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Compte-rendu : L’engagement des descendants d’immigrés, une citoyenneté sans frontières ?

Conférence-débat de l’INJEP à l’Institut français des relations internationales

A rebours du portrait pessimiste d’une jeunesse désabusée, désengagée et apolitique l’engagement des jeunes fait l’objet d’une ample littérature. Mais rares sont les études qui traitent des ressorts de l’engagement transnational des descendants d’immigrés. Un rapport d’études de Laurent Lardeux, chargé d’études et de recherche à l’INJEP, sur ce sujet a fait l’objet d’un débat à l’Institut français des relations internationales. L’occasion de tordre l’idée reçue selon laquelle l’engagement au-delà des frontières induirait mécaniquement un déficit d’intégration dans le pays de résidence. Compte-rendu.

Dans un espace public saturé des notions d’immigration, d’intégration, de citoyenneté, d’identité, d’engagement, de citoyenneté, très peu de travaux se sont sérieusement penchés précisément sur les pratiques d’engagement des jeunes issus de l’immigration. C’est dans l’ambition de combler cette lacune que l’INJEP a publié un rapport d’études, "Engagement transnational des descendants des migrants", dont les traits saillants ont été mis en débat, le 20 juin 2017, à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Intervenaient à cette conférence : Christophe Bertossi, chercheur (HDR) et directeur du Centre migrations et citoyenneté de l’IFRI, Lila Belkacem, maîtresse de conférence (UPEC, ESPE de Créteil, LIRTES, OUIEP), Laurent Lardeux (INJEP), Rafaël Ricardou  (coordinateur de projets, GRDGR), Mirna Safi, directrice de recherche à Sciences Po, enfin, Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS.

Ici et là-bas : deux biais d’analyse des carrières militantes

Revenant sur l’état du débat public en la matière, Laurent Lardeux a souligné deux biais dans l’analyse des carrières militantes des jeunes issus de l’immigration. Le premier présente un engagement exclusivement entendu sous le prisme de l’intégration dans le pays de résidence. Le second prend le parti inverse, nouant les fils de l’analyse autour des questions du politique, du religieux et du développement local dans les régions d’origine.

Or ces deux analyses et les débats nés de leur opposition occultent, selon le chercheur de l’INJEP, la réalité étudiée : "Cette approche dichotomique  et cloisonnante tend non seulement à  passer sous silence la réalité duale de nombreuses pratiques associatives de jeunes descendants des migrants, mais aussi à minorer leurs effets en termes de reconnaissance d’une citoyenneté non exclusive, cumulative, et fondamentalement transnationale", a expliqué Laurent Lardeux.

En effet, l’enquête s’est  appliquée à reconstruire les différentes "carrières militantes transnationales" de jeunes des descendants de migrants à partir de 35 questionnaires biographiques, mettant délibérément en regard les temps courts de l’engagement et le temps long de l’histoire familiale.  Les profils observés tendent à se structurer autour de deux pôles : celui de la revendication des appartenances transnationales "comme acte de reconnaissance d’une altérité qu’il convient de protéger dans l’espace local " ; celui de l’affirmation d’une citoyenneté cumulative comme acte de résistance face "aux discriminations auxquels les descendants des migrants tentent de faire face".

De la petite à la grande histoire

Car ces engagements et leurs effets  ne se distinguent pas ou peu des parcours biographiques ou des évolutions socio-politiques d’installation dans le pays d’origine. La petite histoire personnelle est profondément infiltrée par la grande histoire familiale, elle-même enchâssée dans la grande histoire des pays d’origine et d’accueil.  

Pour Mirna Safi qui a étudié l’engagement transnational en fonction des générations chez les immigrés d’une dizaine de pays "la première génération reste marquée par des variables tels que les liens familiaux ou les statuts juridiques comme la nationalité acquise ou pas". En revanche, les engagements transnationaux des enfants de la seconde génération subissent d’autres influences comme la transmission de la langue et surtout  "un transnationalisme réactif issu de l’expérience vécue dans le pays d’accueil ou le sentiment d’appartenance ethno-raciale".

