Éducation, formation orientation

Compte-rendu

Adolescents, loisirs et dispositifs de médiation culturelle

Conférence-débat du 10 avril 2014 (Lyon)

La publication du n°66 de la revue de recherche Agora débats/jeunesses a été l’occasion d’une conférence-débat à Lyon sur le thème des pratiques culturelles des adolescents et des enjeux liés à la médiation culturelle. Compte-rendu.

Pourquoi les adolescents disparaissent-ils des radars des institutions et dispositifs culturels alors qu’ils constituent la tranche d’âge la plus impliquée dans les pratiques et consommations culturelles ? Comment la culture réussit-elle à maintenir un lien, souvent distendu ou fragilisé entre parents et adolescents ? Comment la spécificité adolescente peut-elle être davantage prise en compte par les acteurs des politiques culturelles ? Tels étaient les questionnements de la conférence-débat organisée le 10 avril 2014 à Lyon, par l’INJEP en partenariat avec la revue Informations sociales, éditée par la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf), et la Maison Pour Tous / Salle des Rancy.

Comprendre la réception des politiques culturelles par les jeunes

Il s’agissait de creuser la réflexion portée par le numéro 66 de la revue Agora débats/jeunesses, « Adolescents face aux dispositifs de médiation culturelle », parue en février, et la croiser avec les travaux publiés par la Cnaf dans les pages d’Informations sociales, « Les loisirs et les familles ». Se sont succédées sur la scène Chantal Dahan et Sylvie Octobre (coordinatrice du numéro de Agora débats/jeunesses n° 66 avec Francine Labadie), Frédérique Chave, responsable du pôle Valorisation et diffusion de la recherche à la Cnaf, Benoît Céroux, coordinateur du numéro 181 d’Informations sociales N° 181, Christine Détrez, maîtresse de conférences en sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon , Gilles Brougère, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris XIII, enfin Guillaume Lemée, responsable du secteur Enfance – jeunesse de la Maison pour Tous / Salle des Rancy, un équipement appartenant au réseau des maisons des jeunes et de la culture.

Même si les ouvrages de la Cnaf et de l’INJEP« ne partent pas du même point de vue, a exposé Chantal Dahan, le premier interrogeant les rapports entre loisirs et famille à travers les pratiques culturelles, le second questionnant la réception des dispositifs culturels par les adolescents, ils ont néanmoins pour point commun de s’intéresser à leurs pratiques et livrent sur cette question des éclairages complémentaires ».

, a expliqué Olivier Toche en ouverture, rappelant que l’INJEP travaille la question des pratiques culturelles depuis plus de dix ans, est de comprendre la réception des politiques culturelles par les jeunes au moment où celles-ci mettent en avant l’éducation par les arts ». Le débat a été encore l’occasion d’évoquer des « questions plus larges comme l’autonomie et la façon dont les jeunes se saisissent des facilités que les institutions leur proposent pour se construire ». Ces questions prennent un relief particulier « à l’heure de la fragmentation des pratiques culturelles des jeunes », a souligné Sylvie Octobre.

Une population en quête de sens

Ainsi s’impose la nécessité d’une co-construction du sens par les institutions culturelles et les publics jeunes, a fait valoir Sylvie Octobre ; pour qui l’écart entre pratiques culturelles des jeunes et l’idée que s’en font les institutions portent « à s’interroger aussi sur les formes de récits que les institutions produisent et reproduisent », les accusant même de «  cécité face aux savoirs vernaculaires des jeunes ». Ce questionnement est un indispensable préalable si l’on veut aborder lucidement « la transformation sociale des goûts et la façon dont ils se forment ou se transmettent ».

Le dernier numéro d’Informations sociales, revient sur les liens que les jeunes construisent avec leur famille autour de leurs pratiques culturelles et les opportunités que cela ouvre pour l’acteur public en termes d’offres de loisirs, de politique culturelle ou de tourisme social. _ « Il est frappant de constater, a dit Benoît Céroux, l’importance de la sociabilité dans les pratiques culturelles des adolescents : faire avec compte autant que faire ». Par ailleurs, il a observé que l’informatique, parce que souvent les enfants apprennent aux parents, devient un objet de relation entre parents et enfants, qui « va enrichir la mémoire familiale et multiplier les occasion de rencontres de discussions et de loisirs ».

L’enfance des loisirs

Commentant l’enquête longitudinale menée par le ministère de la Culture, intitulée l’ Enfance des loisirs, étudiant les pratiques culturelles des jeunes à 11, 13 , 15 et 17 ans, Sylvie Octobre et Christine Detrez ont pointé quatre grands axes transversaux qui caractérisent les pratiques des jeunes et plus particulièrement les pratiques culturelles des adolescents.
D’abord, Christine Detrez a noté l’importance de la sociabilité dans ces pratiques. « L’objet culturel est d’abord un prétexte à retrouver ses amis ou à s’en faire de nouveaux ». Pour l’acteur d’une politique publique culturelle, l’enjeu serait dont de faire en sorte que le lieu culturel (musée, bibliothèque) soit également un lieu de sociabilité et « intègre des pratiques qui a priori s’y opposent comme la lecture ». En effet, « ce qui se joue, par exemple, autour d’auteurs populaires tels Stephen King ou des mangas n’est pas un moment de solitude mais d’échanges et de sociabilités », a-t-elle insisté. Second point important : les pratiques se « déprennent de la sphère familiale, que ce soit de la parentèle ou de la fratrie pour aller vers des pratiques avec des pairs », a fait valoir Sylvie Octobre.

