Vincenzo Cicchelli est maître de conférences (Université Paris Descartes, Gemass, Paris 4-CNRS), il travaille sur l’autonomie de l’adolescence et de la jeunesse dans une perspective comparative euro-méditerranéenne, plus récemment sur la socialisation cosmopolite, l’identité européenne et les mobilités internationales. Membre du conseil scientifique de l’INJEP, directeur de la collection « Youth in a globalising world » [1], il a publié avec M. Breviglieri (dir.), Adolescences méditerranéennes. L’espace public à petits pas, (INJEP/L’Harmattan, 2007) [2].
En introduisant la notion de cosmopolitisme dans votre grille d’analyse, il semble que vous ayez quelque peu modifié votre vision des jeunesses méditerranéennes, notamment, par rapport à l’ouvrage Adolescences méditerranéennes. L’espace public à petits pas.
Vincenzo Cicchelli : Personnellement, je crois que je suis plutôt dans la continuité, car pour moi le point de départ reste la critique du paradigme du choc des civilisations d’Huntington que j’ai faite dans l’ouvrage que vous mentionnez. C’est par le rejet de ces approches qui opposent de façon monolithique les civilisations que j’ai commencé à essayer de comprendre plutôt ce que les êtres humains ont en commun. D’où mon adhésion au paradigme de la sociologie cosmopolite. L’accélération de la globalisation, le fait que les pays et les civilisations qui composent l’humanité sont aux prises avec une interdépendance jamais atteinte dans l’histoire a abouti à la construction d’un monde commun, avec des valeurs et des aspirations partagées qui cohabitent avec le spécifique, le local, le national. Cette double appartenance, cette double proximité, à la fois, à son pays, à sa culture et au monde globalisé, ses valeurs, ses technologies, c’est cela le cosmopolitisme. Grâce à la globalisation, le cosmopolitisme est devenu un élément consubstantiel de l’existence des jeunes. Mes enfants écoutent du rap, mangent des sushis, surfent sur Internet, « chattent » avec d’autres jeunes à l’autre bout du monde… et dans une certaine mesure ils ne diffèrent pas complètement des jeunes de l’autre rive de la méditerranée.
Ce cosmopolitisme est-il réellement partagé partout ? Ou est-ce le propre des élites urbaines des pays occidentaux ?
Vicenzo Cicchelli : La construction d’un monde commun, ce n’est plus aujourd’hui exclusivement l’œuvre d’une élite cosmopolite. Le cosmopolitisme est en train de devenir une condition commune, porteuse de valeurs et d’aspirations partagées à l’échelle du monde, ce qui les rend universelles. Oui, il existe encore bien évidemment des différences en fonction des classes sociales, des origines géographiques et culturelles. Oui, tous les jeunes ne voyagent pas et ne sont pas tous à l’aise avec les langues étrangères. Et pourtant, lors de mes voyages je vois qu’en dépit des différences culturelles et identitaires fortes, les jeunes générations aux quatre coins du globe ont comme un air de famille.
Par exemple, il y a chez les jeunes arabes qui se sont érigés contre l’ordre établi des aspirations qui relèvent de normes et de valeurs d’une modernité qu’a engendrée la globalisation. La globalisation ne conduit pas forcément et toujours au repli de soi, au rejet des valeurs occidentales. Ainsi sans toujours vouloir épouser les valeurs occidentales, la majorité des jeunes Tunisiens et Egyptiens veulent des conditions de vie décentes, avec des moyens matériels qui leur assurent un avenir, une vie sûre, un Etat démocratique garantissant dignité et respect pour tous. Ils ne supportent plus de vivre dans des sociétés où la seule réponse à ces aspirations légitimes est la brutalité policière, les exactions de fonctionnaires corrompus, la confiscation de la démocratie par une classe dirigeante népotiste, clientéliste, affairiste. Cet universel « positif », les jeunes arabes l’exigent et ont lutté pour y accéder. Pour ce faire, ils ont mobilisé tous les modes opératoires de cette modernité : ils se sont mobilisés sur les réseaux sociaux. Ils ont diffusé l’information à travers les blogs. Ils ont véhiculés leurs idées et leurs aspirations à travers des sites Internet contestataires. En ceci je pense que le Printemps arabe est la première révolution cosmopolite dans l’espace euro-méditerranéen. Peut-on pour autant conclure que partout dans le monde, chaque fois que les jeunes constateront une distorsion trop forte entre les valeurs et les règles positives d’un monde cosmopolite et celles de la nation où ils vivent, il y aura soulèvement ? Il faut attendre de voir ce qui se passera en Chine pour répondre positivement.