 Soumis aux stéréotypes les plus durs sur le communautarisme, le contrôle social des populations jugées à problème, "renvoyés aux conditions de leur intégration, à un Islam jugé incompatible avec la société d’accueil, aux lacunes éducatives supposées de leurs familles, mais jamais aux difficultés sociales qu’elles rencontrent, nombre de jeunes doivent également composer avec leur entourage qui idéalise parfois l’ordre originel du pays de provenance, les envoyant y en vacances, souvent dans l’espoir les voir adhérer aux normes véhiculées par les parents", a avancé Lila Belkacem. Paradoxe qui amène les enfants d’immigrés à découvrir leur singularité française en allant "au bled", dans une séquence d’affirmation du lien avec le pays d’origine.

Engagements global et local interagissent

Et si l’engagement transnational prenait sa source dans le dépassement de cette injonction contradictoire ?  D’après Laurent Lardeux les  « dimensions objectives et macrosociales interagissent avec les dimensions subjectives et microsociales », produisant tour à tour un "transnationalisme dans l’action", reposant sur des affiliations et des réseaux de solidarité a posteriori, ou un "transnationalisme en réaction" fondé sur des affiliations et réseaux de solidarité a priori.

Dans cette double dynamique, la force de l’événement constitue bien souvent un élément déclencheur a souligné Laurent Lardeux. Qu’il soit lié à un changement de régime, une révolution, un conflit guerrier, ou à une catastrophe naturelle, l’événement, en se croisant avec les biographies, constitue souvent la matrice de l’engagement. Cet événement déclencheur peut survenir dans les pays d’origine, comme dans le pays d’accueil. Il peut provenir d’un coup d’Etat ou de l’expérience intime de la discrimination. Mais dans tous les cas, ces trajectoires révèlent que l’échelle locale et l’échelle globale interagissent, sans que ne s’opposent les engagements du territoire d’origine et celui du quartier.  Ainsi ces jeunes saisis par le Printemps arabe en tirent leçons et visions politiques pour la France et l’Europe ou la vie quotidienne de son quartier.

Reprendre à son compte l’injonction de nécessité sociale

On peut encore formuler l’hypothèse que nombre de jeunes "trouvent dans l’engagement transnational l’occasion de résoudre les contradictions qu’on leur fait subir en reprenant à leur compte l’injonction de nécessité sociale portée par les parents, cette fois, non pas dans une visée économique, mais dans un but de transformation sociale", a avancé Rafaël Ricardou.  Ce que Catherine Witol de Wenden a séquencé en trois étapes clés : la cohabitation et demande d’assimilation, la logique de conscience et de requalification sociale, enfin la mise en œuvre d’un parcours militant.   

Une perspective cosmopolite

Cette porosité  des frontières entretenues entre l’échelon local et l’échelon international semble ainsi faciliter la cumulativité des  sentiments d’appartenance, permettant aux jeunes de découpler la citoyenneté de son enracinement national dans une perspective cosmopolite.  De fait, elle interroge la place qu’occupe le concept de transnationalisme dans la sociologie de l’immigration, a soulevé Mirna Safi, "comme mode d’appartenance ou type de conscience".

Dès lors, loin de s’exclure, les identités culturelles s’additionnent et s’autoalimentent pour bâtir une citoyenneté plus affirmée. Qu’il s’agisse d’un engagement politique, humanitaire ou en faveur des droits de l’homme, l’engagement transnational s’enracine dans la revendication d’une citoyenneté cumulative, favorisant une plus forte implication au niveau local.

 

En savoir + 

Lire le rapport "Engagement transnational des descendants des migrants"

Lire "Jeunesses : études et synthèses" n°37, "Le transnationalisme militant des descendants de migrants : des parcours d'engagement locaux, globaux et "glocaux" "

 

 

Voir le dossier

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