission observation/évaluation à l’INJEP.

Rappelant les multiples contributions de l’INJEP [1] sur les questions de participation des jeunes, Francine Labadie a lié « la part grandissante » de ce sujet dans le monde de la recherche à la « place majeure » qu’il a acquis dans les politiques publiques, qu’elles soient locales, nationales ou européennes. Le rapport de Laurent Lardeux sur les « Dispositifs de participation des jeunes au niveau des conseils régionaux », « s’inscrit dans cette démarche. Il contient des enseignements et des questionnements applicables à d’autres collectivités, a exposé Francine Labadie pointant l’un des enjeux centraux des débats : comprendre « comment ces pratiques répondent au désenchantement démocratique et au renouvellement démocratique », interroger « les injonctions à la participation qui sont désormais omniprésentes dans les politiques publiques », mais aussi « déterminer quelles sont les démarches qui permettent la participation des jeunes les plus en retrait de l’espace public ».

« Démocratie sauvage » contre « démocratie d’élevage » ?

Exposant les grandes lignes de son rapport, Laurent Lardeux est d’abord revenu sur « les dispositifs de participation des jeunes dans le langage des autorités administratives et politiques » révélant deux perspectives, deux visions de l’action publique. La première qualifiée d’ « idéaliste » tend à considérer comme « inévitable » la place accordée aux jeunes dans les processus démocratiques tout en favorisant « l’équilibrage des pouvoirs et la circulation des informations ». Cette vision fait la part belle « aux impacts positifs des politiques de participation sur les relations entre les jeunes et les pouvoirs publics, en se détournant par ailleurs des logiques d’arène de cooptation et en limitant les reproductions sociales », a déclaré Laurent Lardeux.

 

L’autre représentation qui prend corps dans la rhétorique publique s’avère quant à elle « négative ». D’après Laurent Lardeux, celle-ci consacrerait la participation des jeunes comme un simple outil de gestion de conflits, « un processus de transformation de la démocratie sauvage en démocratie d’élevage qui nie tout rapport à la contestation ». Comment surmonter cette dichotomie entre idéalisme et perspective critique ? L’auteur du rapport s’est appuyé sur un questionnaire à destination des référents jeunesse de chacune des 27 collectivités régionales, mais aussi des correspondants des directions régionales de la jeunesse et de la cohésion sociale, complété par des entretiens avec des cadres des associations de jeunesse et d’éducation populaire, pour dessiner une typologie plus nuancée des processus de participation dans les conseils régionaux. « On a tendance à négliger les diversités des formes de participation qui répondent à toute une palette de politiques publiques », a rappelé Laurent Lardeux.

Une grande variété de participations

Certaines politiques de participation visent la consultation sur des projets déjà menés à des fins d’évaluation. D’autres ont des finalités prospectives, d’autres encore cherchent à valoriser les initiatives existantes mais jusqu’alors peu valorisées. « L’implication à la participation des jeunes peut se manifester à travers un processus « top-down », le conseil régional imposant les thématiques de travail, ou à l’inverse via un mouvement « bottom-up » destiné à faire émerger les capacités d’initiatives et l’empowerment des jeunes », a encore décrit Laurent Lardeux. Les modalités de participation sont également très diverses : agoras, forums, états généraux, ateliers, parlement des jeunes ou instances permanentes à côté des élus. Quant aux démarches de concertation, malgré leur extrême diversité, toutes visent à cibler une catégorie d’usagers et à favoriser les relations avec les élus. « La concertation n’implique pas la co-décision, mais permet de nourrir la décision politique et la légitimer », a estimé Laurent Lardeux, exprimant ses réserves sur le terme même de « co-décision ». Certes, ce dernier contribue à réduire les distances entre élus et administrés, « mais ne peut-on considérer qu’il s’agit là d’un abus de langage dans des modèles de démocratie représentative qui se fondent sur des rapports fondamentalement hiérarchisés entre élus et citoyens ? », s’est interrogé Laurent Lardeux, tant les relations verticales entre jeunes et décideurs relèvent de la plus élémentaire évidence.

