Conférences et rencontres

4es rencontres de l’Observatoire « Pratiques écologiques et éducation populaire : l’éducation qui vient »

Atelier « Partage et croisement des savoirs »

Chacun est porteur d’un savoir qui ne demande qu’à être amplifié par le partage. Aux antipodes des apprentissages pyramidaux de l’éducation formelle, l’éducation populaire et ses pédagogies actives sont-elles régénérées par les engagements écologiques contre le changement climatique ? Ou contribuent-elles, par leur approche originale, à façonner l’identité des mouvements écologiques ? C’était tout l’enjeu de cet atelier.

Le développement d’une  citoyenneté écologique se construit-il sur de  nouvelles formes de partage et de croisement des connaissances ? Les actions d’associations d’éducation populaire comme les CÉMEA, Paris Lecture, ATD Quart Monde, CliMates ou Les Bâtisseurs des possibles, mises en débat dans l’atelier « Partage et croisement des savoirs » ont fait la part belle aux démarches pédagogiques fondées sur les connaissances des publics auxquels s’adressent ces acteurs. Des travaux qui s’inscrivaient dans le cadre des 4es rencontres de l’Observatoire, « Pratiques écologiques et éducation populaire : l’éducation qui vient », organisées par l’INJEP et la plateforme nationale Alliance sciences et société (ALLISS).

 
 

Pour introduire cet atelier a été diffusé un film sur le centre Paris Lecture, dont les actions visent à permettre aux enfants d’appréhender des sujets complexes. Comme l’a souligné son directeur, Robert Caron, sur quelque sujet que ce soit, « un enfant ne sait pas tout, mais un enfant ne sait pas rien ». En groupe, les enfants forment une masse de connaissances importante sur laquelle il est possible de bâtir une démarche pédagogique cohérente.

  

Des outils pour comprendre le complexe

Donner aux enfants les outils pour comprendre les problèmes complexes de la société, c’est aussi l’objectif que s’est fixé le réseau Les Bâtisseurs des possibles, représenté par Katarina Kordulakova. Partant des préoccupations des enfants, la démarche consiste à bâtir avec eux des projets et les amener à réaliser des actions concrètes. Ainsi, en Guyane, des élèves de CE2 se sont vu proposer de réfléchir à l’amélioration de leur école. L’enquête qu’ils ont eux-mêmes menée auprès de leurs camarades a fait ressortir la nécessité d’embellir la cour pour rendre l’école plus attractive. Ils ont donc émis l’idée de concevoir un jardin. Confrontés à un sol non fertile, ils ont dû chercher des solutions, visitant une pépinière, effectuant des prélèvements en forêt, réalisant un compost, etc.

Comme l’a souligné l’animatrice, « le processus est plus important que la réalisation elle-même ». La démarche, assez classique, se déroule en quatre étapes : identifier la problématique, imaginer les solutions concrètes, les réaliser, puis les partager. Dans ce processus, l’animateur ne tient pas une posture descendante ; il joue un rôle d’accompagnateur pour faire comprendre les enjeux de la problématique considérée. Et au sortir de cette expérience, les enfants se sont montrés plus motivés. Ils ont pu prendre conscience que les savoirs dispensés à l’école pouvaient leur servir dans la vie quotidienne et le taux d’absentéisme a baissé. Les parents eux-mêmes se sont impliqués.

Avec un Opinel et un bout de ficelle…

« Instiller le doute chez les gens afin qu’ils soient en mesure de réfléchir à leur action sur l’environnement ». Comme l’a expliqué Jacques Boutin, représentant de l’association nationale des CÉMEA, il faut aider chacun de nous à respecter l’environnement et à en tirer parti. Depuis leurs origines, les CÉMEA ont à cœur de former les animateurs des centres de vacances pour les inciter à étudier le milieu et le rapport de l’individu à ce milieu. Pour ce faire, l’association regroupe régulièrement les animateurs à l’échelle régionale ou nationale, les fait participer à des collectifs et inscrit l’éducation à l’environnement dans chacune de ses formations, tant dans le milieu urbain que le milieu rural. Il ne s’agit pas de poser l’animateur en donneur de leçons, éduquant les enfants de manière manichéenne ou les incitant à développer des pratiques qui iraient à l’encontre de celles qu’ils voient dans leur famille. Il s’agit plutôt de les amener à réfléchir à leurs pratiques. Or en la matière, nul besoin d’être un spécialiste pour témoigner d’une sensibilité environnementale, « on peut aller à la découverte de l’environnement avec un Opinel et un bout de ficelle ».

