Cohésion sociale, famille, solidarité

10 ans après, mieux comprendre les ressorts des émeutes de 2005

Pour Régis Cortesero, les émeutes de 2005 n’ont pas produit les effets politiques à la hauteur des enjeux. Les travaux recensés et rassemblés dans la revue Agora débats/jeunesses n°70 fournissent des cadres d’analyse susceptibles d’aider à combler le fossé toujours plus large entre jeunes des quartiers populaires d’un côté, et les décideurs, les responsables politiques et les institutions de l’autre. Interview.

Régis Cortesero est chargé d’études et de recherche à l’INJEP. Avec Eric Marlière, maître de conférences à l’université Lille-3 il a coordonné le dossier central de la revue Agora débats/jeunesses n° 70, « Les émeutes de 2005, dix ans après. Rétrospectives et analyses ». Il a notamment publié « La banlieue change ! Inégalités, justice sociale et action publique dans les quartiers populaires », aux éditions Le Bord de l’eau, « Recruteurs sous tensions. Discriminations et diversité au prisme de registres argumentaires enchevêtrés » (Sociologie du travail n°4), « Empowerment, travail de jeunesse et quartiers populaires : vers un nouveau paradigme ? » (Recherche sociale n°209). La jeunesse, l’éducation, la ville, les discriminations et la justice sociale sont ses sujets de recherche.

Une conférence-débat organisée par l’INJEP sur ce sujet s’est tenue le 21 mai 2015 au Labo 13 de la Maison des initiatives étudiantes à Paris.

Pourquoi avoir fourni ce travail d’analyse des émeutes de 2005, dix ans après ?

A côté de la pertinence de calendrier, s’appuyer sur une date anniversaire de dix ans c’est se donner le temps du recul sur des événements qui avaient fait couler beaucoup d’encre à chaud, et ce même au sein de la communauté scientifique. Un certain nombre de politistes et sociologues ont publié articles et livres dans la foulée des évènements sans se donner forcément le temps nécessaire au travail d’enquête et à la réflexion qui les distinguent d’autres « chroniqueurs » de la vie sociale comme les journalistes ou le personnel politique. Nous sommes par ailleurs sur un terrain où le politique et le scientifique se percutent, où les convictions politiques sont piquées au vif par les pratiques académiques. Ce qui pose la question du rôle social et politique du chercheur.

Même dix ans après, le terrain vous apparaît-il toujours miné ?

Effectivement, nous sommes sur un terrain extrêmement chargé parce que les émeutes urbaines des jeunes des quartiers populaires cristallisent les éléments de crise parmi les plus graves de la société française, avec des enjeux idéologiques centraux pour les acteurs politiques. Mener des travaux à froids et distanciés dans ce contexte n’est pas facile. En même temps, de mon point de vue, le chercheur est fondé de porter un propos étayé et structuré par des méthodes rigoureuses et des observations approfondies, dans un espace public saturé par d’autres propos produits selon d’autres logiques et d’autres finalités : luttes philosophiques ou idéologiques, sensationnalisme à visée commerciale, clientélisme électoral etc.

Quelle était l’ambition de ce dossier dans le contexte que vous décrivez ?

Eric Marlière et moi-même (les coordinateurs du dossier central de la revue Agora débats/jeunesses n°70, « Les émeutes de 2005, dix ans après » - NDLR), avions donc une ambition : faire un tour d’horizon des travaux produits sur ce sujet et analyser les évolutions que les émeutes ont pu initier et cristalliser. L’arsenal des travaux pris en compte permet de poser un regard exhaustif et rétrospectif. Ce travail a permis entre autre de pointer des aspects de ces émeutes urbaines que les prises de parole post-2005 n’avaient pas mis vraiment en évidence, comme le durcissement de la racialisation des rapports sociaux ou la prise en compte de la dimension religieuse. Nous avons également pu mettre à jour, à travers des comparaisons avec des séquences émeutières de même type à l’étranger, les invariants de ces flambées de violence : une jeunesse touchée en premier lieu par la crise de l’emploi et de l’Etat-providence, le durcissement sécuritaire, la multiplication des bavures, et enfin, la mauvaise gestion de la crise par les pouvoirs publics. Toutes ces dimensions affinent la description de l’émeute comme acte politique, et, en même temps dénué d’énoncés revendicatifs clairs. Ces révoltes muettes nous permettent de mieux comprendre le rapport au politique d’une partie de ces jeunes, qui est un rapport d’antagonisme assez frontal aux institutions qu’ils vivent comme étant à des obstacles et des instances de contrôle, parfois même lorsqu’elles visent très sincèrement à les aider et les émanciper

A vous lire, on ne sait pas si ce vide politique concerne les jeunes émeutiers ou les chercheurs qui cherchent à qualifier ces mouvements ?