Intégrer la parole d’acteurs non reconnus

S’il n’existe pas de formes emblématiques de participation, mais une superposition de plusieurs dispositifs participatifs utilisés à des temps différents, Laurent Lardeux a néanmoins invité à réfléchir à la « la nécessaire complémentarité des dispositifs de participation, une trop grande fragmentation entretenant la confusion sur les objectifs à atteindre ». S’agissant des cadres formels de participation, il a relevé la difficulté que rencontrent les conseils régionaux « à intégrer la parole d’acteurs non reconnus, de jeunes peu ou moins organisés, ou agissant au sein d’associations moins institutionnelles, mais qui exercent une vraie influence dans les territoires où elles agissent ».

 

Rappelant brièvement les dates de création des conseils de la jeunesse d’arrondissement, avec la première élection de Bertrand Delanoë, rapidement suivis par la mise en place d’un conseil parisien de la jeunesse (CPJ) en 2003, Thomas Rogé a expliqué que la Ville de Paris avait tiré, huit ans plus tard, en 2012, un bilan mitigé de l’expérience. « Les conseils d’arrondissement et le conseil parisien de la jeunesse s’ouvraient à l’ensemble de la jeunesse vivant, travaillant ou étudiant à Paris, se réunissaient en commissions, mais fonctionnaient de manière asynchrone avec la ville de Paris, ne parvenant pas à instaurer une relation instituée avec la municipalité », a estimé Thomas Rogé. Fraîchement élue, la maire de Paris, Anne Hidalgo, a affirmé très vite sa volonté de réformer le conseil parisien de la jeunesse et de favoriser « un écosystème de la participation des jeunes » produisant de réels effets sur l’élaboration des politiques de la ville en matière de jeunesse. Cette volonté politique s’est traduite par l’arrimage de l’animation jeunesse à une mission jeunesse et citoyenneté « travaillant en interlocution avec les services, pour plus de transversalité » et par la clarification des objectifs politiques assignés au conseil parisien de la jeunesse.

L’expérience parisienne de participation des jeunes

La collectivité souhaite en effet prendre davantage en compte les jeunes dans l’élaboration des politiques menées et les accompagner dans leur autonomie. Pour ce faire, la ville de Paris a voulu « revoir l’assise du conseil parisien de la jeunesse, à travers une communication plus massive, afin de mieux faire connaître ses objectifs » et diversifier ses publics. Etudiants, lycéens, jeunes actifs… 700 jeunes parisiens se sont porté candidats à une représentation élargie aux 25-30 ans. La municipalité a également travaillé à synchroniser les chantiers du conseil avec ceux des services, notamment en lui attribuant une lettre de mission. Celle-ci fixe les thèmes de la concertation en matière d’aménagement et d’équipement, demande que le CPJ émette un avis notamment sur un programme d’autonomie des jeunes, sur un plan anti-pollution pour la qualité de l’air, sur le plan vélo 2015-2020, ou encore sur le contrat de ville visant l’amélioration des conditions de vie dans les quartiers dits « politique de la ville ». Plus largement, cette lettre de mission associe les jeunes du CPJ à la conférence « Paris 2015 » sur le climat qui se tiendra en décembre, sous l’égide de la France et de l’ONU. Enfin, la municipalité a mis en place une organisation qui permet aux jeunes de saisir élus et techniciens, dotant même le CPJ d’une capacité d’auto-saisine sous la forme de vœux soumis au vote du conseil de Paris. L’objectif est «  de favoriser la participation des jeunes parisiens dans tous les espaces, dans toutes les temporalités et sur tous les sujets », a résumé Thomas Rogé.

La participation à quoi ça sert ?

Tirant les leçons des deux premières interventions Clément Mabi a estimé que l’enjeu central d’une politique de participation des jeunes reste la légitimation de la décision publique : « A quoi ça sert la participation ?, a-t-il interrogé, le mot-clé c’est la question de la légitimité. La co-construction ne s’applique pas tant à la décision politique qu’à la légitimité de cette décision ».