Se distinguer de « soi plus petit »

Troisième point : on se distingue des autres, mais aussi de soi plus petit. « Quand on passe en 6e on abandonne toute une partie de pratiques qu’on avait en primaire, a relaté Sylvie Octobre. Les jeux de récréations diffèrent à quelques mois près. On joue au loup en juin. En 6e , dès septembre, ils disent que ça fait des années qu’ils n’y jouent plus ».
Sylvie Octobre s’est dite également « frappée par les impératifs contradictoires » de l’adolescence qui différencie sans cesse l’autonomie de l’indépendance. « Ils veulent un encadrement qui ne se voit pas », a-t-elle résumé.
Quatrième point : la force des stéréotypes de genre, « plus flagrants encore pour les garçons que pour les filles » et les transgressions durement sanctionnées par le groupe. Ainsi la lecture est identifiée à une pratique féminine qui rend « difficile pour un garçon d’être associé aux livres ».

Une mutation anthropologique

Enfin, Sylvie Octobre et Christine Détrez s’accordent pour qualifier de « révolutionnaire » le développement et l’appropriation des technologies de l’information et de la communication, « mutation anthropologique des pratiques culturelles », estime Christine Détrez, qui se manifeste par « un brouillage entre les supports, les lieux et les pratiques culturelles, mais aussi entre le consommateur et le producteur de contenus culturels ».
Guillaume Lemée, de son côté, a constaté le manque de mixité du public fréquentant la Maison pour Tous ainsi que « l’errance des 10 13 ans » qui disparaissent dans l’interstice des politiques de l’enfance et de jeunesse. Une réalité qui a obligé Guillaume Lemée et son équipe à sectoriser les activités pour toucher toutes les tranches de la population jeunes, notamment en développant l’autonomie et le choix de l’activité. Il s’est en particulier appuyé sur les « groupes d’adolescents déjà constitués à l’extérieurs à la recherche de soutiens ponctuel, comme une salle de répétition », afin de mener ensuite « des actions de long terme comme des manifestations visant les 14-18 ans ». L’occasion de mettre en place, par la suite, des chantiers de loisirs destinés à financer un projet, qui constituent pour beaucoup une première approche du monde du travail. Constatant la désaffection des filles, il a volontairement proposé une activité plus connotée « féminine », le stylisme, afin qu’elles reviennent à la Maison pour tous, avec, en perspective, un déplacement à Milan au moment des défilés de mode.

Source : Credoc, enquêtes "Conditions de vie et aspirations des Français", Hors-série poche, Alternatives économiques en partenariat avec l’INJEP et l’Afev, L’état de la jeunesse en France, p95 - mars 2013.

Rompre avec l’impératif éducatif ?

Pour Gilles Brougère, le tort de nombreuses actions de médiation culturelle viendrait du fait qu’elles « s’entêtent à maintenir, coûte que coûte, des objectifs d’apprentissage ». Ce qui différencie l’enfant de l’ « adulte c’est que l’enfant n’a pas le droit de mobiliser son temps de loisirs en dehors d’objectifs éducatifs, alors que l’adulte, oui ».
L’adolescent qui cherche un passage vers le monde des adultes le ressent parfaitement. « Dans un centre de loisirs ou socio-cuturel il faut avoir des objectifs éducatifs, a-t-il dénoncé », considérant que cet enfermement dans l’éducatif devient synonyme de « l’enfermement dans enfance pour des adolescents cherchant à s’approprier les codes des adultes pour s’affranchir ».
Et si toute la difficulté de la médiation tenait dans la capacité de l’acteur public de présenter une offre culturelle pour ce qu’elle est et sans enjeu dissimulé ? Cela semble être l’avis de Sylvie Octobre : « Les jeunes ne sont pas dupes du jeu qu’on essaie de leur faire jouer. C’est-à-dire, la visée éducative derrière la proposition culturelle », a-t-elle exposé, jugeant qu’il « vaut mieux un dispositif qui s’affiche clairement éducatif plutôt qu’un dispositif qui ne s’affiche pas en tant que dispositif éducatif mais qui l’est. Les jeunes préfèrent qu’on leur annonce clairement les règles du jeu ».

Pourquoi les adolescents disparaissent-ils des radars des institutions et dispositifs culturels alors qu’ils constituent la tranche d’âge la plus impliquée dans les pratiques et consommations culturelles ? Comment la culture réussit-elle à maintenir un lien, souvent distendu ou fragilisé entre parents et adolescents ? Comment la spécificité adolescente peut-elle être davantage prise en compte par les acteurs des politiques culturelles ? Tels étaient les questionnements de la conférence-débat organisée le 10 avril 2014 à Lyon, par l’INJEP en partenariat avec la revue Informations sociales, éditée par la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf), et la Maison Pour Tous / Salle des Rancy.

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