L’un des objets de notre contribution est de mettre le doigt sur cette ambiguïté-là : si les jeunes émeutiers recourent à l’émeute parce que le monde ouvrier s’est défait et qu’ils ne disposent pas d’autres canaux d’expression ou de nouveaux registres pour donner sens à leur condition sociale… bref, si ces jeunes sont orphelins du monde ouvrier, c’est aussi vrai des chercheurs qui se bornent à étudier les émeutes comme la trace de ce manque. De mon point de vue, si les chercheurs essayaient de mieux prendre conscience du caractère écrasant du souvenir idéalisé du monde ouvrier et de ces représentations, ça les aiderait à mieux différencier la condition juvénile urbaine contemporaine de la condition, par exemple des blousons noirs des banlieues rouges des années 60. Il nous faut nous demander si l’ombre des mobilisations ouvrières du 20e siècle et des formes d’organisation sociale où elles s’enracinaient n’introduit pas un biais dans l’étude des émeutes, qui conduirait à penser que les jeunes sont aliénés parce que personne ne viendrait éclairer leur condition. On peut se demander si, à force de les appréhender à l’aune de ce passé, faute de se questionner sur la singularité historique de leur expérience sociale, on ne finit pas par réduire ces jeunes à un nouveau lumpenprolétariat. Le contexte de la société française d’aujourd’hui n’est pas le même que celui des années 60, et encore moins du début de 19e siècle.

Peut-on dire que les émeutes de 2005 constituent une marque historique ? A quelle rupture, ou a contrario, à quelle rupture doit-on rattacher cette date ?

De mon point de vue, il est incontestable que 2005 constitue un repère historique. Les preuves d’un usage politique de 2005, abondent. Dans la rhétorique des pouvoirs publics, ce qui surnage, c’est l’idée qu’il faut « prévenir » un nouveau 2005. La contribution de de Guillaume Tellier au dossier l’illustre très clairement, en montrant comment cette référence a mobilisé le débat médiatique et parlementaire autour des questions de sécurité, et notamment autour la loi sur les bandes. Du côté des jeunes, peut-on dire qu’il y a une génération 2005 ? Pour certains c’est un événement fondateur d’une prise de conscience et de pratiques d’engagement associatif nouveau. Certains mouvements associatifs comme ACLEFEU, ou plus directement politiques comme les Indigènes de la République, font explicitement référence à cette date, introduisant des thématiques nouvelles dans l’histoire du mouvement social comme les questions post-coloniales, ou celles du partage du pouvoir, à l’instar du collectif « Pas sans nous ». Leurs analyses rejoignent celles, des sociologues, qui, dans leur écrasante majorité, considèrent 2005 comme le produit d’un angle mort démocratique. 2005, c’est aussi le constat que les classes populaires n’accèdent pas, ou plus, à la parole publique, c’est celui d’un rendez-vous manqué entre les jeunes des cités et les formations politiques.

Comment la génération 2005 a-t-elle tiré les leçons de cet échec ?

La génération 2005 a tiré les leçons de ces échecs en cherchant à valoriser la construction d’un rapport de force avec les institutions et les formations politiques, plutôt que la classique inscription dans le jeu des appareils politiques - même si certains militants se sont aussi lancés dans l’arène électorale. Avec elle, l’empowerment [1], le community-organizing [2] deviennent des thématiques fortes, basées sur l’idée que les populations peuvent peser, « ici et maintenant » sur les affaires de la cité à partir de leur situation sur le terrain. L’action du collectif « stop les contrôles au faciès », par exemple, est typique de cette tentative d’infléchir les pratiques et les politiques publiques par la construction d’un rapport de forces donnant du poids à ceux qui, généralement, ne font que subir, en structurant un réseau d’avocats facilitant les plaintes, en militant en faveur du récépissé lors des contrôle d’identité, bref, en apportant une soutien pratique aux jeunes victimes de contrôles abusifs et vexatoires de la part des forces de l’ordre afin qu’ils ne restent pas sans voix ni recours… De façon générale, progresse l’idée que ces populations doivent s’organiser pour qu’elles soient actives et qu’elles pèsent sur les processus politiques dans lequel elles sont engagées en tant que « victimes » ou en tant que « cibles » passives (même si cette passivité se conjugue souvent à une paradoxale « injonction à l’autonomie »). Militantisme et travail social se conjuguent autour de l’idée que la citoyenneté et démocratie ne sont pas des « finalités » lointaines vers lesquelles réorienter certaines populations qui auraient « décroché » en raison de leurs difficultés sociales, mais que ces difficultés ont au contraire pour origine un déficit démocratique, une privation de citoyenneté, et que c’est par la démocratie et la mobilisation qu’elles doivent être résolues.

Le dossier que vous avez coordonné, ainsi que la conférence-débat organisée pour introduire vos travaux dans l’espace public ont montré que 2005 se situe dans une perspective internationale de hausse des séquences émeutières. Mais si on veut réduire cette date à un signe fort en France, quel serait-il ?

