Conférences et rencontres

Compte-rendu : "Etudes, galères et réussites. Conditions de vie et parcours à l’université"

Dans le prolongement d’un ouvrage édité la Documentation française, l’INJEP a organisé une conférence-débat sur les conditions de vie des étudiants et leurs impacts sur leurs parcours. Compte-rendu.

Avec plus de 50 % d’une classe d’âge inscrite dans l’enseignement supérieur, l’université accueille désormais une grande diversité sociale d’étudiants dont les parcours sont également très variés. Dans ce contexte, que sait-on aujourd’hui des conditions de vie et de réussite des étudiants ? Qu’apprend-on de l’influence des rythmes universitaires, des ressources financières, de l’effet d’un site délocalisé, ou encore, des conséquences d’une activité salariée étudiante ? Le 26 avril 2017, l’INJEP invitait à débattre de ces questions au cours d’une conférence-débat, « Etudes, galères et réussites. Conditions de vie et parcours à l’université », titre éponyme d’un ouvrage publié par l’INJEP à La Documentation française. Le livre croise des données locales de différentes universités (Dijon, Montpellier, Rennes, Strasbourg, Toulouse, Tours...). Cette conférence-débat qui se tenait à la Maison des initiatives étudiantes de Paris, réunissait à la table d’animation Philippe Cordazzo, professeur des universités à la faculté de Strasbourg, Bénédicte Froment, directrice de la vie étudiante, responsable de l’Observatoire et du Bureau de la vie étudiante à l’université de Tours, Jean-François Giret, professeur de sciences de l’éducation à l’université de Franche-Comté, président du collège scientifique de l’Observatoire national de la vie étudiante, Séverine Landrier, responsable de l’animation scientifique de l’Observatoire régional emploi-formation de la région PACA à Marseille et Florian Prussak, adjoint au sous-directeur de la vie étudiante du CNOUS, en charge de la politique de site et de la vie de campus.

Des questions d’égalité essentielles au débat public

Selon Joaquim Timoteo, chef de la mission observation et évaluation de l'INJEP, les résultats de l'ouvrage issus du groupe de travail sur l'enseignement supérieur animé par le CEREQ (centre d’études et de recherche sur les qualifications) «  font résonance avec des questions sur lesquelles travaille l’INJEP comme les inégalités, les parcours ou les territoires. Car, à l'heure de la massification de l'enseignement supérieur ces questions croisent celles des vulnérabilités au sein des populations dont les revenus dépendent pour beaucoup des parents, ceux-ci constituant en moyenne 50% des revenus des étudiants. A travers les conditions de vie des étudiants se pose la question de l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur, et, partant, des questions d’équité essentielles à la cohésion sociale ».

D’où l’importance de « de prolonger la réflexion sur les conditions de vie des étudiants et sur la façon dont elles conditionnent les parcours universitaires, a fait valoir Séverine Landrier. On s'est accordés sur une définition des conditions de vie qui ne se borne pas aux conditions matérielles de vie pour s’étendre aux conditions d'études ».  Qualité du bâti, organisations pédagogiques des enseignants, dispositifs d'aides, tout a été passé au crible... sans oublier les conditions d’études particulières qui se posent aux étudiants étrangers ou en situation de handicap. « Les conditions de vie matérielles et d'études n'agissent pas de manière unilatérales : c'est pourtant un ensemble qui fait système », a soutenu la directrice de l’animation scientifique de l’Observatoire régional emploi-formation de la  région PACA.

Carrières étudiantes diversifiées

Quels sont les éléments saillants qui ressortent de ce  travail ?  Non seulement les carrières étudiantes se diversifient en fonction des origines sociales des jeunes et de leurs familles, mais elles se singularisent tout autant selon les filières et les niveaux considérés. En sciences humaines et sociales,  les auteurs observent de forts déséquilibres des rythmes de formation, mais aussi une part importante (plus de 10 %) d’étudiants qui exercent une activité rémunérée. En sciences et techniques, les volumes horaires sont importants mais plus équilibrés. Dans les domaines du droit, de l’économie et de la gestion, la durée de travail est plus importante, mais les étudiants de ces filières ont également plus de mal à finaliser leur travail universitaire.

