Conférences et rencontres

Compte-rendu : "Education populaire : politisation et pratiques d’émancipation"

Prolongement du dossier central de la revue Agora débats/jeunesses, cette conférence-débat avait pour objet les nouvelles pratiques d’éducation populaire et les changements structurels et organisationnels qui s’opèrent dans ce champ. Compte-rendu.

Nous le savons depuis déjà longtemps à l’INJEP : l’éducation populaire est de retour sur le devant de la scène. Elle réaffirme sa dimension politique et expérimentale à l’heure où l’espace démocratique se trouve profondément réinterrogé. Ce renouveau des pratiques, indissociables de leurs visées politiques et émancipatrices, a fait l’objet d’un dossier central de la revue Agora débats/jeunesses n°76 qui a été prolongé par une conférence-débat, jeudi 8 juin, au centre universitaire des Saint-Pères de l’université Paris-Descartes en collaboration avec le Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis).

Elle aura été l’occasion d’entendre les contributions d’Emmanuel de Lescure, maître de conférence à l’université Paris-Descartes, d’Emmanuel Porte, chargé d’études et de recherche à l’INJEP, de Gérard Mauger, sociologue et directeur de recherche émérite au CNRS, de Fédéric Chateigner, maître de conférence en sciences politiques (université François Rabelais de Tours), enfin, de Guillaume Coti, coordinateur du collectif Pouvoir d’agir.

Empowerment et pouvoir d’agir

Introduisant dans un premier temps son intervention sur la recrudescence de l’éducation populaire dans l’espace public Emmanuel de Lescure s’est ensuite attaché aux « ressorts pratiques de l’éducation populaire » et en particulier aux "nouvelles formes" que celle-ci tend à revêtir au sein de collectifs innovants, ouvrant "de nouveaux horizons politiques". Il s’agit-là de répondre aux objectifs d’empowerment, intégrant les nouvelles formes d’actions telles que le community organizing ou les conférences gesticulées. A la fois concepts et pratiques codifiées, elles font désormais partie du vocabulaire courant des acteurs de l’éducation populaire, même si "la proximité entre l’éducation et l’empowerment est ancienne, puisqu’on les retrouve depuis longtemps dans les universités populaires, les travaux d’ATD Quart-monde ou des CEMEA", a nuancé Emmanuel de Lescure. Ces nouvelles pratiques ne se contentent pas de dépoussiérer l’éducation populaire victime de sa sur-institutionnalisation, elles renouent avec une exigence de "circulation des savoirs en lien avec un horizon : l’émancipation", a fait valoir Emmanuel Lescure. "D'abord, l’éducation d’aujourd’hui reprend résolument son ambition politique, comme fil conducteur de l’action, a expliqué l’universitaire, par ailleurs, elle ambitionne de démocratiser la démocratie en prenant la parole des exclus et des sans voix, à travers une nouvelle approche du savoir et de sa circulation".

Un contexte de mutation des mouvements sociaux

Loin de se dissocier de cette analyse, Emmanuel Porte, a situé le renouveau de l’éducation populaire dans une "vaste mutation des mouvements sociaux qui se matérialisent dans l’alteractivisme, les luttes altermondialisme ou les dynamiques d’empowerment et de community organizing qui intègrent une dimension plus conflictuelle de la politisation renouant avec des horizons placés sous l’angle de l’émancipation".

Le retour de l’émancipation ?

Il résulte de cela un double phénomène : d’abord, le retour à l’éducation populaire en tant qu’innovation éducative dépassant clairement les questions de jeunesse ; ensuite, celui d’éducation populaire en tant que mouvement politique des dominés, résolument tourné vers leur émancipation. Emmanuel Porte a observé que "d’une part, les acteurs qui participent aujourd’hui du retour de la référence à l’éducation populaire et l’investissent d’une forte dimension politique et expérimentale. D’autre part, que les chercheurs qui s’y intéressent sont ceux qui explorent la question du rapport au politique (sociologie urbaine, sociologie politique, histoires sociale, ethnographie, etc.)., en lien avec les transformations actuelles des manières de "faire citoyenneté", de penser les alternatives ou les contre-pouvoirs".

