Participation, engagement, citoyenneté

Vie associative, économie sociale et solidaire

Angélica Trindade-Chadeau : "Notre parti pris : travailler sur les professionnels méconnus de l’insertion professionnelle"

Cahiers de l’action n° 37 Faciliter la transition vers l’emploi des jeunes : stratégies locales d’accompagnement

Le dernier numéro des Cahiers de l’action plaide pour davantage de collaboration entre possibles acteurs de l’insertion professionnelle des jeunes : conseillers d’insertion, animateurs, éducateurs, responsables associatifs, informateurs jeunesse, travailleurs sociaux… L’occasion de réunir dans un même ouvrage les « invariants » d’un accompagnement adapté, quels que soient les territoires, les cultures professionnelles à l’œuvre ou les jeunes bénéficiaires.

Coordinatrice du numéro 37 des Cahiers de l’action, intitulé Faciliter la transition vers l’emploi des jeunes : stratégies locales d’accompagnement, Angélica Trindade-Chadeau estime indispensable de reconnaître la place et le rôle de l’ensemble des acteurs locaux auprès des jeunes. Missions locales, associations de quartiers, clubs de prévention, centres d’information et d’orientation, centres sociaux, bureaux information jeunesse… Autant d’acteurs importants dans les parcours des jeunes que les pouvoirs publics gagneraient à reconnaître davantage dans leurs politiques d’accompagnement vers l’emploi. Angélica Trindade-Chadeau est chargée d’études et de recherche Insertion sociale et professionnelle des jeunes à l’ INJEP.

INJEP : Pourquoi avoir choisi de bâtir l’ouvrage sur les professionnels, les métiers et les cultures des acteurs de l’accompagnement vers l’emploi, plutôt que sur les jeunes et leurs attentes ?

Angélica Trindade-Chadeau : Cet ouvrage est le fruit d’une recherche de deux ans menée dans quatre communes de la région Ile-de-France. Il s’agissait d’une première puisque, jusqu’à la création d’un poste de chargé d’études en 2010 dédié à l’insertion professionnelle, l’INJEP ne travaillait pas cette question. Au regard des moyens dont nous disposions et de la spécificité de l’établissement en tant qu’interlocuteur et partenaire privilégié des acteurs de l’éducation populaire et des politiques de jeunesse, retenir la dimension des acteurs de la transition vers l’emploi nous semblait bien plus fécond, parce que plus transversal. Mais pour que ce travail ne relève pas de l’entre soi et reste en phase avec les besoins et les attentes des jeunes nous avons consacré la partie Pistes de ce numéro à cette question. Fruit d’échanges organisés avec trois groupes de jeunes issus de trois missions locales différentes, cette partie du livre nous a permis de vérifier les parallèles entre les points de vue exprimés par les professionnels et les attentes du public. Cette précaution prise, notre parti pris éditorial a été de travailler sur ces professionnels méconnus de l’insertion des jeunes, parfois malgré eux, qui œuvrent dans les associations de quartiers, les clubs de prévention, les bureaux information jeunesse, les centre d’information et d’orientation, les centres sociaux…

Leurs missions ne visent pas précisément l’insertion professionnelle, comme celles des organismes du type Pôle emploi ou encore les missions locales. En revanche, de par leurs interventions, ils jouent un rôle déterminant dans le processus global, plus ou moins long, que constitue la construction de l’identité professionnelle des jeunes. Ces derniers ne constituent pas une catégorie homogène, bien au contraire, raison de plus pour dire que selon les besoins exprimés, le profil du jeune, l’interlocuteur le plus adéquat à la situation varie. Selon l’étape dans laquelle se trouve le jeune, il ne cherche pas les mêmes informations… la même posture chez un accompagnateur. Entre les premiers questionnements sur son avenir professionnel et l’aboutissement d’une recherche d’emploi, l’accompagné aura besoin de réponses, de retours différents, qui ne viennent pas tous de la même structure.

