Éducation, formation orientation

Éducation populaire / Animation

Bérénice Jond , présidente d’Animafac’ : "Construire de l’émancipation dans les territoires attractifs comme dans les territoires de retrait"

INJEP : Vous êtes à la fois présidente d’Animafac’ et membre du Parlement européen des jeunes. Votre engagement prend donc deux dimensions politiques, mais aussi spatiales. Dès lors, quelle définition donneriez-vous du territoire ? Est-ce un territoire de vie, un territoire d’engagement politique, un territoire administratif, un territoire d’identité ?

Bérénice Jond : Un territoire est nécessairement façonné et conceptualisé par les individus qui s’y trouvent et qui vont lui donner du sens. Le territoire de vie se rattache, à mon sens, à l’habitat, c’est-à-dire le logement, mais aussi la manière de vivre. Il y a aussi le territoire d’engagement qui se construit par l’expérience de notre implication sociale et citoyenne. En retour, il y a le territoire administratif qui, dans une culture centralisatrice très Française, s’impose peut être davantage aux personnes que dans d’autres pays. Il y a également les frontières qui définissent notre nationalité. Etre né en France, ou en Belgique, ou en Grande-Bretagne, ce n’est pas pareil et cela détermine l’individu. De même une structure nationale telle qu’Animafac’ s’est construite dans une culture politique française et aurait eu sans doute des formes bien différentes en Allemagne, par exemple. Le territoire est une notion ambivalente, structurée par les personnes qui y vivent et, en même temps, déterminée par eux.

INJEP : Le territoire est-il un lieu d’engagement et de transformation ou un endroit dont il faut nécessairement s’émanciper en en partant ?

Bérénice Jond : Vous répondre c’est entrer dans les problématiques de mobilité, d’engagement et d’émancipation. Pour beaucoup de jeunes la mobilité commence avec la vie étudiante dans un contexte où les centres universitaires délocalisent par manque de moyens. Donc, dès la fin du secondaire la question de la mobilité peut être vécue de façon négative, soit parce que les jeunes n’ont pas les moyens de cette mobilité et restent bloqués sur leur territoire, renonçant aux opportunités offertes par une formation supérieure, soit parce qu’ils veulent rester sur le territoire, mais comprenant ses limites s’exilent avec peu d’espoirs de retours. Mais au-delà de la répartition universitaire, il y a de fortes inégalités entre les territoires qui favorisent l’engagement citoyen et les territoires qui ne sont plus perçus comme des bassins de vie, mais comme des lieux de résidence… dénués d’emplois, mais aussi de vie sociale et d’attachements affectif, culturel, politique. L’engagement est aussi lié au sentiment d’appartenance à un territoire, des attaches culturelles et familiales, sachant que pour beaucoup l’émancipation vis-à-vis de la famille revient à une émancipation du territoire familial : changer de médecin de famille, s’inscrire sur les listes électorales de la ville où on s’est installés etc. Le développement du Service Civique démontre à cet égard que l’engagement joue en faveur de l’attachement au territoire en créant un sentiment d’appartenance qui nait de la volonté de transformation d’un territoire, de lui donner une spécificité et, s’agissant des territoires ruraux notamment, de ne pas en faire des lieux oubliés au profit des centres urbains.

INJEP : Accréditez-vous l’idée selon laquelle la jeunesse de la France périphérique, ni totalement rurale, ni banlieusarde serait la grande oubliée des politiques publiques alors qu’elle serait majoritaire ?

Bérénice Jond : En ce qui nous concerne, il est vrai que la jeunesse des territoires péri-urbains est la jeunesse que nous avons le plus de mal à toucher. Ce sont les invisibles de nos territoires. Ils vivent dans des territoires de replis, avec un vote extrême plutôt bien installé, dans un système qui les assigne. Je pense à certains territoires ruraux, mais aussi à des banlieues de type « cités-dortoirs » où les gens sont sans y vivre.
C’est dire si les questions de mobilités sont importantes pour ces populations et si elles constituent un enjeu central de politique publique : comment faire en sorte que le plus grand nombre de jeunes bénéficie de ces expériences de mobilité ? Une expérience de démocratie participative à 20 ans cela marque un individu, mais cela aussi peut aussi bénéficier à un territoire. Cela pose l’expérience de la mobilité en tant qu’expérience formatrice mais aussi en tant que projet de développement territorial.

INJEP : Nous sommes à la veille d’une réforme territoriale majeure. Selon vous, quelles devraient être les préoccupations de ceux qui la conçoivent pour réduire les inégalités territoriales entre jeunes ?

Bérénice Jond : Comme faire en sorte que les inégalités territoriales ne se traduisent pas par des inégalités dans la mise en œuvre des politiques publiques ? Quels rééquilibrages peuvent permettre les grandes régions qu’on est en train de créer. De même je ne suis pas convaincue qu’il suffise de décliner régionalement les politiques de jeunesse décidées à l’échelle nationale, comme c’est le cas en matière de jeunesse, pour réussir parce qu’on ne répond pas à la question des solidarités entre territoires. Il faudrait prendre davantage en compte les différences entre les régions qui ont des métropoles capables de connecter les territoires et celles qui n’en ont pas. L’idée que j’avance est que les dynamiques territoriales ne devraient pas toutes dirigées vers les centres urbains, vers la construction de grandes métropoles. Comment mieux prendre en compte les économies circulaires ? Comment faire en sorte que les territoires soient des lieux d’implication citoyenne ? Autant de questions auxquelles il importe de répondre sans, évidemment, faire l’impasse sur l’emploi parce que sinon les gens continueront à fuir certains territoires pour gagner des espaces urbains au bord de l’asphyxie.

INJEP : On parle beaucoup de territoires subis, de territoires choisis. Est-ce là une nouvelle ligne de fractures entre jeunes : ceux qui réussissent choisissent leurs territoires et ceux qui échouent dans leur insertion socio-professionnelle les subissent ?

Bérénice Jond : Je crois qu’il y a des territoires attractifs et des territoires de retrait. A ce clivage vient se greffer une spécificité propre à la jeunesse qui est l’émancipation par rapport à la famille. Les études constituent une période de formation au sens plus large que la formation académique. Elles viennent se mêler avec un autre apprentissage qui est celui de l’autonomie vis-à-vis de la famille. Or, en fonction du territoire vont se dessiner des inégalités fortes dans cet accès à l’autonomie. Prenons l’exemple de Paris. Pour vivre et étudier dans Paris intra-muros, soit il faut vivre avec sa famille dans une ville en voie de gentryfication, soit venir d’un milieu provincial suffisamment aisé pour prendre en charge le coût d’une formation supérieure dans la capitale, soit suivre le mouvement des catégories populaires vers la banlieue et échapper partiellement aux équipements culturels qui sont concentrés sur les centres urbains. Dans le premier cas, en raison du prix du foncier, le jeune ne fait pas l’apprentissage de l’autonomie vis-à-vis de la famille, ou du moins, pas de la même manière que dans le second cas, où cet apprentissage dépend des capacités financières de la famille. Dans le troisième cas, cet apprentissage se fait au détriment de l’accès aux ressources socio-culturelles concentrées dans les centres villes. Ce sont cela les effets de territoires.

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