Faire dialoguer trois types de savoirs

À côté de ce savoir descendant apparaissent des pratiques de croisement des savoirs, à l’instar de celles développées par ATD Quart Monde. Le mouvement de lutte contre l’extrême pauvreté s’attache en effet à valoriser l’expérience et le savoir des personnes en situation de précarité pour contribuer aux changements de société. Selon Patrick Brun, représentant du mouvement, cette démarche marque la rencontre de trois types de savoirs : les savoirs d’expérience, les savoirs des experts et les savoirs d’action, qu’il faut faire dialoguer pour développer une démarche de co-construction.

Ce croisement des savoirs n’est pas encore mis en œuvre dans le domaine de l’écologie, mais il s’est développé dans le domaine social. En 2008, une grande action a ainsi été menée sur 21 sites pour favoriser l’intégration des familles dans l’activité de l’école. Il s’agissait de réinsérer les parents exclus de la communauté éducative des parents et des enseignants. Intitulée « Parents solidaires » cette action d’ATD Quart Monde a permis d’identifier les savoirs des trois groupes qui forment la communauté éducative : les enseignants, les parents dits « inclus » et les parents « exclus ». La confrontation permet à chacun d’accéder au savoir de l’autre.

Elle offre également une occasion unique de prendre conscience qu’un même terme peut prendre une acception différente selon le groupe considéré. Si pour les parents exclus, la réussite scolaire consiste à savoir lire, écrire et compter, elle doit, pour les parents inclus, permettre à l’enfant de s’épanouir à l’école. Il faut dépasser les représentations des uns et des autres afin de trouver les moyens de mieux collaborer dans « une démarche de résolution des conflits en même temps qu’une démarche de savoir ». La méthode qui consiste à croiser des savoirs forgés dans l’expérience de chacun contribue à appréhender de manière « écologique » (environnement, social, économie, etc.) le monde avec une visée de transformation sociale.

Dépasser les disciplines pour participer à la formation de l’intelligence sociale

Le croisement des savoirs implique aussi de sortir de logiques qui reposeraient sur une division entre différentes disciplines. Pour Hugues Bazin, chercheur en sciences sociales au Laboratoire d’innovation sociale par la recherche-action (LISRA), ces problématiques écologiques et environnementales ne peuvent être abordées que dans une globalité permettant aux acteurs de se montrer créatifs et d’interroger les modèles dominants concernant le rapport au travail, au climat, au politique ou à l’éducation. Cette appréhension s’inscrit dans un processus, mais elle doit aussi marquer une rupture.

Parce que les personnes vivant dans les quartiers populaires participent également à la formation de l’intelligence sociale, au lieu de les considérer comme des classes dangereuses, il importe de développer le croisement des savoirs et des connaissances. Il faut également prendre en compte des formes dont les normes ne sont pas encore établies, mais qui tendent à créer de nouveaux collectifs.

Le laboratoire accompagne aussi les « tiers-espaces » qui se créent, à l’instar de  La Chimère citoyenne à Grenoble, où les personnes se regroupent pour former un réseau et interrogent de nouveaux modèles de gouvernance. Sur un plan plus individuel, le LISRA s’attache à casser la séparation qui perdure entre l’acteur et le chercheur, par la création d’une position hybride d’acteur-chercheur produisant de la connaissance à partir de sa propre expérience pour s’inscrire peu à peu dans un récit collectif.

Donner une place d’acteur

Dernière intervenante de l’atelier, Clara Haas, représentante de l’association CliMates, a souligné combien il était difficile d’aborder le changement climatique, tant la notion elle-même se révèle complexe. Née du constat que les jeunes restent insuffisamment présents aux négociations climatiques internationales, CliMates est un laboratoire d’idées composé d’étudiants et de jeunes bénévoles qui essaient de développer des projets innovants pour influencer les décideurs et inciter les jeunes à s’engager. Sa démarche participe de l’idée que « pour former la jeunesse, communiquer ne suffit pas ; il faut lui donner une place d’acteur ».