En plaçant au cœur de l’éducation populaire ces deux dimensions éducative et politique, en opérant la jonction entre empowerment et community organizing, les acteurs de terrain couvrent un pan plus large que celui de la jeunesse. Ils réaffirment ainsi, a estimé Emmanuel Porte "la posture politique et contestataire, la tension entre éducation et émancipation, la capacité d'intervention, des collectifs organisés en lien avec l'autogestion, l’auto formation, les recherche-actions". Cette mise en regard de l'éducation populaire avec les mouvements sociaux résonnent avec un corpus de pratiques culturelles et éducatives propres au mouvement ouvrier. Mais elles réclament dorénavant davantage d'horizontalité.

Frédéric Chateigner a distingué pour sa part les acteurs "virtuoses", capables "de former, d'analyser, d'accroître les catégories politiques, et, surtout de mobiliser à travers des pratiques innovantes », des « publics plus fragiles qu'il s'agit de doter et d'équiper pour devenir ensuite acteur de l'auto-formation et relais de la parole émancipatrice".

L’éduc’ pop’, un outil de politisation ?

"Une fois qu'un acteur de l'éducation populaire s'est formé aux pratiques considérées dans cet ouvrage, qu'est-ce qu'il en fait une fois qu'il réintègre son service dans un centre social ou de loisir ? ", a interrogé Frédéric Chateigner. Considérant que certains publics couverts par l'éducation populaire restent moins réceptifs aux questions politiques qu’à l’offre culturelle et de loisirs "C’est un dilemme bien connu des organisations qui essaient de représenter les groupes dominés en conservant leur propres codes culturels, avec l’effet de faire barrage à la capacité des dominés de se représenter par eux-mêmes", a-t-il déclaré, récusant certaines expériences qui ne toucheraient pas les publics et "n’auraient eu pour effet que de développer l’entre-soi dans des quartiers gentrifiés".

Assumant « l’éducation populaire comme outil d’infra-politisation », il a décrit un autre processus important de conscientisation à l’oeuvre dans les instances classiques : "Voyez comme les centres sociaux et les MJC touchent les publics à travers une vision récréative. En second lieu, ils agissent en sorte que les jeunes choisissent les causes, rencontrent les institutions, construisent un argumentaire. Enfin, ils s’investissent dans la vie citoyenne de la cité ". C’est à travers la mise en œuvre d’un parcours qui va de l’animation socio-culturelle à l’engagement, de l’engagement à la participation citoyenne, que s’opère l’apprentissage de la politique, puis que les consciences sont saisies par ceux-là dont on cherche à développer le pouvoir d’agir.

Issu de l’animation socio-culturelle, Guillaume Coti  a néanmoins porté un jugement tout à fait différent. Il a estimé que "toute l’ambigüité de l’animation socio-culturelle par rapport à l’éducation populaire" tient dans le fait "qu’elle n’affirme pas d’ambition de transformation sociale". "Je ne trouve pas les ressorts de l’éducation populaire dans les préoccupations gestionnaires de l’offre publique d’animation et les enjeux pédagogiques qui y sont liés, même si çà et là, certains textes fondateurs, notamment des centres sociaux, ouvrent la possibilité de travailler autre chose que de la consommation de services" a fait valoir le coordinateur du collectif Pouvoir d’agir.

L’éducation populaire interrogée : des dynamiques contradictoires ?

D’après Guillaume Coti, la grande famille de l’éducation populaire serait traversée par deux courants majeurs : "un courant fidèle à une vocation éducative et émancipatrice, dans une relation d'aide, de recherche des causes, recherchant la mobilisation du collectif et le renforcement du pouvoir d'agir des personnes et des groupes". A côté, existe un mouvement institutionnalisé d’accompagnement des politiques sociales à travers "des logiques de projet de service, qui travaillent les symptômes, individualise les pratiques, dans un contexte d’accroissement des logiques gestionnaires et d’évaluation quantitatives des personnes accueillies".