Par ailleurs les étudiants qui déclarent une activité rémunérée et ceux dont les liens avec la famille sont distendus, réussissent moins que les autres et sont moins présents aux examens. Morcellement des rythmes scolaires, travail salarié, temps de transport, relations avec la famille... prise une à une « chaque dimension n'est pas décisive, mais c'est leur cumul qui contribuent à la réussite ou l'échec des étudiants », a expliqué Séverine Landrier démontrant au passage le lien étroit entre réussite et condition de vie.

Une situation qui prédispose à la vulnérabilité

Pour Philippe Cordazzo « la situation de l'étudiant le prédispose naturellement à la vulnérabilité puisqu'il est en voie d'autonomisation ». Certains sont affectés sur le « court terme, d’autres sur le long terme, car la précarité ce sont des soins, des repas qui sont reportés, avec des conséquences prévisibles dans la vie d’adulte. A court terme les principales difficultés rencontrées par les étudiants sont la perte de logement. Citant une enquête de l’INED,  il a estimé que « 30 % des personnes ayant réalisé des études supérieures ont connu des périodes de sans domiciliation ». Or, a-t-il constaté, « si les étudiants rencontrent des vulnérabilités ils ne restent jamais passifs et sollicitent les ressources associatives, familiales et celles de l'emploi. Ils essaient d'établir de manière plus ou moins construite des stratégies combinant coûts, avantages, risques ». A cela s’ajoute « des éléments plus personnels dans la transition vers l'âge adulte, la volonté de partir du foyer parental, le couple, mais aussi la situation personnelle. Ainsi les mères étudiantes doivent-elles composer avec les disponibilités en crèche » et tous les autres impératifs propres à l’éducation d’un enfant en bas-âge.

Deux types de profil, deux grandes trajectoires

Montant en généralité, Philippe Cordazzo a défini deux grands groupes : d’un côté, les étudiants jeunes, en semi-décohabitation qui jouent sur le renoncement : nourriture, soins etc. De l’autre, les plus âgés qui ne vivent plus avec leurs parents et jonglent entre études et travail, assurant eux-mêmes l’essentiel de leurs revenus d’existence. Deux profils, deux grands types de trajectoire : soit des études longues assortiés avec des « conditions de vie difficiles plus longue » ; soit des études courtes, « mais avec une insertion socio-professionnelle moins facile ».

Face à ces difficultés, Philippe Cordazzo a observé chez les étudiants la prédominance d’un « discours de responsabilisation. Ils ne mettent pas en avant les explications externes à leurs difficultés. Ils mettent avant les raison internes : manque d'organisation, manque de méthodes ou de motivation ».

Or, l’enjeu de politique publique, tient bien dans la « prise en compte de l’hétérogénéité des situations et la réduction des inégalités », a considéré pour sa part Jean-François Giret pour qui le manque de données territoriales obère la possibilité de se doter de visions subtiles pour agir finement. Autre point : le très faible sentiment d'intégration dans la vie de leur université, ce qui pose la question de l’organisation de la vie des campus et de son adaptation aux vécus des étudiants.  Il s’agirait encore de fluidifier les passerelles entre la vie active et le monde universitaire, de permettre aux ceux qui ont accumulé de l’expérience professionnelle de repartir dans l’université pour valoriser leur expérience. Ces questions renvoient à la définition de politiques publiques autour d’un axe fort : l’accompagnement à la réussite et à l’autonomie, a relevé Florian  Prussak. Observant la « myriade des acteurs », étudiants, enseignants, collectivités, sociétés de transport, et « la tendance forte à l’ancrage territorial des politiques d’enseignement supérieur ». L’occasion de souligner l’importance des diagnostics partagés, à l’instar de l’ouvrage de l’INJEP publié à la Documentation française et du débat qui s’en est suivi.

 

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