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Santé

La prévention par les pairs : que faire pour que ça marche ?

Conférence-débat de l'INJEP « Education à la santé des jeunes »

La participation des jeunes aux politiques de santé et de prévention les concernant semble faire consensus. Professionnels, élus et textes officiels soulignent en effet l’importance de réfléchir aux méthodes et à leur diversification qui permettent aux jeunes d’être acteurs de prévention pour d’autres jeunes. Oui, mais voilà : quel est alors le rôle des professionnels ? Suffit-il d’être jeune pour savoir s’adresser à d’autres jeunes ? Extraits.

Dans le prolongement de la parution du numéro 43 des Cahiers de l’action, « Education pour la santé des jeunes : la prévention par les pairs », l’INJEP a organisé, jeudi 16 avril, une conférence-débat à l’université Paris Diderot. Cette rencontre, partant de différentes expériences de prévention par les pairs étudiées dans l’ouvrage, a mis en lumière les principaux enjeux et conditions pour que les jeunes soient des acteurs de prévention pour la santé d’autres jeunes. A côté des sociologues Yaëlle Amsellem-Mainguy, chargée d’études et de recherche à l’INJEP, et Eric Le Grand qui ont coordonné l’ouvrage, François Chobeaux, membre de la direction pédagogique nationale des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Céméa) a apporté son éclairage sur le sujet. Etaient également présents Jean-Baptiste Lusignan, chargé de projet au Centre régional d’information et de prévention du sida (CRIPS) Île-de-France ainsi que Charly Schack et Anthéa Mulot-Hauriez, élèves au lycée agricole Georges Desclaude de Saintes, acteurs du spectacle et clip de prévention « Hello, l’addiction s’il vous plaît ! ». Une expérience on ne peut plus concrète qui s’inscrit dans le cadre d’ « Addiction en scène » : une démarche de prévention expérimentale portée par le Réseau d’éducation pour la santé, l’écoute et le développement de l’adolescent (RESEDA). L’animation était assurée par Angélica Trindade-Chadeau, chargée d’études et de recherche à l’INJEP et responsable de la collection Les Cahiers de l’action.

Laisser les jeunes parler aux jeunes ne suffit pas.

« Ce numéro des Cahiers de l’action "Education pour la santé des jeunes : la prévention par les pairs" comble un manque dans la collection sur les questions de santé et de prévention, en réinterrogeant le rôle des pairs et son articulation avec les professionnels », a expliqué Angélica Trindade-Chadeau, revenant sur les motivations éditoriales de l’ouvrage. L’occasion de questionner encore la diversité des lieux de prévention, du web aux missions locales en passant par les établissements scolaires.

La question de la santé des jeunes se pose de manière récurrente à tous les niveaux de l’action publique, a confirmé Yaëlle Amsellem-Mainguy : établissements scolaires, centres d’informations jeunesse, missions locales, foyers de jeunes. « A tel point que la tentation est forte, chez les acteurs publics, de penser que pour travailler la santé des jeunes, il suffit de laisser les jeunes parler aux jeunes. Mais en regardant bien ce n’est pas si simple », a-t-elle estimé, doutant de la pertinence de politiques publiques qui cèderaient aux jeunes ce qu’elles abandonneraient sur le terrain de la responsabilité politique.

Yaëlle Amsellem-Mainguy a considéré au contraire que la prévention dans le domaine de la santé demande des actions multiples, ainsi qu’une implication forte d’un large panel d’acteurs et de professionnels. Les expériences les plus réussies, a néanmoins relevé Yaëlle Amsellem-Mainguy « sont souvent menées à partir de constats partagés, avec un objectif global de permettre aux jeunes d’agir sur eux même et sur leur environnement ».

Articuler prévention et émancipation

Autant d’éléments qui plaident en faveur d’une réflexion sur la notion de « pairs » qui peut « passer par l’âge, par le sexe, par des statuts, des rôles et des consommations » autant de registres que les professionnels « se doivent de prendre en compte dans une démarche d’éducation par les pairs ».

Par ailleurs « le pair considéré « comme un pareil » est-il compatible avec les profils de jeunes sélectionnés parce que remarqués positivement par les enseignants et travailleurs sociaux ? », s’est interrogé Yaëlle Amsellem-Mainguy. L’autre risque est que les enjeux de prévention par les pairs soient réduits aux « gains en termes de confiance en soi, d’implication, d’écoute, de médiation, de jeunes déjà investis et impliqués » qui peuvent être transférables dans les cursus de formation et professionnels, oubliant les objectifs finaux de prévention sanitaire.