Nous considérons que le rôle et le travail de ces acteurs est souvent sous-estimé et que c’est l’intérêt des jeunes et des professionnels eux-mêmes de leur donner davantage de lisibilité et de visibilité, en défendant la complémentarité entre-eux. Parfois c’est le suivi d’une famille qui va permettre la mise en relation d’un des enfants avec le monde du travail. Parfois, c’est le travail effectué au sein d’un point information jeunesse qui va lancer un processus d’insertion d’un jeune le fréquentant. Parfois encore, c’est le travail d’un club de prévention qui enclenche le processus et la première prise de contact avec la mission locale. Processus qui peut être long ou tortueux. Mais ce qui importe c’est que tous ces organismes se connaissent sur un territoire pour qu’un jeune qui ne trouverait pas le bon interlocuteur ou l’approche adaptée à Pôle emploi ou dans une mission locale ne se retrouve pas sans réponse, sans espoir et, par conséquent, en perte de confiance

Pourquoi parlez-vous d’une spécificité française dans l’accompagnement vers l’emploi des jeunes ?

Il me semble qu’en France, les différences territoriales pèsent particulièrement lourd dans les pratiques d’accompagnement vers l’emploi et que cela interpelle directement la capacité des élus à dialoguer avec les entreprises, notamment au niveau des bassins d’emplois. Il y a des territoires où les élus ne jouent pas ce rôle de facilitateur entre ceux qui recherchent du travail et ceux qui recherchent profils et compétences. Dans l’interview de Michel Grambert, président d’une mission locale dans les Alpes-de-Haute-Provence, et maire d’une commune de la région, on comprend effectivement comment un élu peut prendre à coeur cette mission d’interface entre demandeurs d’emplois et employeurs, entre la demande sociale et la satisfaction des impératifs économiques. Mais il ne suffit pas qu’un élu s’implique et donne une impulsion, il faut aussi que le territoire soit doté de moyens minimaux car l’accompagnement requiert des moyens (en termes de formation, d’accès au logement, aux soins) . Dans une ville pauvre, sans ressources, les meilleures volontés politiques ne résistent pas à l’absence de moyens. L’accompagnement peut alors être à la fois social et professionnel, les deux étant étroitement liés.

Vous avez noté la diversité de situations en fonction des territoires, mais le sociologue et ethnologue Philippe Labbé met aussi en évidence des points communs et conditions d’une stratégie locale d’accompagnement ?

Oui. Philippe parle plus précisément d’ « invariants » dans un accompagnement de qualité, quels que soient les territoires, les origines institutionnelles ou les cultures professionnelles à l’œuvre : un référent unique, un projet, un entretien, un contrat, des « apports instrumentaux » (comme le CV ou les techniques de recherche d’emploi) ou la mobilisation des liens faibles, c’est-à-dire, de l’ingénierie de réseaux et des partenariats. Cela désigne aussi la capacité à recourir à des compétences extra-professionnelles et de les transférer dans les champs professionnels, pour faire court. On retrouve ces invariants des démarches de ces professionnels, pas toujours reconnus, qui connaissent bien les quartiers et se sont donnés comme mission d’aider les jeunes en s’adaptant aux profils de chacun. Entre un jeune qualifié et confiant et un autre dénué de qualifications ainsi que de confiance ou d’estime de soi, l’accompagnement ne peux pas être le même.

Vous évoquez même un « accompagnateur idéal » qui informe, lève les freins, aide à valoriser…

Faire émerger des compétences transversales constitue clairement un enjeu dans un contexte d’aggravation du chômage et d’une recrudescence de la pression exercée sur les professionnels de l’emploi. Mais évoquer les qualités et les compétences d’un professionnel œuvrant tant dans une mission locale, qu’une agence de Pôle emploi, ou une association d’insertion ce n’est pas seulement donner des pistes d’action et pointer des principes essentiels comme le partage de l’information et la collaboration, c’est aussi poser la question centrale de la disponibilité, en particulier concernant un public jeune. Autrement dit, on ne peut pas apporter une réponse standard en matière d’insertion professionnelle, comme cela se passe aujourd’hui, par exemple, dans des structures elles-mêmes sous pression des chiffres, des taux de placement en emploi… L’accompagnement requiert de la disponibilité, de l’écoute, de la bienveillance…cela revient constamment dans le discours des jeunes. L’accompagnement socioprofessionnel, ce n’est pas du placement dans l’emploi uniquement, c’est aider quelqu’un à comprendre ce qu’il a envie de faire de sa vie. Quand on y songe, on n’a pas tellement de moments dans la vie pour se poser ces questions. Certains jeunes sont conscients de ne pas être prêts à 16, 17 ans, lorsqu’ils rencontrent des conseillers d’orientation, à se poser des questions sur leur « projet professionnel ». Plus tard, on cherche un emploi, mais on opte aussi pour des modes et des choix de vie. Dès lors, même s’il s’adresse à un public de plus en plus qualifié, ce besoin d’accompagnement se révèle toujours nécessaire. On sait qu’il y a une rupture entre les jeunes diplômés et ceux qui ne le sont pas. Mais il y a aussi fracture entre jeunes diplômés qui savent faire le lien entre leurs acquis et des compétences professionnelles, et ceux qui sont totalement dépourvus de cette capacité.

