Éducation, formation orientation

Rencontres "Parcours de jeunes et territoires"

Avis d'acteur - Christian Bouché : «Pour assurer l’avenir de notre territoire il faut soutenir les jeunes qui y sont piégés»

Emplois, logement, transports, formation professionnelle, enseignement supérieur… l’avenir des politiques de jeunesse dans les petites et moyennes agglomérations dépend de la capacité des acteurs locaux à mettre en commun leurs moyens, à qualifier leurs professionnels et à s’entendre sur une vision politique commune.

Christian Bouché est responsable de la direction Enfance-jeunesse de la ville deRomans-sur-Isère. Il considère que les petites agglomérations ont plus particulièrement besoin de mettre en œuvre des politiques de jeunesse globalisées, plus ambitieuses et innovantes, à l’échelle territoriale. Entre territoire administratif et territoire vécu, car elles doivent faire face à l’attractivité et à la concurrence des territoires voisins. Plus que toutes autres en effet, les petites et moyennes agglomérations sont contraintes à un saut quantitatif et qualitatif dans leurs actions : pour construire l’avenir de leur territoire les acteurs locaux doivent compter sur les jeunes qui restent et sont parfois les moins favorisés.

Quel regard portez-vous sur les évolutions des politiques de jeunesse dans votre ville de Romans-sur-Isère, et plus largement ?

Les différents actes de décentralisation qui s’opèrent depuis les années 80 ont pour effet un développement exponentiel des politiques de jeunesse à tous les échelons territoriaux. Mais ce qu’on oublie souvent de dire c’est que ce transfert du national vers le local a aussi bouleversé les organisations et les jeux des acteurs en charge de ces politiques. Non seulement le local se recompose, mais on assiste à une démultiplication des acteurs locaux avec tout ce que cela peut comporter d’enjeux en termes de dynamiques territoriales et de rationalité de l’action publique.

Quels sont les freins ou les leviers pour structurer les parcours des jeunes à l’échelle d’un territoire ?

Il manque une culture commune et le partage d’une vision politique : pour des raisons historiques et relatives aux domaines de compétences, les régions, les agglomérations, les communes ne dispensent pas une vision collective sur ce que doivent être les priorités d’une politique publique de jeunesse à l’échelle d’un territoire. Les communes donnent généralement le prima à l’offre de loisirs et d’activités péri et extrascolaire. Les régions et départements, au regard de leurs compétences interviennent davantage sur les champs économique, de l’emploi, de la mobilité… Il manque toutefois ce liant produit par une vision politique globale à laquelle chacun adhère et concoure selon ses moyens.

La tendance forte, avec l’acte III de décentralisation, est à la mutualisation des moyens, financiers, mais aussi des compétences des professionnels. Concrètement cela se traduit par la mise en place de schémas de mutualisation dans le cadre de communautés d’agglomération élargies. Pour faire un saut quantitatif et qualitatif sur ce point, nous nous sommes élargis à une agglomération plus étendue : Valence-Romans Sud Rhône-Alpes regroupant 51 communes et représentant un bassin de vie d’environ 200 000 habitants. On espère que cela va produire de vrais effets de leviers pour faciliter la réduction des inégalités entre territoires. Mais cette logique d’harmonisation des politiques se heurte malheureusement à la baisse des dotations de l’Etat.

Quelles inégalités au sein de la population « jeunes » constatez-vous dans votre territoire ?

S’agissant du territoire sur lequel je travaille, la commune de Romans-sur-Isère et son agglomération, nous constatons tous qu’il y a dans le même espace du rural, de l’urbain, du péri-urbain, du rurbain… des espaces dotés de situations, de moyens et de visions politiques différents qui ne peuvent que produire des inégalités au sein d’un même espace vécu. C’est vrai en termes de logement, en termes de mobilité, de transport, mais aussi dans les domaines de l’emploi ou de l’offre de loisirs et des activités péri et extra-scolaires. Entre un jeune vivant dans une commune rurale de l’agglomération et un jeune qui vit au centre de Romans, il y a toute une palette d’inégalités de traitements propres à la situation géographique et aux découpages administratifs.