C’est le cas avec COP in My City, une simulation de négociations sur le changement climatique précédée d’une formation sur les enjeux de l’énergie et du climat et suivie d’une action concrète proposant aux jeunes de s’engager dans un projet local. A ce jour, 110 simulations ont été organisées dans le monde entier, touchant plus de 10 000 personnes. Dans la même veine, HeatWave in My City simule les effets d’une canicule et permet aux jeunes d’appréhender le lien entre les enjeux d’une catastrophe naturelle et les décisions politiques. Innov’City, enfin, place les jeunes dans une démarche d’entrepreneuriat autour de projets locaux. Brisant le triangle didactique formé entre l’apprenant, l’enseignant et le savoir, cet outil repose sur une logique constructiviste et doit permettre à chacun de se créer son expérience personnelle, voire émotionnelle du changement climatique.

 

Pour un renouvellement plus grand des méthodes pédagogiques

De ces exposés, Jean-Claude Richez, chercheur associé à l’INJEP, a retenu que l’écologie ne constitue pas la finalité première de l’action. Les méthodes font l’objet d’un accord assez large. Pourtant, l’écologie a du mal à s’imposer. Pour qu’elle puisse se développer, il convient selon lui de poser la question des outils indépendamment de celle des finalités. Un large accord s’est dégagé de la salle pour dire que les enjeux de l’adaptation au changement climatique demande un renouvellement plus grand des méthodes pédagogiques, dont les pratiques des acteurs à la tribune ne témoignent que partiellement.

Agit-on finalement pour la nature ou pour nous-mêmes ? Clara Haas a répondu à la salle que l’on peut parfaitement considérer l’homme comme la finalité et se préoccuper de l’environnement, car le changement climatique affecte les modes de vie de chacun. Les premières victimes, les pays du sud largement exploités par les pays du nord qui leur demandent aujourd’hui de se montrer vertueux, sont à l’évidence les plus à même de dénoncer les dérives selon Patrick Brun. Pour Hugues Bazin, en lui confiant la maîtrise d’ouvrage, le citoyen pourrait appeler le politique et le technicien à agir sur de nouvelles bases. Une façon d’agir partagée par la présidente de « Mieux-être au Cameroun », qui a souligné que c’est en rappelant que la préservation de la nature peut servir leurs intérêts que l’on peut inciter les personnes à s’emparer de ce sujet. Katarina Kordulakova a ajouté qu’il faut outiller les enfants dès leur plus jeune âge pour qu’ils soient capables d’agir.

 

Document rédigé par la société Ubiqus – Tél. : 01.44.14.15.16 – http://www.ubiqus.frinfofrance@ubiqus.com

Photos Nicolas Thouvenin 

 

En savoir + 

Séminaire « Pratiques écologiques et éducatives »

Séminaire préparatoire aux 4es Rencontres de l’Observatoire organisées par l’INJEP et la Plateforme nationale ALLISS – 8 décembre 2015

« Transformer les métiers de la médiation scientifique »

Synthèse de l’atelier du mercredi 7 janvier 2015 du colloque- forum« Réinventer l’alliance sciences société » - Paris, Espace Pierre Cardin – 7/9 janvier 2015

« Les intermédiations recherche-société : nouveaux rôles, nouvelles fonctions, nouveaux métiers ? »

Synthèse de l’atelier du mercredi 7 janvier 2015 du colloqueforum « Réinventer l’alliance sciences société » - Paris, Espace Pierre Cardin – 7/9 janvier 2015

Innovations pédagogiques dans le supérieur : chasse gardée, marchepied ou hacking créatifs ?

Synthèse de l’atelier du jeudi 8 janvier 2015 du colloque-forum. « Réinventer l’alliance sciences société » - Paris, Espace Pierre Cardin – 7/9 janvier 2015

Voir le dossier

Dossier : Comptes-rendus des "Rencontres 2016"

"Pratiques écologiques et éducation populaire : l'éducation qui vient"

L’INJEP et l'ALLISS se sont associés pour organiser les 4es rencontres de l’Observatoire « Pratiques écologiques et éducation populaire : l’éducation qui vient ». Elles se sont tenues le 5 février 2016, rassemblant plus de 300 personnes. Retrouvez dans ce dossier les comptes rendus des quatre ateliers qui ont séquencé ces rencontres ainsi qu’une restitution des plénières.

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