Etudes et recherche

Compte-rendu : "Expériences juvéniles de la pénalité"

Une centaine de professionnels, acteurs de jeunesse, chercheurs, issus des champs socio-éducatifs et de la Justice se sont réunis pour débattre autour du dossier central de la revue Agora débats/jeunesses, Expériences juvéniles de la pénalité. Compte-rendu.

Jeudi 19 octobre 2017 se tenait à l’Amphithéâtre Les Grands voisins (Paris), une conférence-débat, Expériences juvéniles de la pénalité, à l’occasion de la sortie du 77e numéro de la revue Agora débats/jeunesses sur ce thème.

Revue scientifique de l’INJEP animée par un comité de rédaction pluridisciplinaire, Agora débats/jeunesses mettait en débat devant un parterre d’une centaine de personnes le sujet central de son dernier numéro : l’expérience juvénile de la pénalité dans un contexte de durcissements successifs de la justice pour mineurs. Ces dernières années en effet, le nombre d’arrestation et des mises en cause de mineurs augmente tandis que s’intensifient l’encadrement des jeunes jugés « difficiles » avec la mise en place de centre éducatifs renforcés (CER) et des centres éducatifs fermés (CEF), Etablissements pénitentiaires pour mineurs etc. L’originalité du travail retracé dans les colonnes d’Agora débats/jeunesses tient au fait qu’elle prend le contre-pied des études traditionnellement construites par les institutions en présentant des recherches sociologiques fondées sur des récits des jeunes et de leurs expériences de leur relation avec les institutions pénales.

Des acteurs peu interrogés sur leur expérience de la pénalité

Les deux coordinateurs du dossiers, Alice Jaspart, anthropologue et criminologue, membre du Centre interdisciplinaire des droits de l’enfant (CIDE) et directrice de la recherche au Centre d’aide et de prise en charge de toute personne concernée par les extrémismes et radicalisme violents et Nicolas Sallée, professeur à l’université de Montréal, spécialiste de inégalités sociales et des discriminations, introduisaient le dossier. Celui-ci était complété par deux interventions de Lucie Bony, géographe et sociologue, chargée de recherche au CNRS et Marwan Mohammed, sociologue, chargé de recherche au CNRS, ERIS-Centre Maurice Halbwachs, enfin celle d’Anaïs Vrain secrétaire nationale du syndical de la magistrature et ancienne juge des enfants.

Croiser les regards et les disciplines s’impose tout particulièrement si l’on doit parler d’expérience juvénile de la pénalité car, a rappelé Alice Jaspart, « les  jeunes concernés ne sont pas seulement des délinquants, mais des personnes porteuses d’une expérience qui permet de poser un regard sur le monde et les institutions de la pénalité ».

Premier constat : beaucoup de travaux ont été conduits sur les instances pénales de la jeunesse, mais peu de ces travaux prennent à bras le corps de l’expérience qu’en font les jeunes. Deuxième constat : « De nombreux travaux ont été également conduits sur les trajectoires délinquantes, mais, a précisé Alice Jaspart, dans le cadre de la sociologie des quartiers populaires et sans s’attacher aux institutions pénales. L’ambition de ce dossier d’Agora débats/jeunesses consiste à  « renouveler le regard sociologique sur le droit et les institutions en partant du point de vue des principaux intéressés, les jeunes sous main de justice ».

Ainsi les contributions partent du recueil de la parole des jeunes au moyen d’entretiens compréhensif, biographique ou anthropologique. Partant, les auteurs du dossier  proposent « différents angles de vue en fonction de la posture occupés par les jeunes dans l’univers institutionnel de la justice des mineurs ». Ainsi, un premier article de Laurent Solini et Jean-Charles Basson s’immerge dans la réalité carcérale et donne à voir la façon dont les jeunes se réapproprient la cellule, l’écartant symboliquement de la réalité carcérale. Une autre contribution signée par Géraldine Bugnon, présente un  point de vue, orienté vers l’extérieur, à travers une analyse sociologique du suivi en milieu ouvert. Elise Lermercier, auteure de l’article intitulé l’« art » de la fugue, pour sa part, renverse la perspective méthodologique, en ciblant les expériences des jeunes filles fugueuses prises en charge par la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Guillaume Teillet, quant à lui, sert une chronique d’un déferrement, à travers une plongée dans le suivi d’un jeune de 15 ans, du moment de sa garde à vue jusqu’à son déferrement. Enfin Alice Gaïa, propose un regard rétrospectif de 40 jeunes « passés » par la Protection judiciaire de la jeunesse qui racontent cette expérience avec le recul des années puisqu’ils sont tous âgés de 18 à 30 ans.

Des expériences biographiques qui renvoient à une sociologie des parcours et du pouvoir

Pour Nicolas Sallée, ces expériences biographiques renvoient à une sociologie des parcours, l’expérience des jeunes permettant de « resituer ici le parcours dans des trajectoires plus larges, familiales, conjugales, scolaires ». On sait en effet que le contact avec les institutions pénales est inégalement répartis dans l’espace social et qu’à comportement égal, chaque individu n’a pas les mêmes chances de rencontrer un policier ou un éducateur », a-t-il rappelé.  