L’autre source d’inégalités entre jeunes et entre territoires, concerne le champ des études universitaires. Nous n’avons pas de stratégie de dotation d’un pôle universitaire, seuls, ou en association avec les autres collectivités de notre agglomération. Non seulement cela favorise certains jeunes dotés de ressources culturelles, financières propres, ou qui bénéficient des meilleurs équipements au détriment des autres mais cela nuit par ailleurs au développement territorial : les jeunes qui ont les plus hauts niveaux de qualification s’exilent, pour la plupart, et ne reviennent que très rarement. Restent les jeunes sociologiquement piégés, les moins formés, qui cumulent les difficultés liées à leur employabilité, à leur faible mobilité et à tout un panel de difficultés sociales et d’insertion socio-professionnelle. Résultat : on se retrouve confrontés à une population de jeunes sur le territoire qui ne répondent pas à la structure de l’emploi local. En schématisant, ceux qui se font embaucher ici viennent de Lyon ou de Grenoble. Un comble quand on sait que « nos » jeunes moins favorisés, ceux qui restent, constituent néanmoins l’avenir du territoire ! En d’autres termes, plus que dans les grandes agglomérations, l’avenir de notre territoire repose sur sa capacité à relever lui-même les paris de la qualification, de la mobilité, de l’emploi, du logement des jeunes les plus en difficulté. Un élu que j’ai « accompagné » plusieurs années expliquait en réfèrence à l’émission « des racines et des ailes » l’importance de faciliter l’envol exploratoire de notre jeunesse locale tout en construisant une réfèrence identitaire au territoire suffisamment forte pour que le lien ne se perde pas.

On vous sent désarmés face à un tel constat

Les communes de 30 000 habitants telles que la nôtre ne peuvent pas relever seules ces défis en se contentant de structurer une offre de loisirs et d’activités péri et extrascolaire aussi bien pensée soit-elle ou en menant une politique d’éducation à la citoyenneté comme nous le faisons. Donc, mener une politique de jeunesse à l’échelle d’un territoire implique nécessairement un saut qualitatif et quantitatif dans l’ambition que l’on porte pour les jeunes de ce territoire que ce soit en matière de développement économique, de transports, de formation professionnelle, d’enseignement supérieur, de logement, de politiques de l’emploi. C’est ça l’idée que je me fais de la territorialisation des politiques de jeunesse. Une politique qui se doit par conséquent de mobiliser l’ensemble des collectivités locales, EPCI, structures d’éducation populaire… afin de mutualiser moyens financiers et compétences au service d’une vision et d’une ambition partagée. Cela implique également une harmonisation des modes d’intervention et une professionnalisation des acteurs dans un contexte contraint de baisse des dotations de l’Etat et de transfert massif de compétences.

Comment associez-vous les jeunes de votre territoire aux politiques qui les concernent ?

Romans-sur-Isère a mis en place un comité consultatif des jeunes élargi prochainement à un conseil des enfants. Encore une fois, cela a permis de faire participer les jeunes aux actions de la commune, principalement dans le domaine de l’offre de loisirs, ou de les intégrer dans l’organisations de manifestations culturelles. Très bien. Sauf que, pour les raisons que j’ai évoquées, on n’a pas beaucoup de retours sur les problématiques d’emploi, de logement, de transports alors que c’est le triptyque des préoccupations des jeunes. Outre qu’il faudrait élargir le périmètre d’intervention au niveau de territoires recomposés pour réellement peser sur ces questions, selon moi, il importe d’aller, au-delà de la simple consultation et de s’engager dans un processus de véritables concertations. Or, les élus de même que les administrations sont encore aujourd’hui réticents à pratiquer un exercice engageant et qui ne fait pas partie de la culture de nos organisations.

 

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