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Éducation

Inégalités entres jeunes sur fond de crise

[COMPTE-RENDU] Inégalités entre jeunes : la fracture du diplôme

Rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse - CESE, 4/12/2012 -

Les inégalités entre jeunes se creusent avec la crise. La ligne de fracture s’établit entre jeunes diplômés et non diplômés. Non seulement le système scolaire ne corrige pas les inégalités sociales, mais il les reproduit. L’accumulation de mesures sectorielles pour les non diplômés n’a pas permis d’enrayer la spirale de l’exclusion.

[COMPTES-RENDUS]

L’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire organisait, au Conseil économique, social et environnemental (Cese), mardi 4 décembre 2012, les premières Rencontres de l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse à l’occasion de la publication du rapport intitulé Inégalités entre jeunes sur fond de crise. Plus de 300 personnes se sont ainsi donné rendez-vous sur les bancs de l’hémicycle de la troisième chambre nationale, en présence de Valérie Fourneyron, ministre des sports, de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative, Jean-Paul Delevoye président du Conseil économique social et environnemental, ainsi que Philippe Da Costa, président du conseil d’administration de l’INJEP.

Egalement membre du groupe des associations, président de la section de l’éducation, de la culture et de l’éducation, au Cese, Philippe Da Costa a tenu à souligner dans son introduction combien l’événement était conforme aux nouvelles missions de l’INJEP - observation et d’analyse des pratiques, des attentes des jeunes et des politiques publiques menées à leur attention - rendant hommage par la même occasion au travail réalisé par Francine Labadie, coordinatrice du rapport. Il a par ailleurs pointé la force du lien entre les fonctions d’Observatoire et celles d’Agence française du programme européen « Jeunesse en action », au sein d’un même institut afin, « que les jeunes puissent s’engager davantage dans le secteur associatif, notamment au niveau européen » et que la « réalité du volontariat ne se borne pas aux frontières nationales ». « La cause de la jeunesse est une des causes majeures de notre pays. « Les crises qui secouent l’Europe et le monde méditerranéen démontrent, s’il fallait encore le démontrer, que cette question de la jeunesse interpelle l’ensemble des générations et engage l’avenir de nos sociétés », a-t-il déclaré.

L’aboutissement d’une volonté de transformation

Pour Olivier Toche, directeur de l’INJEP, ces rencontres et le rapport qui les porte ont concrétisé « l’aboutissement de la volonté de constituer auprès de la ministre un observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse » visant « l’objectivation des données, le repérage d’indicateurs existants, le développement de partenariats avec d’autres organismes de recherche et les réseaux d’acteurs » ; enfin, une « clarification de l’offre éditoriale » et la création d’événements réguliers permettant de prolonger les thèmes abordés et de les inscrire dans le débat public.

« Ce rapport ne vise pas à des préconisations, mais à dresser un état des lieux et à porter un diagnostic sur l’état de la situation socio-économique des jeunes en France », selon Olivier Toche, même s’il « appelle forcément un questionnement sur les politiques publiques adressées aux jeunes, et sur les possibilités d’évolution ». L’enjeu, a expliqué le directeur de l’INJEP « est d’ouvrir le débat avec d’autres acteurs, mais aussi des représentants de la jeunesse afin d’éclairer la décision politique et de permettre aux acteurs des politiques de jeunesse de s’approprier nos travaux et nourrir ainsi le débat public ».

Revenant au rapport « Inégalités entre jeunes sur fond de crise », Olivier Galland, président du conseil scientifique de l’INJEP et contributeur à l’ouvrage, a expliqué le choix du sujet des inégalités entre jeunes. « Depuis plusieurs années le débat s’est focalisé sur les inégalités entre générations. Cette approche intergénérationnelle conduit à privilégier une vision globale de la jeunesse présentant l’inconvénient de réduire la jeunesse à un groupe social indéfini », a fait valoir Olivier Galland. Or, la société française présente selon le sociologue, non pas une jeunesse, mais des jeunesses dont les inégalités constituent un puissant révélateur. « Fait acquis, ces inégalités se sont accrues depuis 30 ans. « Si les origines sociales et géographiques sont porteuses d’inégalités « héritées », l’idéal d’équité voudrait qu’un correcteur intervienne pour que ces inégalités se soient pas reconduites à l’infini ». Or, l’école, estime Olivier Galland « joue mal ce rôle de correcteur ». Pire : « Il semble qu’elle le joue de moins en moins bien. » Il existe de profondes disparités entre ceux qui réussissent et ceux qui échouent. Non seulement « un jeune sur 5 sort sans avoir en poche le brevet des collèges », mais les écarts entre les meilleurs élèves et les moins bons se creusent davantage, a exposé Olivier Galland, citant l’enquête Pisa de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). De plus, un nombre important d’élèves finissent leur scolarité sans les compétences élémentaires.

Pression à la réussite scolaire et jeunes découragés

La pression à la réussite scolaire et à la détention d’un diplôme s’est intensifiée, a affirmé Olivier Toche, évoquant deux raisons principales : d’abord, « dans un contexte de mutations vers une économie de la connaissance, les emplois qualifiés résistent mieux, la demande d’emplois peu ou non qualifiés stagne ou régresse » ; ensuite, « le diplôme continue à protéger du chômage d’autant plus qu’il est de niveau élevé ; les jeunes non diplômés, en revanche, sont plus exposés que la moyenne à un accès différé à l’emploi ».

