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Clotilde Talleu : auteure d’un rapport d’étude "L'accès des jeunes avec moins d'opportunités à la mobilité internationale dans un cadre non formel"

Chargée d’études/consultante en sciences sociales et en évaluation des politiques publiques, Clotilde Talleu juge décisif l’environnement institutionnel pour la mise en relation des jeunes avec les dispositifs. Elle plaide pour un accompagnement renforcé avant, pendant et surtout au retour de l’expérience de mobilité.

Chargée d’études/consultante en sciences sociales et en évaluation des politiques publiques, Clotilde Talleu juge décisif l’environnement institutionnel pour la mise en relation des jeunes avec les dispositifs. Elle plaide pour un accompagnement renforcé avant, pendant et surtout au retour de l’expérience de mobilité.

L’accès des jeunes avec moins d’opportunités aux programmes de mobilité internationale dans un cadre non formel est devenu un objectif politique important. Il est au cœur des orientations du plan Priorité jeunesse en France comme des stratégies européennes de jeunesse et d’inclusion sociale.Or, une évaluation menée par l’INJEP dans le cadre du réseau européen Research-based Analysis of Youth in Action (RAY)1 révèle une forte sélectivité du programme européen Erasmus + Jeunesse. Aussi une étude qualitative a été réalisée pour l’INJEP par Clotilde Talleu, docteure de l’université de Strasbourg et titulaire d’un master "Politiques européennes et affaires publiques" de l’Institut d’études politiques de Strasbourg afin de comprendre les obstacles freinant l’accès des jeunes avec moins d’opportunités à la mobilité internationale dans un cadre non formel2.

INJEP : Pourquoi soulignez-vous l’importance du facteur institutionnel s’agissant de l’accès à la mobilité internationale des jeunes avec moins d’opportunité dans un cadre non formel, ceux qu’on désigne  sous le terme de Jamo 3

Clotilde Talleu : Les jeunes, dits "Jamo", sont fortement tributaires des structures socio-éducatives et d’insertion professionnelle en raison des difficultés qu’ils rencontrent. L’une des caractéristiques de ces jeunes, c’est qu’ils n’ont pas les ressources suffisantes (qualification, soutien familial, etc.), le niveau d’autonomie et d’intégration sociale, l’information ou encore  les réseaux  qui leur permettent d’accéder par eux-mêmes aux  dispositifs de mobilité non formelle. Sans l’intervention des professionnels qui exercent une fonction médiatrice et de soutien, c’est très compliqué pour eux de dépasser ces difficultés. Donc s’interroger sur la mobilité internationale  non formelle des Jamo, revient à questionner cette interaction entre les professionnels de l’insertion sociale et professionnelle, les jeunes et les dispositifs publics ; ce lien qui rend possible ou pas la mobilité non formelle des jeunes.

"La mobilité non formelle des jeunes reste marquée par une logique sélective, non seulement parce que les jeunes les moins dotés n’ont pas les clés pour y accéder, mais aussi parce que les acteurs de l’insertion l’envisagent comme telle"

Or, l’étude souligne  l’existence  de non recours pour cause de non proposition chez les Jamo. Outre les difficultés propres à leur situation et leur parcours de vie, ces jeunes ne s’emparent pas des dispositifs publics qui les soutiennent dans une expérience de mobilité non formelle à l’étranger également parce que certains professionnels ne sont pas convaincus que cette expérience peut leur être profitable. Au cours de l’enquête de terrain, je cherchais des responsables de terrain aptes à me parler de la mobilité internationale des jeunes en difficultés. Beaucoup répondaient : "Ça ne nous concerne pas. On ne travaille pas avec les étudiants". Voyez la difficulté : la mobilité non formelle des jeunes reste marquée par une logique sélective, non seulement parce que les jeunes les moins dotés n’ont pas les clés pour y accéder, mais aussi parce que les acteurs de l’insertion l’envisagent comme telle. Des freins peuvent ainsi se nicher dans les représentations des professionnels et empêcher la mise en relation des jeunes vulnérables avec les programmes de mobilité non formelle.

En outre le non recours du fait d’une non proposition peut découler également des mécaniques institutionnelles. Certaines structures mettent en place des procédures de sélection des jeunes, d’autres bénéficient de financements pour des accompagnements spécifiques ciblés pour certains publics – les jeunes habitants dans les quartiers "Politique de la ville", par exemple –  qui contribuent d’une autre manière à réduire l’étendue des jeunes susceptibles d’être informés et soutenus dans le cadre d’un projet de mobilité internationale non formelle.  

INJEP : Mais les représentations des professionnels et des acteurs institutionnels ne reflètent-elles pas les perceptions des jeunes et de leurs familles et leurs situations sociales ?

Clotilde Talleu : L’accès à la mobilité internationale des jeunes vulnérables se heurte parfois aux familles qui s’y opposent directement ou indirectement. Soit parce qu’elles ne sont pas conscientes de ce que cela peut leur apporter dans leur parcours éducatif et d’insertion, soit parce qu’elles sont elles-mêmes prises dans des difficultés sociales et économiques où le jeune joue un rôle important dans la cohésion familiale : certaines jeunes s’occupent des enfants en bas âge, de leurs parents souffrants, d’autres contribuent aux revenus du ménage, etc. Un départ en mobilité internationale peut également générer des angoisses qui semblent devoir être reliées à la force et à la pression des liens familiaux dans certaines familles – notamment celles dont les parents sont issus de l’immigration – et/ou au parcours de vie des jeunes souvent marqué par des conflits familiaux, des ruptures et le développement de relations exclusives, voire fusionnelles, avec l’un de leur parent. Ces craintes semblent plus fréquentes chez les parents qui ne voyagent pas – ou plus – à l’étranger et dans le cas de départ de jeunes filles pour l’étranger.