Nous avions invité Alain Bertho à la conférence débat qui a développé son hypothèse centrale : les émeutes de 2005 sont le signe d’une décomposition du système politique traditionnel avec ses formes représentatives instituées. L’émeute, ou plutôt ce type d’émeute, est la forme violente de contournement d’un jeu démocratique qui semble impuissant pour agir sur des processus sociaux globaux sur lesquelles les institutions politiques traditionnelles ne semblent plus avoir prise. D’où cette volonté de faire de la politique sans les appareils politiques, de peser sur les choix collectifs sans passer par la représentation politique. C’est une hypothèse forte qui permet de remplacer l’émeute dans un ensemble de phénomènes plus vastes. N’y a-t-il pas, par exemple, plus de points communs qu’on ne le pense ordinairement entre l’émeutier et le « zadiste » ? Dans les deux cas, on trouve cette même volonté de s’imposer, non plus par le débat démocratique ou par l’interpellation des représentants élus, mais en s’interposant avec son corps, dans une résistance inconditionnelle, non verbale et non négociable, qui se défie des ratiocinations [3] de l’espace politico-médiatique, perçues comme de vaines paroles tout juste bonnes à inspirer de vaines promesses…

N’avez-vous pas l’impression que ce qui transparaît dans les propos des jeunes, ce n’est pas tant un discrédit de la démocratie représentative qu’un désaccord avec les acteurs politiques sur les sujets qui doivent être au cœur du débat public ? Par exemple, surnage l’idée selon laquelle leurs sujets de préoccupation comme les discriminations, les dénis de justice et de dignité sont totalement ignorés par les élus. On a le sentiment que les populations et leurs représentants arrivent encore à se parler mais que s’est instauré un dialogue de sourds.

Le rendez-vous manqué entre la génération 2005 et le système représentatif n’est pas seulement institutionnel, mais il est surtout proprement politique : les jeunes ne sont pas représentés non pas seulement parce qu’il n’y aurait pas assez d’élus « à leur image », mais parce que personne ne traduit politiquement leur expérience, parce qu’aucune grammaire politique disponible ne semble apte à conférer, à leurs yeux, une signification sociale et collective à leur condition sociale telle qu’ils la vivent. Leur point de vue n’est pas représenté au sens où il n’est pas articulé ni énoncé politiquement. Lorsque les jeunes parlent de déni de dignité, de précarité, de discrimination, de racisme, d’abus de pouvoir policier etc., expériences que chacun vit de façon très concrète et quotidienne, ils reçoivent des fins de non-recevoir variées. Certains contestent leur identité de victime en mettant en doute leur « bonne » et « sincère » intégration dans une société française, définie alors en terme ethnoculturelle. D’autres, retraduisent leur plainte en termes de défaillance éducative appelant une réponse éducative : avec une meilleure connaissance des « valeurs de la république », des normes et des valeurs de la « citoyenneté » française, ils accèderaient enfin à cette citoyenneté. D’autres enfin, plutôt situés à la « gauche de la gauche », minorent les dimensions territoriales et raciales des inégalités subies par ces jeunes et leur oppose une lecture purement économiciste, où l’ensemble des maux sociaux devraient être imputés aux mutations du capitalisme globalisé et aux renchérissements des inégalités qu’elles engendrent, associés à la perte des capacités régulatrices des Etats-nation. Dans tous les cas, la subjectivité sociale et politique des jeunes habitants des quartiers urbains racialisés est ignorée, disqualifiée, dans un décalage vécue comme une violence supplémentaire entre l’interpellation qu’ils lancent dans l’espace public et la non prise en compte de leur parole, réduite à l’état de « symptôme »

En quoi les nouveaux cadres d’analyse que vous proposez peuvent-être utiles aux acteurs politiques et publics ?

Nous proposons d’affiner les cadres d’analyse qui sous-tendent l’action publique en mobilisant de nouvelles approches démontrant par exemple comment l’expérience et la subjectivité des gens se forgent dans leur rapport aux institutions. Les travaux de recherche plaident par ailleurs pour une meilleure prise en compte de la question du territoire, non pas seulement tant que lieu géographique concret et cadre de vie plus ou moins dégradé, mais aussi en tant qu’identité assignée par l’action publique, à travers, notamment, la désignation de territoires « dits » prioritaires. Les travaux de recherche incitent encore à comprendre la façon dont la société française construit un clivage « racial », ou vécu comme tel, dont les origines sont liées avec notre passé colonial et qui fonctionne comme un opérateur d’inégalités à part entière. Enfin, le dossier développe un cadre d’analyse plurifactoriel, le modèle "flashpoint of public disorder", qui relie les séquences émeutières à différents niveaux structurel, culturel, institutionnel/organisationnel, politique/idéologique, contextuel, situationnel, interactionnel… Sept clés d’analyse dont on peut discuter de la pertinence, mais qui témoignent du caractère indiscutablement complexe des émeutes urbaines… et de la variété des réponses politiques qu’appellent ces phénomènes.

 

Compte-rendu de la conférence-débat "les émeutes de 2005, 10 ans après" du 21 mai 2015

Le Service international pour la jeunesse de la République fédérale d’Allemagne a relayé les travaux de l’INJEP au sujet des émeutes de 2005

 

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