Même s’il s’est situé ouvertement dans le premier courant, Guillaume Coti, est resté critique sur ses errements.  "En effet, si le pouvoir d’agir produit de la finalité politique en tant que moyen pour les catégories populaires de faire valoir ses droits et ses intérêts", nombre d’initiatives de proximité comme les conseils de quartiers, ou les actions dites participatives ont raté leur cible et produisent des "classe de notables de la participation où les plus modestes sont totalement absents", a regretté Guillaume Coti.

Selon ce dernier, la clé du community organizing tient dans la préparation des assemblées générale, dans l’élaboration des entretiens préparatoires, l’émergence des thématiques essentielles, enfin la valorisation des capacités des personnes issues des catégories populaire à agir en être conscients et adultes. Beaucoup doutent d’eux-mêmes alors qu’ils ont toutes les aptitudes pour comprendre les enjeux, décider, s’organiser. Il importe particulièrement aux yeux de Guillaume Coti de proposer un cadre égalitaire et juste sans lequel les plus modestes ne voient pas l’intérêt de s’investir.

Un ré-enchantement de l’éducation populaire

Pour Gérard Mauger l’éducation populaire a connu un mouvement d’institutionnalisation et de professionnalisation jusqu’à ce qu’apparaisse un nouveau cycle "qui ré-enchante ses pratiques". Ces pratiques signalent une volonté de réaffirmer le caractère politique et militant dans les mouvements d’éducation populaire. Par ailleurs, l’éducation populaire qu’on croyait condamnée par la hausse du niveau de qualification se doit de réfléchir à ses nouvelles légitimités auprès des populations, non pas éliminées de façon précoce du système scolaire, comme jadis, mais de façon différée, au stade de l’enseignement supérieur. Dès lors, les fondamentaux de l’éducation populaire issus du mouvement ouvrier, du catholicisme social et de la pensée républicaine, qui sous-tendent "une visée émancipatrice à travers une démarche éducative en marge de l’éducation académique, restent valides". De la même manière,  les méthodes mettant en avant la petite histoire de chacun vers la grande histoire collective, la capacité à faire, ou encore, la transformation de la honte en estime de soi méritent qu’on y prête attention. Points cardinaux de l’éducation populaire, ils évoluent néanmoins au contact, tout autant des technologies de l’information et de la communication que des nouvelles aspirations des catégories populaires : démocratie, transparence, autonomie et dignité.

 

 

 

 

Voir le dossier

Contenus associés

24 Août 2017
-
Texte législatif ou règlementaire

Composition et renouvellement des conseils régionaux, sociaux, et environnementaux régionaux

Le décret n° 2017-1193 du 26 juillet 2017 traite de la composition et du renouvellement des conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux. La modification de la composition du troisième collège sera applicable à compter du prochain renouvellement des membres des conseils économiques,...
23 Août 2017
-
Article de presse / Revue de presse

Entreprises : les emplois aidés non renouvelés

"Alors que le précédent gouvernement en avait financé 456 000 [contrats aidés] en 2016, l'éxécutif, en quête d'économies, a décidé de limiter leur nombre à 293 000 cette année. Si les entreprises et certaines associations sont priées de s'en passer, l'Education nationale reste relativement épargnée"...
20 Juin 2017
-
Article de presse / Revue de presse

L'école des Glénans, Force 70

"Soixante-dix ans après sa création par un couple de résistants soucieux de donner une nouvelle chance aux camarades de clandestinité désœuvrés après la guerre, l’école des Glénans tient toujours son cap dans un monde de la voile en pleine mutation. Une école de voile, mais plus encore de mer et de...