INJEP : Vous soulignez dans vos recommandations l’importance de prendre davantage en compte les attentes et les besoins des jeunes avec moins d’opportunités si l’on souhaite développer la mobilité non formelle auprès de ce type de public. Pourquoi ? Sont-elles si différentes des autres jeunes du même âge ?

Clotilde Talleu : Oui. Pour beaucoup de jeunes diplômés la mobilité est intégrée consciemment comme une stratégie dans son insertion sociale et professionnelle. Mais s’agissant des jeunes dont nous parlons, le lien utilitaire est secondaire.  Lorsqu’on interroge ces jeunes sur les gains qu’ils attribuent à leur expérience de mobilité, leurs propos sont souvent assez éloignés des finalités affirmées des programmes. Les bénéfices personnels tels que l’ "employabilité", arrivent loin derrière la volonté de s’arracher des difficultés quotidiennes, de "respirer", de s’ "évader" d’un milieu cloisonné qui offre finalement peu d’opportunités. Pour ces jeunes, souvent en panne sur le chemin de l’insertion professionnelle, qui ont connu un parcours scolaire et personnel chaotique, partir c’est souvent sortir des assignations, retrouver la maîtrise de son parcours, gagner en confiance et en estime de soi.

"Pour beaucoup de jeunes diplômés la mobilité est intégrée consciemment comme une stratégie dans son insertion sociale et professionnelle. Mais s’agissant des JAMO, le lien utilitaire est secondaire."

 

INJEP : Est-ce pour cela que vous soulignez l’importance de l’accompagnement et notamment de l’accompagnement lors du retour ?

Clotilde Talleu : Effectivement le retour est souvent observé par les jeunes comme une expérience malheureuse. La fin d’une parenthèse dans un quotidien difficile souvent marqué par le chômage et les difficultés d’insertion. Lorsqu’ils reviennent, ils ont l’impression d’avoir changé, mais leur environnement, leur quotidien non. Cela produit deux comportements typiques : il y a ceux qui ne parviennent pas à reprendre pas pied rapidement dans leur parcours, pour qui le retour est synonyme d’un temps d’errance avant de recontacter les structures d’insertion. Il y a aussi ceux qui veulent repartir tout de suite.

"La mobilité internationale n’est pas une fin en soi. Elle n’a pas de vertus magiques. Ses effets positifs peuvent être totalement inhibés si ce n’est pas fortement relayé au retour"

Certains vont essayer de renouveler cette expérience, partir deux, trois fois, parce qu’ils ne parviennent pas à réintégrer leur quotidien. C’est un comportement de fuite. Et cela s’explique : contrairement aux étudiants pour qui la mobilité internationale est intégrée dans leur parcours universitaire, les jeunes avec moins d’opportunités ne peuvent s’appuyer sur ce type de cadre. Ils doivent bénéficier d’un accompagnement fort non seulement au départ mais également au retour pour leur permettre d’identifier leurs acquis et les injecter dans leurs parcours d’insertion en cours de construction. La mobilité internationale n’est pas une fin en soi. Elle n’a pas de vertus magiques. Ses effets positifs peuvent être totalement inhibés si ce n’est pas fortement relayé au retour. Or, cette phase d’accompagnement et de capitalisation des acquis  est souvent négligée dans les financements publics alors qu’elle est essentielle. Certaines structures pourtant se montrent très volontaires sur ce plan, organisant des réunions tripartites entre les jeunes, l’organisme de conseil et d’accompagnement à la mobilité et les missions locales afin justement de capitaliser les acquis de cette expérience, et d’en faire un appui dans une dynamique d’insertion sociale et professionnelle.

 

Méthodologie et problématique de l’enquête

L’étude part de l’hypothèse que les freins à l’accès à la mobilité internationale résulteraient d’une combinaison entre des obstacles ancrés dans les pratiques professionnelles et les représentations institutionnelles, et des difficultés liées aux parcours individuels et aux situations rencontrées par les jeunes eux-mêmes. Une enquête qualitative a été réalisée dans trois régions françaises : Alsace, Île-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur. 15 entretiens semi-directifs ont été menés avec des professionnels de l’accompagnement des parcours d’insertion sociale et professionnelle des jeunes et des opérateurs de la mobilité internationale. Dans un second temps, 18 entretiens biographiques individuels et 3 focus groupes ont été réalisés avec des jeunes avec moins d’opportunités.

Lire le rapport d’étude

 

  • 1. www.researchyouth.net
  • 2. Clotilde Talleu, INJEP, « Laccès des jeunes avec moins d’opportunités à la mobilité internationale dans un cadre non formel, rapport d’étude, INJEPR/03, mai 2016, www.injep.fr
  • 3. A l’origine de cette terminologie, la Commission européenne définit les jeunes défavorisés comme des jeunes « ayant moins d’opportunités » que leurs pairs en raison de facteurs d’exclusion et d’obstacles qui freinent leur accès à l'emploi, à l'éducation formelle et non formelle, à la mobilité transnationale, au processus démocratique et à l’intégration dans la société. Ces facteurs d’exclusion et obstacles peuvent être de différentes natures handicap, problèmes de santé, difficultés éducatives, origine culturelle, obstacles économiques, obstacles sociaux, obstacles géographiques. Source : Guide du programme Erasmus + (http://ec.europa.eu/programmes/erasmus-plus/sites/erasmusplus/files/file...)

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