En France, l’arrimage des politiques de prévention aux mouvements d’éducation populaire « pose la question de la filiation entre politiques sanitaires, pouvoir d’agir, méthodologie participatives et émancipation », a estimé de son côté Eric Le Grand. Suffit-il de lancer sur le terrain des jeunes formés aux techniques d’animation et maîtrisant les politiques sanitaires ? Jusqu’où on doit aller dans la qualification des pairs ? Le rôle de l’adulte doit-il pour autant annihilé ? Eric Le Grand a répondu par la négative : les jeunes « expriment la volonté d’être soutenus pas l’adulte, ce qui pose la question du professionnel et de son degré d’écoute » a dit Eric Le Grand. Interrogés dans ses travaux, beaucoup de jeunes font valoir que sur certaines thématiques ils ne sont pas à l’aise : sexualité, mal être, conduite à risques. « Ils prennent conscience qu’il y a des registres dans lequel les choses sont trop sensibles ».

Le plaisir, outil de prévention

Par ailleurs le statut de pair est éphémère. « Une génération culturelle, c’est trois ans, cinq ans. Les jeunes de 25 ans qui tiennent des tables de prévention dans les festivals ne sont plus écoutés par des jeunes de 17 ans », a fait valoir François Chobeaux. Considérant encore qu’un message sur un comportement de santé « non demandé, non attendu ne porte pas » il a proposé de réfléchir, non pas en termes de prévention par les pairs, mais entre pairs, ce qui permet à l’adulte de continuer à occuper un rôle dans le groupe de jeunes tout en permettant à ces derniers de se saisir collectivement des questions qui les concernent.

Jean Baptiste Lusignan, animateur du Bus d’information prévention (BIP) qui va à la rencontre des jeunes a parlé de « binômes » créés entre jeunes et professionnels pour faire de la prévention contre le sida. Ca marche, à condition qu’animateurs, policiers, enseignants sortent de leurs attributions classiques, soient formés à des outils innovants et sortent des discours moralisateurs. Faire de la prévention sous l’angle du plaisir, plutôt que d’invoquer l’interdit pour désigner les risques et les dangers, c’est tout le pari de cette équipe qui « accompagne le jeune dans sa démarche de prévention sans le juger ». De sorte, a poursuivi Jean-Baptiste Lusignan « qu’ils puisse ensuite intervenir de façon autonome au plus près du terrain ».

Travailler à partir des situations vécues

Afin d’incarner les messages de prévention, Charly Schack et Anthéa Mulot-Hauriez, élèves au lycée agricole Georges Desclaude de Saintes ont été invités à écrire à partir de leurs propres expériences. « On a essayé de chercher quels étaient nos comportements addictifs avant de commencer à écrire », s’est souvenu Charly Schack. Alcool, fêtes, voitures, drogues licites et illicites ont nourri un spectacle de slam et de théâtre ainsi qu’un clip de prévention réalisés par les jeunes. Mais là encore, les professionnels ont été invités à sortir de leurs postures traditionnelles. Dans l’atelier d’écriture par exemple, les enseignants tout comme les élèves qui ne trouvaient pas la bonne rime ont été « sanctionnés » et obligés à faire des pompes. Gendarmes, tabacologues, addictologues, enseignants ont intégré le projet et sont intervenus dans les classes. Le clip a servi ensuite de base aux discussions interpersonnelles entre élèves, positionnant les questions d’addiction sur le terrain de leur quotidien, loin des sentiers battus des tabous et de la morale. Mais si les jeunes ont pu être acteurs de ce projet de prévention expérimentale portée par le Réseau d’éducation pour la santé, l’écoute et le développement de l’adolescent (RESEDA), l’initiative revient au sous-directeur de l’établissement. C’est dire l’importance de l’adulte et le poids de l’acteur public dans ce type d’expérience. Et Eric Le Grand de conclure : « Il serait faux et dangereux de penser qu’on peut palier les baisses de moyens accordés à la prévention en transférant les actions de prévention par les pairs. Il faut de l’accompagnement. Il faut de l’implication de la puissance publique ».

Commentez et retrouvez l’ensemble des tweets relatifs à cette conférence avec le hashtag #preventionsantejeunes

Saintes final from Webmestre Injep on Vimeo.

Extrait de la vidéo réalisée par les lycéens de Saintes.

Avec la participation active de la classe de seconde générale et technologique EATDD (Promotion 2013-2014 ) et de l’équipe du lycée agricole Georges Desclaude, Montage Extrait de la vidéo "Help l’addiction s’il vous plaît" réalisée dans le cadre de l’action « Addictions en scène » proposée par le Réseau d’Éducation pour la Santé, l’Écoute et le Développement de l’Adolescent, RESEDA

Avec l’appui de

L’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé
Le ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt

Images : Jorge Ruiz CANETE Association DATELIERS

 

 

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