 

Ce cadre de réflexion posé, il a insisté sur la nécessité de fixer des règles du jeu et de donner du sens à la démarche : «  No issue, no public ! Il ne suffit pas de ses donner des règles pour que ça marche. Il faut qu’il y ait un enjeu dans les politiques participation, sinon elles échouent. Si les gens se mobilisent c’est qu’ils ont quelque-chose à traiter. Et ce n’est pas parce qu’on met en place des outils numériques innovants que cela fonctionnera », a expliqué Clément Mabi. Néanmoins, internet et les technologies de l’information et de la communication ne peuvent être ignorés des concepteurs des politiques de participation, notamment parce que le numérique permet de se servir des pratiques existantes maîtrisées par les jeunes. En effaçant les frontières entre le public et le privé, entre-deux où l’espace conversationnel devient public, internet constitue ontologiquement un espace politique et de participation. Mais s’il fabrique de la relation politique, il n’engendre pas forcément du sens et de la vision collective. « La responsabilité politique ne doit pas s’effacer derrière le fétichisme technique », a averti Clément Mabi. « On existe sur la toile que parce qu’on interagit. La responsabilité et la fonction de l’acteur politique… c’est de donner du sens politique », a rappelé Clément Mabi définissant par la suite « trois axes d’efficacité : orienter l’information vers les citoyens pour que les groupes concernés soient des communautés « débattantes », multiplier les canaux de participation (numérique et présentiel), utiliser des procédures identifiables dotées de principes de fonctionnement clairs, enfin, savoir valoriser la participation des jeunes dans le cadre d’une stratégie globale. »

Plaidoyer pour un « élevage idéaliste »

Intervenant aux titres de président de l’ANACEJ et d’élu local, Mathieu Cahn a commenté les termes clivants de « démocratie sauvage » et de « démocratie d’élevage » ainsi que les deux visions politiques « idéalistes » ou « négatives », présentées par Laurent Lardeux, pour revendiquer, non sans humour, sa position « d’éleveur idéaliste ». Pour Mathieu Cahn, la participation des jeunes ne se conçoit pas en dehors d’un cadre démocratique, fort « d’organisations et de corps intermédiaires qui aboutissent à des décisions communes ».

Car si les collectivités sont légitimes lorsqu’elles mettent en œuvre des politiques de participation, elles ont vis-à-vis des jeunes impliqués un « devoir d’honnêteté » : « La décision doit revenir in fine à ceux qui sont élus pour la prendre, a-t-il tranché, estimant par ailleurs que les élus ne devraient pas « se déposséder de leur capacité d’agir sous couvert de co-construction et de co-élaboration ». Pour l’adjoint au maire de Strasbourg, plusieurs autres écueils sont à éviter : « L’initiative sympathique, du type convaincre les jeunes de distribuer des chocolats aux personnes âgées le jour de noël, la démagogie « jeunistes » (vous êtes beaux, vous représentez l’avenir. Faites ce que vous voulez) », ou à l’inverse « la non prise en compte de la parole sollicitée ». Trop souvent, a regretté l’élu, les pouvoirs publics sollicitent l’expertise d’usage des jeunes dans un débat public, mais ne l’entendent pas, alors que cette écoute détermine souvent l’efficience des politiques à venir. Dernier travers : la convocation d’une jeunesse qu’il faudrait rééduquer. Idée teintée de paternalisme qui irrigue les débats sur le service militaire, et plus récemment, sur la généralisation du Service Civique dessinant en creux les contours d’une « stigmatisation parfois inconsciente d’une jeunesse perçue comme désengagée et narcissique, alors qu’il s’agit d’une jeunesse qui ne se reconnait pas dans les cadres représentatifs ». Si l’on veut faire de la participation des jeunes un levier permettant de résorber « la fracture sociale et territoriale qui risque de se doubler d’une fracture démocratique », a avancé Mathieu Cahn, les élus doivent accepter de se mettre au diapason du temps de la jeunesse. Temps d’expérimentation où l’erreur est possible, temps des tâtonnements et des allers-retours, temps découplé du temps politique… et de ses échéances propres.

Interview de Laurent Lardeux sur la participation des jeunes

 

 

 

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