Cette étude des parcours et de leurs temporalités permet de livrer une vision rétrospective de ces témoignages. Il en ressort que les institutions judiciaires « exercent une influence moindre chez les jeunes détenus que les institutions non judiciaires (mise en couple, emploi). Et lorsqu’elles sont déterminantes c’est à travers une rencontre, une expérience interpersonnelle avec un éducateur par exemple », a fait valoir Nicolas Sallée.

Tous, toutes ces jeunes attestent d’une expérience critique relevant d’une sociologie du pouvoir et établissant les savoirs acquis au long des parcours et des expériences. En milieu ouvert par exemple, nombre de jeunes comprennent que la parole devient un enjeu de pouvoir tant « il sont pris dans un gouvernement par la parole pour faire la démonstration de leurs nouvelles dispositions », a observé Nicolas Sallée,  

Pour   « comprendre les questions carcérales touchant les jeunes, il faut déconstruire l’enfermement : aller voir ce qui se passe à l’intérieur des murs mais aussi les contrôles et leurs modalités en liberté surveillée », a témoigné Anaïs Vrain, ancienne juge pour enfant. Il y a de l’éducatif dans les maisons d’arrêt et du répressif dans les libertés sous contrôle ».

Milieux ouverts ou fermés : maîtriser les espaces de vie

Pour Lucie Bony, si l’emprise des corps reste moins importante dans les milieux ouverts, l’objectif reste le même qu’en milieu fermé : il s’agit de surveiller et maitriser les espaces de vie, mais à travers une saturation du dialogue et du balisage des déplacements. Celle qui s’est penchée tout particulièrement sur la continuité des parcours dans et hors de la prison, a noté par exemple qu’en milieu fermé,  « l’emploi du temps, de même celui des espaces, constitue un outil de contrôle des jeunes déférés ». C’est notamment à ces différentes modalités de contrôle auxquelles tentent d’échapper les jeunes fugueuses qu’elles soient familiale, éducative ou judiciaire. Anaïs Vrain a tenu à saluer ce travail, constatant que « la fugue est un impensé de la Justice : on déclare la fugue et le retour de fugue. Entre les deux rien ».

Au-delà des spatialités  de ces expériences juvéniles de la pénalité, le dossier donne à voir des temporalités décalées avec la situation des jeunes. Et Lucie Bony de regretter que «  les procédures institutionnelles ne soient pas forcément en phase avec les pratiques délinquantes des jeunes, certains retournant dans la délinquance malgré la prise en charge ;  mais d’autres seront aussi poursuivis par leur passé pénal alors qu’ils ont rompu avec leur passé délinquant. L’incarcération obère ici un parcours de réinsertion parfaitement engagé ».

Anaïs Vrain a également observé ce « décalage entre le temps des jeunes, des familles et le temps judiciaire. L’effet de la sévérité et de la précipitation, aggrave une situation, mais aussi les effets des décisions longues qui peuvent interférer sur des parcours parfois positifs ».

Les différents effets de l’expérience carcérale

L’expérience d’enfermement marque les jeunes plus que les suivis en milieu ouvert. Car l’enfermement perturbe le rapport au temps. Souvent la première incarcération fait vieillir prématurément. Mais Lucie Bony a noté que « les personnes porteurs de trajectoires judiciarisées, se voient comme des condamnés à perpétuité : se loger, s’autonomiser, devient de plus en plus compliqué à mesure que se développe l’expérience de la délinquance ».

« La vraie réflexion à avoir c’est de savoir et de décider qui cohabite et qui cohabite avec qui ? Est-il sage de placer dans la même cellule un petit voleur avec un détenu qui attend un procès en assises pour des faits très graves ? », a interrogé Marwann Mohamed.

De fait, l’expérience carcérale peut prendre une signification totalement différente selon les parcours et les personnalités. Pour certains jeunes, la prison apparaît comme un tremplin : une manière d’être, des savoir faire, la construction de réseaux. Il y a un effet « grandes écoles » qui peut pousser certains vers la grande délinquance.

Or, s’est désolé Marwann Mohamed, « on connaît mal les différences entre la « prison tremplin » et la « prison retour vers le droit chemin » ».

D’autant que nombre de décisions judiciaires dépendent pour beaucoup des articulations et des réalités institutionnelles, judiciaires, éducatives, sociales qui entourent un jeune mineur aux prises avec la justice. Marwann Mohamed est revenu sur l’article se rapportant au parcours d’un adolescent dans cette situation pour invoquer un « théorème du déferrement ». « Il suffit que l’éducateur s’oppose au centre éducatif fermé, que le Parquet veuille monter en grade et qu’il manque de place dans d’autres dispositifs en raison de la situation de pénurie générale des services de justice ou chargés de la cohésion sociale, pour que la situation dérape et qu’un jeune de 15 ans se retrouve incarcéré », a rappelé Marwann Mohamed.

 

 

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