Cette dimension cosmopolitique semble assez peu présente dans les analyses des acteurs de jeunesse de la rive Nord. Comment l’expliquez-vous ?
Vicenzo Cicchelli : Les décideurs occidentaux font parfois montre d’un certain aveuglement. Le monde est globalisé et multipolaire, mais nombreux sont ceux qui continuent de penser que seuls les sociétés modernes et occidentales ont été bouleversé par la mondialisation et que les sociétés arabo-musulmanes restent figées, immobiles. C’est faux, bien sûr. C’est comme si les transformations des rapports géopolitiques, avec l’entrée de nouveaux acteurs tels que la Turquie, l’Egypte, la Chine, l’Inde, le Brésil n’affectaient pas inévitablement les autres sociétés… Il y a 20 ans lors des colloques internationaux de sociologie, on parlait d’œuvres françaises, britanniques, américaines, allemandes. Les participants étaient essentiellement Européens ou Nord-américains. Aujourd’hui, dans ces mêmes colloques, j’entends des collègues Indiens commenter les travaux de leurs homologues Mexicains. Des œuvres dont bien souvent nous autre Européens n’avons même pas entendu parler ! En ce qui concerne la jeunesse, c’est la même chose ! Le printemps arabe constitue un point fort dans les changements de fond que connaissent les sociétés sud-méditerranéennes depuis plusieurs décennies, changements que nous n’avons pas vus, ou voulu voir. Ces révoltes marquent un retour fort de ces sociétés arabo-musulmanes sur la scène internationale, leurs sociétés civiles s’affirment et montrent un visage de ces pays que l’on méconnaissait. J’espère que dorénavant on les verra autrement que par le prisme des conflits internes, du terrorisme et des exportations en hydrocarbure.
On vous sent particulièrement critique également sur la réponse des décideurs occidentaux, et notamment Européens, aux jeunes des pays de la rive Sud ?
Vicenzo Cicchelli : Je pense que 10 ans après le 11 septembre, on constate que l’islamisme radical n’est pas la seule force contestataire dans ces sociétés. Il y a une autre alternative, plus démocratique. Même en Egypte où la seule véritable opposition structurée a été islamiste pendant longtemps, on a vu se déclencher une révolution démocratique qui parvient à renverser l’ordre établi. On dit que le XXe siècle sera démocratique ou il ne sera pas. Du coup, si certains analystes estiment que le XXIe siècle a commencé avec le 11 septembre 2001, je pense qu’on peut dire qu’il commence avec le Printemps arabe. Et pourtant, face à cet immense espoir qui se lève sur la rive Sud, la seule chose qu’on entend dire en Europe c’est : « Ils vont venir chez nous ! ». On voit bien que l’espace public méditerranéen, comme espace public transnational, n’existe pas. La nation reste encore trop souvent le canon, l’unité de mesure. On met en avant dès lors des intérêts nationaux face aux enjeux plus larges de l’espace euro-méditerranéen. Pourtant on voit bien que les jeunes, à travers les forums sur Internet, les réseaux sociaux, les blogs, ne cessent de créer et d’inventer, certes à l’état virtuel, des espaces publics transnationaux. Ici la coupure générationnelle est évidente. Les jeunes en raison de cet accroissement de l’univers numérique et virtuel sont beaucoup plus armés que les adultes pour maîtriser cette cosmopolitisation du monde qui ne se réduit pas à la seule globalisation économique. Il faut s’inspirer de leurs pratiques pour comprendre le monde tel qu’il est et pouvoir y agir.
En termes de coopération, il faut que des sociétés civiles fortes émergent dans le monde arabe, et que l’on s’adresse à leurs représentants, sinon on gardera comme interlocuteurs des cadres de l’ancien système. Les acteurs de la coopération euro-méditerranéenne en matière de jeunesse ont ici un rôle clé à jouer, mais là encore, il nous faut changer d’approche. Il faut arrêter de considérer les citoyens de la rive Sud comme des éternels mineurs, car la démocratie n’est pas seulement bonne pour les Occidentaux. Les droits de l’homme s’affirment comme une valeur universelle et non plus comme une caution de dominant. Tant mieux. Désormais nos démocraties n’ont plus de leçons à donner. Qu’on en prenne acte, sinon la nouvelle force qui est portée par des millions de jeunes arabes va tomber à l’eau. La déception serait trop forte et les sirènes du radicalisme trop séduisantes.
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