Evoquant les trajectoires professionnelles, le directeur de l’INJEP a estimé que le « surchômage de la jeunesse est en partie lié au fait que les jeunes sont des entrants dans le marché du travail, mais l’écart avec le chômage des adultes a cependant tendance à s’accroître sur une longue période ». Surtout, « les jeunes sont très sensibles aux fluctuations conjoncturelles : ils sont les premiers à être touchés par la récession… même s’ils sont aussi les premiers à retrouver du travail quand la reprise s’amorce ». Par ailleurs, si l’accès à l’emploi est très différencié selon le niveau de diplôme, il l’est aussi selon le genre : « Pour la première fois le taux de chômage des jeunes hommes a dépassé celui des jeunes femmes. » Olivier Toche a expliqué ce phénomène par une forte segmentation sexuée du marché du travail en France, avec des hommes plus présents dans les secteurs exposés à la crise.

Enfin, le directeur de l’INJEP a alerté sur cette nouvelle catégorie de jeunes découragés, en retrait du marché du travail, qui ne sont même plus repérés par le taux de chômage : les NEET (neither in employment nor in education and training- NDLR). « Si la part des NEET des 15 à 29 ans est légèrement inférieure à la moyenne de l’Union européenne (14,9% contre 15,2%) Sa progression est préoccupante et sa répartition territoriale devrait interroger, « notamment dans les territoires du bassin méditerranéen et les territoires ruraux en voie de désindustrialisation, sans compter l’Outre-mer où là, les chiffres explosent ».

La France, une société très statutaire

« Notre pays développe, pour des raisons culturelles, un culte du diplôme qui fait que ceux qui en sont dépourvus sont durablement sanctionnés par le marché du travail » a expliqué Olivier Galland. Commentant un graphique sur le taux de chômage des 15-29 ans, au sens du Bureau international du travail (BIT), le chercheur a également établi que le décrochage des non diplômés vis-à-vis de l’emploi, s’est opéré dans les années 80, pour ensuite s’accélérer et se stabiliser depuis 20 ans autour du seuil de 30 % de jeunes non diplômés sans travail.

« La France est une société très statutaire où le diplôme joue un rôle d’affectation à des statuts sociaux très hiérarchisés. Le diplôme occupe une fonction de tri social qui se conjugue mal avec celle d’atténuation des inégalités. La conjonction du classement académique, de l’hyper-valorisation des diplômes, et le dédain pour les métiers manuels contribuent à la fabrication de cette machine à exclure qui caractérise la société française aujourd’hui », a dénoncé Olivier Galland.

Circonstances aggravantes, ces non diplômés sont mal indemnisés par les aides publiques : « Pas d’emploi, pas d’indemnisation chômage, pas de RSA… Ils dépendent totalement des solidarités familiales. Si la rupture intervient avec la famille, ces jeunes se retrouvent dans le plus total dénuement » a résumé Olivier Galland.

Sur ce point, Olivier Toche a montré, à partir d’un graphique présentant une courbe en U, combien les aides publiques à l’éducation sont inégalement réparties. En clair, elles sont concentrées aux deux extrémités de l’échelle des niveaux de vie, « avec des bourses d’études pour les étudiants les plus modestes, des avantages fiscaux liés au quotient familial pour les plus aisés, renvoyant les étudiants des classes moyennes aux seules solidarités familiales. »

Graphique construit à partir du tableau p 225 du rapport Inégalités entre jeunes sur fond de crise, d’après les données INSEE, CNAF, CNAV, CCMSA, enquête Revenus fiscaux et sociaux 2008 (actualisée 2010), modèles INES, calculs INSEE.

La limite des politiques sectorielles

Face à cette situation, les pouvoir publics ont multiplié les politiques sectorielles, et ce depuis le pacte national pour l’Emploi des jeunes en 1977, « dont les impacts ont été très relatifs », a jugé Olivier Galland. Et de s’interroger : « Comment comprendre cette persistance à intégrer d’une façon honorable une partie de la jeunesse et à en exclure durablement une autre partie ? »

De là, à tourner le dos aux politiques sectorielles, il y a un pas que le député Bernard Lesterlin, intervenant de la salle, n’entend pas franchir tout à fait : « J’entends bien le discours sur la nécessité d’améliorer notre système éducatif pour qu’un maximum de jeunes accèdent au diplôme qui est une porte d’entrée. Mais qui dit diplôme, dit qu’il y en a qui l’ont et d’autres qui ne l’ont pas ». Il faut donc « se poser la question de savoir ce qu’on fait avec ceux qui n’accèdent pas à un diplôme et qui, dans le cursus scolaire, en arrivent à une condition de rejet parce qu’ils ne trouvent plus en eux-mêmes les ressources qui leur permettent d’accéder à ce sésame ». « Dans l’école publique, il faut donner accès à cette découverte de soi qui permet de rentrer dans la vie active à travers des dispositifs de volontariat comme le service civique », a-t-il dit, ajoutant que la « politique qui consiste à mettre en place des emplois-jeunes ciblés que sont les emplois d’avenir est aussi une réponse car tant que nous n’aurons pas apporté de réponse aux jeunes sans diplôme, sans reconnaissance de la valorisation de leur expérience, je pense que nous aurons failli ».

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