Au fond, la question de la prise en compte du jeune dans sa globalité, que d’aucuns considèrent comme un fondamental des politiques publiques de jeunesse, est une règle qui s’applique également dans un accompagnement spécifique comme l’emploi ?

Exactement. Je pense que même s’il s’agit d’accompagnement vers l’emploi, il serait illusoire d’éluder les questions de santé ou de logement, parce que ces problématiques sont étroitement imbriquées dans le quotidien d’un jeune en recherche d’emploi. Non seulement l’accompagnement est plus que jamais nécessaire, mais il requiert des compétences nouvelles et élargies, que l’on ne peut improviser. Ces savoir-faire sont complémentaires, soit entre professionnels d’une même structure (en mission locale par exemple) soit entre structures d’un même périmètre. Comme on ne peut pas tout demander à un accompagnateur, cela implique également de nouer et de densifier les partenariats entre les structures très diverses qui n’ont pas forcément un lien direct avec l’emploi, mais dont la conjonction des actions et leur coordination, conditionne bien souvent l’entrée dans le marché du travail. Ces questions se posent avec acuité dans un contexte particulier, de mise en place des contrats d’Avenir, au sein desquels « tutorat » et « accompagnement renforcé » sont clairement reconnus. Les structures sont plus que jamais interpellées dans leur responsabilité à faire vivre cet accompagnement, un enjeu de taille pour les bénéficiaires qui vont être confrontés, parfois pour la première fois, à la réalité du monde du travail.

Contenus associés

14 Novembre 2017
-
Rapport d'étude, de recherche et d'évaluation

Favoriser l’engagement des jeunes à l’école

Le Haut Conseil à la vie associative (HCVA) s’est saisi d’un sujet qui lui paraît fondamental aujourd’hui dans le parcours éducatif des jeunes. Favoriser chez les jeunes collégiens et lycéens un éveil à une conscience citoyenne, et l’envie de contribuer par leur action et notamment par leur...
13 Novembre 2017

Une Europe en bonne santé : la jeunesse européenne contemporaine entre doutes et certitudes [Dossier]

Le troisième volume de la série Points de vue sur la jeunesse a pour thème "Une Europe en bonne santé".Il examine plus largement ce que signifie être jeune dans une Europe en proie aux conflits et à l'austérité, et ce que ressent la jeunesse face à des situations de plus en plus difficiles.Il repose...
09 Novembre 2017
-
Bibliographie

Education populaire : Histoire - Octobre 2017

Mission Documentation - Centre de ressources INJEP, octobre 2017

Cette sélection bibliographique propose des références extraites de Télémaque, catalogue du fond documentaire de l’INJEP. Les références proposées ci-dessous sont consultables au centre de documentation de l’INJEP....
17 Octobre 2017
-
Article de presse / Revue de presse

La confiance des Français dans les associations est stable depuis 10 ans

"Le comité de la charte du don en confiance, chargé d’évaluer l’éthique des associations et fondations faisant appel à la générosité du public, réalise chaque année un baromètre sur la confiance des Français. Pour ses dix ans, celui-ci dresse un bilan global de l’évolution de la confiance des...
06 Octobre 2017
-
Texte législatif ou règlementaire

Financement des formations d'emplois d'avenir, d'actions de tutorat, d'actions de formation

L'arrêté du 22 septembre 2017 fixe pour l'année 2017 les conditions d'utilisation, l'affectation et le montant des crédits pour le financement des formations d'emplois d'avenir, d'actions de tutorat, d'actions de formation dans le cadre d'actions spécifiques de formation dans les établissements et...